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LE MARQUIS DE RAGAN

semble vouloir parler » . Ses confrères de l'Académie Ménage et Chapelain lui reprochaient « de s'éloigner du sens ». Racan revendiquait « la liberté d'ajouster, pour l'ornement ou pour lier les versets » . Il était narquois, avec « son air de fermier », et confit en finesse sous sa bonne grosse figure de soldat paysan.

Son très lettré et très érudit biographe, M. Arnould, a compté ses vers. Il y en a exactement seize mille huit cent quarante-deux. Ce n'est pas beaucoup pour un homme qui est mort à quatre-vingts ans et qui avait de la facilité. Dans le nombre, il y en a de parfaitement beaux, d'une large musique simple et de la plus touchante sincérité. Tout compte fait, ce bonhomme, un peu moqué de son vivant, et dont on sourit volontiers aujourd'hui, a été, de temps en temps, un vrai poète, naïvement ému. Il a chanté sa Touraine avec un son de voix qui n'était qu'à lui. Lorsqu'il ne « sonne pas du luth » dans les chambres des dames, il est délicieux. Plus d'un historien de la littérature l'assassine avec cette formule : « le meilleur élève de Malherbe ». Mais l'élève trouvait du beau, sans y prendre garde, en plantant ses choux. Le maître faisait exprès toujours.

Helvétius a-t-il eu raison d'écrire le livre De FEsprit? Son dernier biographe, le très érudit et très lettré M. Albert Keim, n'hésite pas à répondre affirmativement à cette question, d'ailleurs frivole. Nos jeunes historiens psychologues excellent à ressusciter les morts illustres et à nous les rendre familiers. M. Keim métamorphose en ami intime d'Helvétius chacun des lecteurs du savant livre qu'il consacre à ce philosophe si mal jugé. Désormais, nous connaissons l'auteur de De l'Esprit comme si nous avions été des dîners de la rue Sainte-Anne et des chasses du domaine de Voré. M. Keim pense et démontre qu'Helvétius fut un noble et généreux manieur d'idées et l'un des précurseurs de la sociologie moderne. Quelques-uns d'entre nous en étaient restés à l'opinion de notre professeur de philosophie de 1870 ; cet excellent maître, d'un spiritualisme fougueux, perdait toute mansuétude le jour où les exigences du programme l'amenaient à commenter Helvétius. Il nous était donné, pendant deux heures, de

voir le plus inoflFensif des hommes s'abandonner, sans aucune mesure, au délire sacré de la réfutation.

C'était un beau spectacle, mais c'est aussi un rare plaisir que de suivre, argument par argument, le savant plaidoyer de défense développé par M. Albert Keim. L'avocat est si documenté, si chaleureux, si persuasif qu'on s'en rapporte à lui volontiers. Oui, il demeure établi qu'au point de vue des progrès de la sagesse humaine, il aurait été déplorable que le livre De l'Esprit n'eût pas été écrit. Il faut surtout admirer Helvétius d'avoir sacrifié son bonheur particulier à la félicité future de ses semblables. Rien ne l'obligeait à jouer sur la scène du monde le personnage dangereux du philosophe destructeur ; tout l'invitait à accepter l'univers comme tel et à se désintéresser de l'avenir.

Le présent le comblait de faveurs. C'était vraiment un enfant chéri du sort que ce jeune fermier général, riche, beau, galant, curieux, aimé des dames, qui savait danser et faire des vers. Mlle Gaussin le dévorait des yeux ; toutes les Muses n'avaient pour lui que des sourires. Il rimait des drôleries voluptueuses et M. de Voltaire daignait lui envoyer de Cirey des conseils sur l'art poétique. Le jeune financier-poète se laissait aller aux hardiesses de son âge ; par exemple, il osait, en vers, nommer l'araignée. Yoltaire le gourmandait paternellement : « On peut peindre l'araignée, mais il ne faut pas la nommer. Rien n'est si beau que de ne pas appeler les choses par leur nom. » Que n'a-t-il suivi ce sage conseil?

Des petits vers à la philosophie il n'y avait alors qu'un pas à franchir. Helvétius s'avisa de se faire penseur. On le vit renoncer en un jour aux trois cent mille livres de revenus de la ferme, à l'Opéra, aux soupers coquins, aux soirées du Caveau, et comme il disait, à cueillir les fleurs du plaisir, pour cultiver les fruits de la raison. Il se maria, d'ailleurs, le plus poétiquement du monde, avec une délicieuse jeune fille qui n'avait pour biens que sa beauté de corps et d'âme. C'était vraiment le plus charmant des bons ménages 1 Qu'il devait être amusant de dîner chez ces gens-là I Les réunions de l'hôtel de la rue Sainte- Anne firent fureur dans le Paris littéraire. La cuisine était incomparable ; le prince de Brunswick, à qui il fut accordé d'y goûter, déclara qu'il n'avait jamais fait un repas pareil. Autour d'une maîtresse de maison ravissante, des convives qui s'appelaient Marmontel, Saurin, Saint-Lambert, Grimm, Duclos, quelquefois Diderot 1 On préparait des petits plats spéciaux au bonhomme Fontenelle. Le doux patriarche s'épanouissait dans ce milieu de jolie gourmandise et de fines causeries. Il payait son écot en aphorismes et en madrigaux ; il dansait avec la fillette de la maison, âgée de dix-huit mois; il disait à la charmante mère : « Ah ! si je n'avais que quatre-vingts ans I » ; il était adorablement gâteux.

Joignez à ce salon d'élégance achevée deux châteaux, un dans la Brie, l'autre dans le Perche, un peuple de vassaux contents de leur sort, des forêts, des chasses, toute une domesticité, avec un chape-

lain sinécuriste qui se reposait de son ministère spirituel en chassant des canards. Et dites s'il n'a pas fallu qu'Helvétius fût un héros pour troquer cette vie inimitable contre les dangers de Fapostolat !

Imprudent héros s'il en fut jamais. Son tort ne fut pas de publier un système du monde : avoir une philosophie n'était, en somme, pour un millionnaire, qu'un sport de plus. Mais, indocile aux avis de Voltaire, l'auteur de De l'Esprit, téméraire comme un homme trop heureux, oublia que « rien n'est si beau que de ne pas nommer les choses par leur nom ». Il cassa les vitres. Ce fut un scandale inouï. Le moment était mal choisi pour payer d'audace. Après Rosbach et l'attentat de Damiens, le roi de France sentait le besoin d'une petite crise de dévotion. La reine, dont Helvétius était maître d'hôtel ordinaire, se voila la face ; la Sorbonne s'émut, le Parlement se fâcha, les jansénistes et les molinistes faillirent se réconcilier sur le dos de la philosophie. Cependant le gros in-quarto broché en bleu allait son dangereux chemin des bureaux de la police aux boudoirs des dames. La Harpe, alors élève de philosophie, se souvenait d'avoir vu l'abominable livre, au milieu de la poudre et des flacons, sur les toilettes de jolies personnes « qui en étaient d'autant plus enchantées qu'il n'y avait peut-être pas un seul mot de tout ce fatras métaphysique qu'elles fussent à portée d'entendre, excepté celui de sensibilité physique qui faisait passer tout le reste » .

Pendant quelques mois, l'existence du pauvre Hel-

vétius fut un enfer. Il lui fallut quitter ses terres, venir à Paris solliciter, se justifier, consoler sa mère, supplier la reine, voir les parlementaires, intriguer, s'aplatir. On lui fit signer une lamentable rétractation : « Je n'ai voulu attaquer aucune des vérités du christianisme, que je professe sincèrement dans toute la rigueur de ses dogmes et de sa morale, et auquel je me fais gloire de soumettre toutes mes pensées. » Il en fut quitte pour donner sa démission de maître d'hôtel et pour voir brûler son livre.

M. Keim, en rendant ce récit très vivant, nous fait aimer plus encore l'excellent et charmant homme, si cruellement humilié. Les amis paraissent avoir été tièdes. Les lettres d'Helvétius à sa femme sont les confidences d'un abandonné. « Ah ! s'écrie-t-il, que j'ai vu d'amis me tourner le dos 1 » Les dîneurs de la rue Sainte-Anne conservèrent toute l'indépendance de leur jugement.

Grimm déclara la rétractation « si humiliante qu'on ne serait point étonné de voir un homme se sauver plutôt chez les Hottentots que de souscrire à de pareils aveux ». Collé s'indigna. Les philosophes boudaient le compromettant amateur. Dans ce concert d'ingratitudes et de désaveux, une note juste, une note humaine ; elle vient de Rousseau : « Il est vrai que M. Helvétius a fait un livre dangereux et des rétractations humiliantes. Mais il a quitté la place de fermier général ; il a fait la fortune d'une honnête fille ; il s'attache à la rendre heureuse ; il a dans plus d'une occasion soulagé les malheureux.

Ses actions valent mieux que ses écrits. Tâchons d'en faire dire autant de nous. » L'orage passé, les dîners reprirent.

Si le livre De l'Esprit est un chef-d'œuvre, ce n'est que justice. Il est temps de faire réparation à l'ouvrage et à son auteur. Trop longtemps on a souscrit à ce jugement sur Helvétius : « Esprit faux et superficiel qui pose d'abord un système absolu qu'il appuie ensuite de traits d'histoire tissus de sophismes, ornés avec soin d'un vain étalage d'érudition. » De quel père jésuite émane ce verdict ? — De Jean-Paul Marat I . . . Donnez-vous donc la peine, étant riche, amoureux et propriétaire, de créer la sociologie moderne I , . .

Un de nos confrères, M. Armand Bourgeois, demande qu'une souscription nationale assure la conservation de la maison oîi est né Bayard. Les visiteurs de la vallée du Grésivaudan connaissent tous l'humble petit castel, entouré de vignes, qui servit de berceau à Tune des gloires les plus parfaites de l'histoire de France. Le propriétaire actuel du château Bayard ne demande qu'à s'entendre avec l'Etat dans une œuvre de piété nationale. M. le sous-secrétaire d'Etat des beaux-arts se propose de soumettre prochainement la question à la commission des monuments historiques. La loi du 3o mars i887 a été votée pour sauver de la ruine et les chefs-d'œuvre et les grands souvenirs. La maison du Chevalier sans peur et sans reproche n'est peut-être pas une merveille d'architecture. Telle qu'elle subsiste, avec son vieux portail flanqué de tourelles, elle garde un doux air de majesté. A l'intérieur, quelques pièces ont conservé, à défaut de meubles, leur poésie d'autrefois. Ce sont toujours les quatre murs de la cham-

bre où une des plus nobles daines du Dauphiné, Hélène Aleman de Habal, donna le jour à son second fils. Il y aurait impiété à laisser périr cet asile de pure cbevalerie. Ces temps derniers, voyageant en Italie, nous ne pouvions traverser une ville quelconque sans passer devant une statue de Garibaldi. La dévotion des Italiens pour leur héros représentatif a pris déjà le caractère d'une religion d'Etat. Au Capitole une pieuse vitrine renferme les reliques du paladin de l'Unité, ses armes, ses vêtements, le manteau gris et la légendaire chemise rouge. Tout récemment, Paris s'associait de grand cœur aux rites de ce culte étranger. Lorsque nous voulons louer dignement Garibaldi, ce que nous trouvons de mieux à dire, c'est qu'il y avait en lui quelque chose de l'âme de Bayard. Les mânes du preux de l'Itahe moderne sont comblées d'honneurs. Donnons un peu de notre enthousiasme à la mémoire d'un des saints de l'ancienne France.

Lorsque le château Bayard sera devenu propriété nationale, qu'en fera-t-on? Un musée, dit-on déjà. Pour qu'un musée soit digne de ce nom, il faut qu'il possède d'abord un conservateur, et ensuite une collection, s'il se peut. Le difficile ne sera point de trouver le conservateur : des citoyens de bonne volonté se rencontreront pour se dévouer à cette tâche patriotique ; avec l'aide de quelques personnalités parlementaires, le gouvernement est assuré d'avance de faire un bon choix. Il sera moins aisé de réunir des objets authentiques. Où sont les élé-

ments d'un musée Bavard? Les documents n'attendent peut-être que cette occasion pour surabonder au delà de toute espérance. Jusqu'à présent, ils ont fait défaut ; on ne saurait donc trop conseiller au futur conservateur la méfiance, cette maîtresse vertu de son emploi. Dût-il borner son ambition à réunir une modeste galerie d'images, il aura grand'peine à constituer une collection scientifique. L'iconographie de Bavard est rare et incertaine. M. Roman, le savant éditeur du Loyal serviteur, ne note que trois portraits du chevalier, contemporains de leur modèle. Ce sont : d'abord le beau buste en marbre qui orne son cénotaphe dans l'église Saint-André de Grenoble ; puis un dessin au crayon qui figure dans la série des portraits dauphinois, et une peinture sur bois conservée au château d'Uriage. Louis-Philippe lui-même, lorsqu'il créa le musée de Versailles, renonça à découvrir une image officielle de Bayard. 11 procédait pourtant en ces matières avec un zèle que rien ne décourageait. La galerie des Mérovingiens présentait certaines difficultés, dont il triompha. Faute de temps peut-être, il inaugura son musée favori sans la moindre peinture de Bayard. Un des historiens du chevalier, son parent SymphorienChampier, nous renseigne vaguement : « Bayardus statura erat excelsa, colore candido, oculis nigris... Blandus, hilaris, non elaius sed modestus. » Le portrait authentique de Bayard reste à découvrir ; nous ne disons point cela pour qu'on le découvre.

Un musée, soit, mais un musée tout spirituel où

ne seront exposées que des âmes, voilà ce que doit être le joli manoir du Grésivaudan. Il suffit de savoir qu'il conserve encore quelques pierres originelles, un tout petit peu du décor où se jouèrent les adorables scènes de la glorieuse enfance. C'en est assez pour qu'il soit délicieux de relire, sur les terrasses qui dominent l'Isère, le récit du bon Jacques de Mailles. Un parfum exquis de vieilles vertus françaises flotte dans ce coin d'espace. Ce fut là que le rude guerrier, père de Bayard, « considérant, par nature qui jà luy deffailloit ne pouvoir pas faire grant séjour en ce mortel estre », convoqua ses quatre fils auprès de son lit. A chacun il demanda quelle était sa vocation. L'aîné, âgé de dix-huit ans, répondit qu'il voulait demeurer au castel natal. « Eh bien I Georges, dit le père, puisque tu aimes la maison, tu resteras ici à combattre les ours. » Le troisième opta pour la condition religieuse et devint abbé de Josaphat. Le quatrième forma le même vœu. Mais le second des fils, Pierre, « en l'aage de treize ans ou peu plus, esveillé comme un esmerillon », fit cette réponse : « Monseigneur mon père, je seray, s'il vous plaist, de Testât dont vous et vos prédécesseurs ont esté, qui est de suyvre les armes, car c'est la chose en ce monde dont j'ay le plus grand désir, et j'espère, aydant la grâce de Dieu, ne vous faire point de déshonneur. » Le vieux père fondit en larmes à ce discours. Dès le lendemain, il envoya un serviteur chez le frère de sa femme, qui était évêque de Grenoble. Le prélat se rendit en hâte au

château. On tint un conseil de famille, entre deux bons repas, et il fut décidé que le jeune Pierre serait offert au duc de Savoie pour un de ses pages.

L'évêque fit venir de Grenoble un tailleur qui besogna toute la nuit à l'équipement du petit soldat. Lorsque Pierre Bayard parut sur son roussin, au milieu de la basse-cour du château, l'évêque s'écria : « Or sus I sus ! mon neveu, mon amy ! » Le père lui donna sa bénédiction. « La povre dame de mère estoit en une tour du chasteau, qui tendrement ploroit ; car combien qu'elle feut joyeuse dont son filz estoit en voye de parvenir, amour de mère l'admonestoit de larmoyer. » Elle sortit par le derrière de la tour et vint embrasser l'enfant qui partait, lui recommandant d'être brave, doux, courtois, secourable aux pauvres, et sobre quant au boire et au manger. Puis « la bonne dame tira hors de sa manche une petite bourcette en laquelle avoit seulement six escus en or et ung en monnoye qu'elle donna à son filz ». Et Bayard, sur son gentil roussin, partit pour l'aventure.

Dans quel musée se trouve- t-il un plus frais, plus pur et plus fier tableau ? Les instituteurs de la vallée de l'Isère vont avoir une belle occasion de démentir ceux qui calomnient leur corporation. Faire monter une caravane d'enfants de France à travers les vignes du château Bayard et les réunir sur la plate-forme pour leur conter cette histoire, ce sera vraiment une promenade scolaire.

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