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RÉPARATION A BÉRANGER

put interdire à Paris la distraction d^une journée de deuil. Dès le lendemain, l'oubli reprenait sa tâche patiente.

Les délais de convenance à peine écoulés, ce fut une explosion d'irrespect et comme une rageuse revanche de tous ceux que le bonhomme avait déçus. On prit plaisir à disperser ses cendres. Les lettrés se montrèrent implacables. Ceux qui ont connu personnellement Leconte de Lisle n'oublieront jamais avec quel mépris tranquille ce terrible railleur parlait de l'amoureux de Frétillon. A ce nom, Gustave Flaubert poussait des rugissements de fauve blessé. Renan lui-même, si mesuré, si indulgent aux choses qu'il aimait le moins, si soucieux de respecter tous les cultes, ne fut iconoclaste que de cette seule idole. Quant aux Parnassiens, il leur suffisait, pour disqualifier une créature humaine, de la soupçonner de « bérangérisme ». La bonne Mme Sand protestait doucement : elle ne dut qu'au prestige de son sexe d'échapper à de redoutables invectives.

Et pourtant, ce marchand de refrains, « ce néant », comme disait Leconte de Lisle, un Lamennais, un Chateaubriand, un Lamartine, un Goethe l'avaient salué très bas. Dans un article daté de i883, Sainte- Beuve raconte ceci :

« Un jour, au printemps de 1827, Victor Hugo aperçut dans le jardin du Luxembourg M. de Chateaubriand, alors retiré des affaires. L'illustre promeneur était debout, arrêté et comme absorbé devant des enfants qui joviaient à tracer des figures sur le

sable d'une allée. Victor Hugo respecta cette contemplation silencieuse et se contenta d'interpréter de loin tous les rapprochements qui devaient naître, dans cette âme orageuse de René, entre les vanités des grandeurs parcourues et ces jeux d'enfants sur la poussière. En rentrant, il me raconta ce qu'il venait de voir et ajouta : « Si j'étais Béranger, je ferais de cela une chanson ! »

« Si j'étais Béranger ! » Cette formule, dans la bouche de Victor Hugo, donne à réfléchir. L'admiration de Béranger, au lendemain des journées de Juillet, avait l'importance et la catholicité d'une religion. Aucun poète, en aucun temps, n'a été connu, ni redit, ni chanté, ni loué à ce point, de son vivant. Proudhon résumait le sentiment national quand il écrivait cette phrase hasardeuse : « En fait d'art et de poésie, une pareille universaHté d'admiration est décisive et dispense de tout autre argument. » Sainte- Beuve remarquait finement que cette célébrité sans égale aurait pu se passer de l'imprimerie. En réalité, elle s'en passait. La tradition orale suffisait à lentretenir et à la multiplier. Seul parmi les modernes, Béranger a revécu le destin des vieux aèdes et connu une gloire plus large que celle des livres.

Et maintenant?...

Il y avait, dans ce temps-là, une poésie portative à la disposition du public, un beau usuel, oseronsnous dire. Il y avait aussi des âmes de juste milieu pour s'en contenter. Le progrès des lumières est

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