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LE SOULIER DE FANNY ESSLER H

fesseur de pangermanisme, Gentz prit sa retraite dans la domesticité de Metternich. Intelligent, averti, perspicace, cosmopolite comme un espion, parlant toutes les langues, écrivant la nôtre à miracle, joueur, galantin, bel homme, ayant presque du génie dans le genre subalterne, tous les talents et tous les vices, c'est une sorte d'Arétin silésien. Napoléon lui servait, dans les colonnes du Moniteur, une psychologie simpliste : « Misérable scribe, un de ces hommes qui se vendent pour de l'argent ! » Un vilain sire, assurément, mais capable de faire pour rien, pour le plaisir, les besognes nourricières de ses débauches. Salarié pour mentir, il ne mentait point. Sa sincère haine de la France révolutionnaire lui refaisait presque une probité.

Séduisant, cela va sans dire. Mme de Staël a failli l'aimer. Elle ne détestait point les hommes sans vertu. Il échappa, croyons-nous, à ce redoutable bonheur, parce qu'il ne se souciait guère des femmes de génie sans beauté. Dans les dernières années de sa vie, il habitait à Vienne un pavillon caché sous les fleurs. Un peu abêti en toute élégance, las du monde entier et surtout de lui-même, obsédé de la peur de la mort, il s'organisait dans la cité des valses une fin virgilienne et polissonne. Quand il vit Fanny Essler danser au Théâtre-Impérial, le myosotis de l'amour viennois fleurit sur les moisissures de son vieux cœur. Il avait des rosiers, un jet d'eau et une volière dont le plus joH oiseau était cette gamine aérienne et gazouillante. Si nous en

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croyons sa correspondance, M. de Gentz fut heureux. « Je l'ai conquise, écrivait-il à un ami, par un seul enchantement, celui de mon amour. Elle n'imaginait pas avant de me connaître qu'il en pût exister de pareil. » Napoléon était vengé. « Tout me ravit en elle, ses yeux, ses mains que je puis contempler des heures entières, sa voix qui m'enchante toujours... » Si Gentz racontait ces choses-là à Metternich, le flegmatique ministre devait jouir largement du plaisir de se sentir remboursé de ses dépenses. « Enfin, concluait Gentz, je suis compris et aimé. » Il en mourut.

Après tout, un soulier de Fanny Essler c'est un petit morceau de petite histoire. Ce pied de Sulamite viennoise a foulé l'âme d'un Salomon de fonds secrets.

Les héritiers de Louis David refusent de déménager les cendres de leur aïeul. Comme on comprend leurs raisons 1 La parole de Chateaubriand sera toujours vraie : « Un cadavre courant la poste fait horreur. » Néanmoins, l'idée, émise par notre confrère M- Henry Lapauze, de faire à David les honneurs du Panthéon, ne pouvait être que très agréable au monde de Tart. Il n'y a pas, singulier oubli 1 un seul artiste au temple de la gloire française. Dans toute l'histoire de notre art on en trouverait difficilement de plus grands que celui-là. Ingres, à la fin de sa vie, s'inclinait très bas devant le génie de David. Il allait même jusqu'à dire, en homme qui aimait les formules exclusives : « David a été le seul maître du siècle. » Lorsqu'il reprit, dans sa vieillesse, la composition d'i/omère déifié, Ingres ajouta le portrait de David à la galerie des homérides. Il se plaça lui-même, sous la figure d'un servant d'autel, au-dessous du maître de ses jeunes années. Dans ses notes, on a retrouvé un commen-

taire du dessin de Y Apothéose, où il exprime ainsi son admiration: « Je n'ai pu oublier le. puissant David qui, plus d'un siècle après Poussin, a été le glorieux régénérateur de l'art en France. Le feu de l'autel est entretenu par un jeune servant de douze ou quatorze ans dont je laisse la ressemblance et le nom à deviner. »

En tant qu'artiste, Da^dd fut grand entre les plus grands. Assez petit, en tant qu'homme, serait-on tenté d'ajouter. Mais à quoi bon ? Et puis, si la vie de David eut des mesquineries et des laideurs, il y a longtemps de cela ! Ses fautes ont vieilli, ses œuvres durent. Fut-il d'ailleurs le seul homme de son temps qui ait montré dans une grande tourmente un petit courage ? A un siècle de distance, les enquêtes de moralité sont à la fois trop difficiles et trop faciles. Assurément David ne fut pas un caractère. Un mauvais caractère, en revanche, un confrère peu sûr, rancunier, injurieux, jaloux, tyrannique, le type achevé de l'homme sans amis. Aussi se forma-t-il contre sa mémoire une légende vengeresse, où il y a du vrai, avec beaucoup d'injustice et de mensonge. Il fit beaucoup de mal, à coup sûr, mais moins qu'on ne lui en a prêté. On ne prête qu'aux riches, dira-t-on. Encore faut-il ne pas leur en imposer plus que de raison.

La vérité, croyons-nous, c'est que cette intelligence hardie et hautaine se doublait d'une volonté subalterne. David était un novateur du genre fonctionnaire, un despote peureux. Comme Talleyrand,

comme Fouché, comme tant d'autres révolutionnaires, il était né avec une âme officielle. L'orthodoxie politique affecta en France, entre la prise de la Bastille et la seconde Restauration, des aspects d'une variété troublante. Les palinodies de David ne sont à vrai dire que des manières successives de pratiquer la seule dévotion qui lui tint au cœur : la religion de la commande. Le culte de Marat est-il décrété ? David, interprète docile de la vérité officielle, exécute une héroïque image de sainteté, conforme au dogme nouveau. Chez lui, la probité ne consiste pas à croire à ce qu'il peint, mais à le bien peindre. Ainsi Fra Filippo Lippi alliait au don d'exprimer la chasteté des madones un peu de paillardise sacrilège ; Pérugin passe pour avoir conseillé l'inspiration mystique avec un athéisme tranquille et joyeux.

David respectait dans le pouvoir la source nourricière du génie. Son loyalisme robespierriste ne fut qu'une ébauche de son napoléonisme futur ; à travers les hommes et les choses de la Terreur, il cherchait le patronat fastueux de ses rêves ; à mesure que les formes du pouvoir se modifiaient, il changeait de fidélité, avec une cynique et grandiose candeur. Le 8 thermidor, rien ne paraissait moins certain que la chute de Robespierre. David alla aux Jacobins applaudir l'homme de la vertu. Robespierre parla de boire la ciguë ; cette formule toute davidienne enthousiasma David. « Nous la boirons tous avec toi ! » s'écria-t-il. Le lendemain, il se trouva trop in-

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disposé pour se rendre à la Convention. Sans cet opportun malaise, sa place était retenue dans la charrette, entre Henriot et Gouthon. Pendant la période thermidorienne, il jugea prudent de peindre de préférence des portraits intimes. L'esprit de la grande commande sommeillait en lui.

Le bonhomme Delécluze nous a conté comment le maître accueillit la nouvelle du i8 brumaire. Delécluze trouva l'ancien conventionnel en train de fumer sa chère petite pipe, la seule personne qu'il ait tendrement aimée. « Hélas I s'écria David, j'avais toujours bien pensé que nous n'étions pas assez vertueux pour être républicains ! » Il éprouva le besoin d'accompagner cette pensée d'un texte latin ; il commença : « Causa victrix diis plaçait... Comment donc est la fin, Etienne? » Delécluze compléta la citation. « C'est cela, mon bon ami, conclut David, sed victa Catoni. » Et il tira de sa pipe une bouffée profonde, où flottaient les fantômes de Marat, de Robespierre et de la Guimard. Et Gaton devint, en toute sincérité, premier peintre de César.

Cette fois, il le tenait, le patronat, la vivante et triomphante matière à chefs-d'œuvre. En l'asservissant définitivement, de la façon dont il savait asservir, Napoléon guérit David de la maladie de la souplesse. Le bonapartisme devint pour le peintre du Sacre la foi dans laquelle il mourut. Pour la première fois de sa vie, il refusa de changer de maître.

Oui ! du caractère, et du vrai, de l'orgueil de belle qualité 1 David en eut contre les Bourbons.

Tout d'abord il bouda dignement. Entre la chute de Napoléon et le retour de l'île d'Elbe, il s'abstint d'assister aux réunions hebdomadaires de la quatrième classe de l'Institut. Il vint néanmoins, à la séance annuelle de i8i4, pour accomplir un devoir. Deux de ses disciples étaient couronnés : Rioult, second prix de peinture, Léopold Robert, second prix de gravure. Un usage charmant, qui dure encore, voulait qu'après avoir reçu leur récompense, les lauréats allassent embrasser leur maître. Le duc d'Angoulême, pour s'entraîner au mécénat, présidait la cérémonie. On affecta de ne pas lire, à la suite des noms de Robert et de Rioult, la mention coutumière : élèves de David. On avait interdit d'avance aux deux élèves d'aller recevoir l'accolade traditionnelle. Cependant, muet à son banc, David opposait à l'outrage ce masque d'orgueil dont la laideur avait si longtemps fait trembler. Cette fois, ce n'était pas lui qui était petit 1

Quelques semaines après, il recevait, dans son atelier de la Sorbonne, la visite de Napoléon. Le « premier peintre » achevait le Léonidas aux Thermopyles. « Très bien, monsieur David, lui dit l'empereur, continuez à honorer la France. J'espère que des copies de votre tableau ne tarderont pas à être placées dans les écoles militaires. Elles rappelleront aux jeunes élèves les vertus particulières de leur état, » Une nomination de commandeur de la Légion d'honneur sanctionna cette page d'impériale critique d'art.

Dernier sourire de la fortune, dernier tableau peint au pays de gloire ! La vie officielle de David était finie. En 1816, il se vit compris dans la loi dite d'amnistie, qui proscrivait les régicides. Il lui plut de finir en banni, c'était dans le style de l'atelier. Il eût pu changer encore de fidélité, il dédaigna de le dire. Lorsqu'il alla demander ses passeports au ministère de la police, Decazes lui dit obligeamment : « Cette loi n'est pas faite pour un homme comme vous. J'arrangerai cela avec le roi. Vous pouvez rester, monsieur David. » Il mit son orgueil à partir. Sa dernière matinée de France, il alla corriger ses élèves et leur recommanda d'éviter, comme le péché, « les sujets futiles ». Et puis il s'en alla, noblement, simplement, en homme qui avait reçu de Tite-Live et de Plutarque des leçons de grandeur d'âme. Pendant son austère vie bruxelloise, il fut un grand peintre et un grand homme.

La Belgique aurait bien pu nous le rendre : elle a eu le meilleur de lui.

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