CHODERLOS DE LACLOS
fcond que Sainte-Beuve. Un brave militaire informé des choses galantes, quel sujet était mieux fait pour le tenter? Il n'a pas osé. Il s'est privé d'une joie et nous a privés, nous, de quelques pages qui auraient été délicieuses. Une seule fois, il a cité du Laclos. Et voilà bien la chance de notre héros ; pour cette fois seulement, Sainte-Beuve, l'homme de son siècle qui se trompa le moins, a commis une erreur d'attribution I 11 est vrai que ce fut sur le témoignage de Barbier. Confiant dans le bibliographe des Anonymes, le critique des Lundis a attribué à Laclos un portrait de Talleyrand publié en 1789, dans la Galerie des États-Généraux. L'évêque d'Autun y est ainsi dépeint, sous le nom d'Amène : « Amène a ces formes enchanteresses qui embellissent même la vertu... Il arrivera à tout parce qu'il saisira les occasions qui s'offrent en foule à celui qui ne violente pas la fortune. Chaque grade sera marqué par le développement d'un talent, et allant ainsi de succès en succès, il réunira cet ensemble de suffrages qui appellent un homme à toutes les grandes places qui vaquent... » Ce portrait de la Galerie des États- Généraux est d'une malice charmante et d'une perspicacité prophétique. Sainte-Beuve se plaisait à croire que Laclos était « le La Bruyère anonyme » qui avait tout deviné de Talleyrand. L'érudition moderne, représentée par MM. Le Breton, Aulard, Tourneux, a démontré que la Galerie des États-Généraux n'était ni du marquis de Luchet, ni de Rivarol, ni de Mirabeau, ni de Laclos : il ressort de cette savante en-
quête que nous ignorons profondément qui fut l'auteur de ce livre, et c'est un résultat très appréciable.
Laclos n'est donc pour rien dans cet horoscope de Talleyrand, où il entre un peu de sorcellerie. Ce n'est pas lui qui sut prédire, dès 1789, que l'abbé de Périgord « arriverait à tout » . L'erreur de Barbier et de Sainte-Beuve a des excuses. On ne prête qu'aux riches, et Tauteur des Liaisons dangereuses pouvait être accusé de crime de pénétration. Mais toute sa psychologie lui servit à peu de chose. La subtilité littéraire est trop ou trop peu dans la politique. Laclos a tout raté ; au contraire de Talleyrand, qu'il égalait en ambition et en intelligence, il n'arriva à rien, qu'au pied de l'échafaud. Sa vie n'est qu'une longue suite de déboires. Il veut faire un roi de sa façon et tombe sur le plus déplorable des princes ; révolutionnaire de la première heure, il s'enlize dans l'intrigue orléaniste et devient suspect au régime qu il a contribué à fonder. Il sauve sa tête à grand'peine. Soldat dans l'âme, il ne fait la guerre qu'à l'âge des rhumatismes. Ecrivain génial, on l'accable sous le poids d'un succès trop lourd. MoraUste, ou plutôt fanatique de vertu, il laisse un nom noté d'infamie.
« Je ne serai compris que vers 1880 », disait Stendhal. Laclos aura attendu plus longtemps. L'heure sonne pour lui de la réparation. En fait d'audaces littéraires, nous en avons vu d'autres ; la vérité sans vêtements ne fait plus peur qu'aux petites