LE MARQUIS DE RAGAN
C'est la Touraine qui manifeste aujourd'hui. Les compatriotes de Racan ont organisé un meeting rustique en son honneur. Après avoir couronné le buste du poète, ils se sont portés vers le château de la Roche. Aucun cri séditieux n'a été poussé. Tout permet d'espérer que la journée s'achèvera sans troubles. Fortuné pays de la verte Loire, où le repos hebdomadaire se prend ainsi en toute innocence 1
Nous envions les pèlerins du manoir de la Roche- Racan. Une heureuse chance a voulu que son propriétaire actuel fût un homme de goût. Il a été accordé à ce monument historique de traverser sans périr le danger mortel d'une restauration. En dépit de quelques embellissements discutables, la maison du poète conserve sa figure d'autrefois. Dans sa grâce souriante et fière, la douce seigneurie campagnarde est encore à l'image de son premier châtelain.
La jolie gloire discrète que celle de ce brave officier de cavalerie qui fit des Géorgiques de style
Louis XIII ! On éprouve parfois le besoin de se reposer du sublime. Certains génies modérés semblent avoir été créés pour les lendemains des grandes débauches de l'âme. Il est des œuvres où l'admiration vient faire une sorte de cure. Rien de plus rafraîchissant que l'intimité de Racan ; c'est comme une halte à mi-côte, avant l'escalade des sommets.
Le château, l'existence et le lyrisme d'Honorat du Bueil, marquis de Racan, sont situés à flanc de coteau. Quel bon compagnon devait être ce gentilhomme campagnard, un peu vain, un peu balourd, mais si inoffensif et d'une si attendrissante douceur ! Il semble bien que ses contemporains se soient plus d'une fois égayés à ses dépens. Les discoureurs des ruelles se moquaient de ses gaucheries de provincial et de son parler villageois. Les dames le traitaient sans complaisance. Ayant été page à la cour de Henri IV, il avait pu apprendre la galanterie à bonne école. Son tempérament de rural bien portant le rendait accessible aux tentations. La lecture de VAstrée le convertit à l'amour précieux. Il aima d'abord dune tendresse toute pastorale sa cousine, la comtesse de Moret. C'était presque un fonctionnaire retraité que cette dame : elle jouissait d'une pension, en qualité d'ancienne amie du roi défunt. Cloris, comme l'appelait Racan, fut frappée d'une injuste disgrâce de la nature : elle faillit devenir aveugle. « Mais, dit Tallernant, elle fut si bien soignée par un médecin célèbre, qui estoit fort son amy, qu'elle recouvra la vue d'un œil et se remit à faire l'amour
tout de nouveau. » Cloris resta reine au royaume des borgnes. Racan chanta son œil unique :
Son œil divin, dont j'adore la flamme, En tous endroits éclaire dans mon âme,
Gomme aux plus chauds climats éclaire le soleil.
Et si l'injuste sort, aux beautés trop sévère, A fait mourir son frère,
C'est que le ciel voulut qu'il n'eût point de pareil.
Et tout cela pour que Cloris allât porter à un autre marquis, qui s'exprimait en langue vulgaire, son cœur, sa personne et sa pension !
Racan ne fut pas mieux traité par Mme de Termes, dont il avait pourtant changé le nom périssable de Catherine en l'anagramme héroïque d'Arthénice. Il composa, pour l'attendrir, une pastorale de trois mille vers dans la manière du Tasse et de Guarini. Des deux yeux de cette seconde inhumaine, le pauvre marquis bucolique n'obtint pas un regard. Il espéra longtemps, avec la constance d'un berger de M. d'Urfé. Au bout de dix années d'amour courtois, il épousa, devant un curé de village, une jeune fille de Touraine qui ne jouait pas du théorbe. Après vingt ans de service militaire, il prit sa retraite avec le grade de lieutenant. Guéri des Arthénices et de la gloire guerrière, il alla faire, au pays natal, de l'agriculture et de la poésie.
Il ne quittait sa gentilhommière que pour venir à l'Académie. Tandis que sa femme tapissait des
chasubles au petit point, il rimait des psaumes ou des bergeries. Il était poète, sans être homme de lettres, et pieux, selon l'esprit de François de Sales, sans être théologien. Comme on le pressait de se prononcer entre Jansénius et le molinisme, il répondait :
Toutes ces doctrines nouvelles Ne plaisent qu'aux folles cervelles.
Pour moi, comme une humble brebis, Je vais où mon pasteur me range ; Et n'ai jamais aimé le change Que des femmes et des habits.
Ce dernier aveu sent un peu l'ancien page du Vert-Galant. M. Louis Arnould, qui a tout dit sur Racan, nous révèle que, malgré d'Urfé et François de Sales, le religieux seigneur de la Roche a écrit deux poèmes polissons. 11 a largement racheté ce péché par ses odes sacrées et ses traductions de la Bible. Il considérait comme un devoir de mettre la poésie biblique à la portée des esprits profanes. « Je n'ay point jugé, déclarait-il, de meilleur moyen pour rendre les psaumes agréables aux dames et aux personnes polies du beau monde que de les accommoder le plus que je pourray au temps présent. » Cette méthode l'entraîna à confondre la gloire de David avec celle du jeune roi Louis XIV. Il améliora ainsi le psaume 19, « jusques y avoir décrit Tartillerie, au lieu des chariots armés de faulx, dont David