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LE SOULIER DE FANNY ESSLER

Que la jalousie ne nous égare point 1 Nous devons être doux à la mémoire de Fanny Essler. Elle fit les délices de nos grands-pères aux temps lointains où les danseuses savaient danser. Le docteur Véron, qui était un homme audacieux, brava en son honneur la colère de Taglioni. Fanny n'eut qu'à paraître dans la Tempête pour métamorphoser les abonnés en un peuple d'esclaves. La Florinde du Diable boiteux dressait ses pointes sur un tapis de cœurs. Elle nous imposa la cachucha, où elle fut divine, et qu'il ne faut pas confondre avec le fandan-go, qu'elle dédaignait. Elle avait enchanté les Parisiens bien avant de conquérir les Magyars. Ceci dit sans la moindre amertume et tout simplement pour ne pas laisser prescrire notre droit de priorité.

Nous pensions avoir encore une autre raison de revendiquer l'immortelle ballerine comme un personnage d'histoire de France; nous nous laissions dire complaisamment qu'elle et le duc de Reichstadt s'étaient aimés. Les dictionnaires propagaient cette tradition avec un zèle étourdi. Puis M. Edmond Rostand est venu ; avec cette grâce des poètes qui demeure la plus forte, il a embeUi la figure de Fanny Essler d'un charme nouveau. Qui ne se souvient de l'adorable fin du premier acte de Y Aiglon : la gentille saltimbanque, en son costume de fohe, venant réciter au fils de l'Homme des lambeaux de l'épopée paternelle .** La baguette d'un enchanteur métamorphosait sous nos yeux le petit être de plaisir en une mignonne fée du devoir. Cette leçon d'héroïsme blot-

tie dans une jupe de gaze, quel charmant et tendre symbole !... Alors ce n'est pas vrai? Comme c'est dommage ! Heureusement que toutes les rectifications du monde n'y feront rien et que la Fanny d'Edmond Rostand vivra d'une vie meilleure et plus durable que la pau\Te vie de la vérité.

La vérité, puisqu'il faut la dire, c'est que le duc de Reichstadt n'a même point parlé à Fanny Essler. L'excellent historien du Roi de Rome, M. Henri Welschinger, est formel : « Le duc ne lui avait jamais dit un mot. Ce qui avait donné naissance à ce bruit, c'est que le chasseur du duc était venu parfois dans l'hôtel de Fanny. » Ne vous hâtez pas de reprendre espoir et de dire : « Que venait faire ce serviteur d'un prince de vingt ans au domicile d'une danseuse de dix-neuf ? » Ce chasseur portait tout prosaïquement les messages politiques de Prokesch à l'homme aimé de la ballerine. Il faut changer d'idylle. L'homme aimé, c'était le vieux chevalier Frédéric de Gentz. 0 petite Fanny !

Quelqu'un, après tout, ce Gentz, quelqu'un de haïssable, de méprisable peut-être, mais qui se grandit, avec le recul, à la hauteur d'un type. Il a créé ce personnage qui se joue encore dans certaines tragi-comédies diplomatiques : le journaliste fonctionnaire. L'homme à tout faire et à tout écrire, à qui l'on ordonne de bavarder, désavoué en cas de malheur, décoré après le succès, payé toujours. Prussien de naissance, Anglais d'occasion, Autrichien de profession, après avoir eu Kant pour pro-

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