LES BESICLES DU PÈRE CHARDIN
Les organisateurs de la très prochaine exposition de Chardin promettent de nous montrer, auprès des chefs-d'œuvre du peintre, quelques-uns de ses objets familiers. Un collectionneur de reliques consent à prêter les besicles du bon vieux maître. N'allez pas prendre les besicles de Chardin pour n'importe quel instrument d'optique. Il faut les vénérer comme un talisman. Baudelaire parle quelque part d'un marchand forain qui vendait des verres pour voir la vie en beau. Siméon Chardin portait des lunettes magiques. Mais l'enchantement ne venait pas des verres ; il était dans ses yeux et dans son âme. Le monde lui apparaissait en beauté de vertu.
Ah 1 l'exquise créature de Dieu que ce bonhomme de génie 1 En voilà un qui est bien de chez nous 1 Son œuvre a fleuri au pâle soleil parisien, entre les fentes du pavé du roi. L'admirer n'a rien que de facile, mais connaître l'être humain que fut ce portraitiste des humbles choses, chérir cet aïeul, rien ne repose mieux des légendes tapageuses, rien ne venge plus sûrement le monde calomnié d'autrefois.
La France du xviii® siècle n'était pas peuplée seu-
lement de fermiers généraux et de demoiselles. II y avait aussi, parmi les sujets du roi Louis XV, plusieurs millions de braves gens tranquilles. Ceux-là n'eurent point de chroniqueurs. Ils ont trouvé en Chardin leur poète, quelqu'un de la même humanité, qui leur sert aujourd'hui de répondant. Chardin, c'est le peintre, sans brevet royal, de Sa Majesté Tout le Monde.
Une fois de plus, allons le saluer au Louvre, tel qu'il s'est peint lui-même, à soixante-seize ans, alors qu'il se faisait pastelhste pour ressaisir le succès en fuite. « Un portrait est un aveu », a dit un artiste contemporain. Chardin pouvait s'avouer tout entier. II nous regarde bien en face, le loyal et paisible vieillard ; il n'a rien à cacher de son esprit ni de son cœur, rien de sa rude vie d'ouvrier sans reproche. II peut défier les biographes à scandales et les psychologues chercheurs de tares. « Vous pouvez chercher, semble-t-il dire, vous ne trouverez pas une minute de honte dans les quatre-vingts ans de ma destinée. »
Presque un siècle de modeste probité ! La gloire et le génie lui vinrent sans qu'il fit jamais, pour les conquérir, rien d'autre que de rester lui-même. II ne songea même pas à s'enrichir. Les merveilles que se disputait la clientèle demeurèrent à la cote de quinze cents livres. Ce bourgeois, fils d'artisan, traita l'or avec un dédain seigneurial. La délicieuse idylle parisienne que l'histoire de son premier mariage 1 Siméon, déjà célèbre et membre de l'Académie royale, mettait, le dimanche, de la poudre et