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AU NOM DES SINGES 2H

vardant chez les fournisseurs. « Elle dit de son maître et de sa maîtresse tout ce qu'elle sait et ce qu'elle ne sait pas. Pendant qu'une femme de marchand l'amuse et l'entretient ainsi, le boucher lui donne la plus méchante viande ; le boulanger le pain le plus mal fait et de moindre débit ; l'épicier l'huile la plus mauvaise ; le chandelier la chandelle la plus coulante. » Audiger remarque alors judicieusement : « Ce qui est cause que les maîtres sont mal servis. » On sent qu'il est décidé à tout dire. Il remarque encore que des hommes étrangers à la maison viennent voir les servantes « sous le nom de cousins et autres parents. Lorsqu'elles peuvent sortir, c'est pour les aller trouver, faisant entendre aux maîtres et aux maîtresses qu'elles ont affaire quelques moments pour aller voir quelqu'un de leurs parents ou gens de leur pays qui leur apportent des nouvelles de leurs père et mère ; elles restent quelquefois des demi-journées entières comme si elles avaient véritablement bien des affaires ». Et le moraliste psychologue revient à son leit-motiv : « Gela est cause que l'on est tout à fait mal servi. »

Le syndicat des gens de maison peut contempler, avec une légitime fierté, le chemin parcouru depuis l'an 1692. Mais puisque les syndicats sont à la mode, pourquoi ne fonderions-nous pas celui des Singes suffisamment peignés ? On mettrait un buste d' Audiger dans la salle d'honneur.

Nous avons failli contrister EÉcosse. Heureusement quil nous sera facile de lui ofifrir réparation. Il ne faut faire aux Ecossais nulle peine, même légère. Ce sont de vieux amis de la France. Ils nous ont, au temps jadis, prêté une reine. Il est vrai que nous la leur avons rendue. Mais nos deux pays doivent s'entendre pour ne point délaisser Marie Stuart.

Nous avons un peu négligé cette dame depuis quelque temps et la loyauté nous oblige à reconnaître nos torts. Tout récemment, un juge à la cour suprême dÉcosse, lord Guturie, voyageant dans le Finistère, a été affligé du délabrement de la chapelle qui consacre, à Roscoff, le souvenir du débarquement de Marie sur la terre française. Dans le Scotsman d'Edimbourg il adresse un pressant appel à ses compatriotes. Les sociétés archéologiques de Bretagne, de leur côté, se sont piquées d'honneur. L'initiative privée se mobilise pour sauver le petit monument historique de Saint-Ninian. Entendez

par là que le gouvernement devra demander un crédit ; tout finit en France par un chapitre du budget.

Cette dépense ne nous ruinera point. Lorsqu'il s'agit de Marie Stuart, nous n'en sommes pas à une galanterie de plus ou de moins. Elle a vécu chez nous le meilleur de sa destinée et nous avons eu le meilleur de son âme. Elle doit à la douce France le peu qu'elle a connu du bonheur. Elle est notre obligée ; cela nous oblige.

Notre histoire est féconde en merveilles. Ce n'est pas la moins miraculeuse que de pouvoir présenter l'image d'une Marie Stuart innocente. Nous avions eu la précaution de la prendre toute petite. A un an, elle avait déjà manqué un mariage. Lorsqu'elle débarqua sur la rive bretonne, les capitaines furent éblouis de sa beauté. « C'estoit une des plus parfaictes créatures qui jamais fust veue ! » déclare un vieux soldat. Il faut songer qu'elle n'avait alors que six ans. Faut-il croire que sa préCocité tenait du prodige ou que le reportage officiel était déjà capable d'exagérer? Les militaires et les poètes s'accordent tous à vanter les charmes de cette incomparable fée poupine. Du Bellay, qui était du voyage, se sent tout glorieux d'accompagner ce vivant chef-d'œuvre aux beaux prés florissants de l'Anjou.

La cour de France était le seul lieu du monde où cette fleur du Nord pouvait s'épanouir. On l'y cultiva savamment. Les meilleurs maîtres lui enseignèrent à baller et à faire des confitures de cotignac.

Ronsard lui apprit le secret des vers. Elle parlait latin comme un clerc. Notre bon Montaiglon raffolait de ses lettres latines ; il en aimait jusqu'aux solécismes. Les suffragettes peuvent saluer une aïeule dans la docte fiancée du Dauphin. « Estant en l'âge de treize ou quatorze ans, atteste Brantôme, elle déclama devant le roi Henry, la reyne et toute la court, publiquement en la salle du Louvre, une oraison en latin qu'elle avoit faicte, soubtenant et déffendant, contre l'opinion commune, qu'il estoit bien séant aux femmes de savoir les lettres et arts libéraux. » Son fiancé royal en était éperdu. Leurs gentilles amours enfantines attendrissaient les diplomates ; l'ambassadeur vénitien écrivait à son gouvernement : « Le Dauphin aime beaucoup la petite reine d'Ecosse qui lui est destinée pour femme. C'est une fort jolie petite fille de douze ou treize ans. Il advient parfois que se faisant tous deux des caresses, ils aiment à se retirer tout à part dans un coin des salles, pour qu'on ne puisse entendre leurs secrets. » Toute la famille royale, en y comprenant Diane de Poitiers, veillait tendrement sur cette fragile pudeur. Lorsque la cour s'en fut à Rouen, il y eut des divertissements d'une rare nouveauté : le^ matelots français exécutèrent une danse guerrière avec des sauvages du Brésil. Mais comme les figurants de cette drôlerie étaient complètement nus, on n'avait pas invité la petite Dauphine.

Il résulta de cette culture sans pareille une femme éblouissante, comme Brantôme lui-même n'en avait

pas encore contemplé. « Venant sur ses quinze ans, sa beauté commença à faire paraistre sa lumière en plein midy et à en effacer le soleil lorsqu'il luysait le plus fort. » Quel dommage que les dieux de Ronsard n'aient pas épargné à cette créature de rêve la honte de vivre et le malheur de régner 1 L'idylle des fiançailles eut de laids lendemains. Le pauvret de roi était un mari triste. Dès le lendemain de ses noces, il grelottait la fièvre. Les rapports des ambassadeurs devinrent sinistres. Un d'eux nous apprend que « le nez de François II, fort camus, distilloit une humeur fort puante » . Il précise : « Le roi, dès son enfance, ne s'est pas accoutumé à purger par les narines et lorsqu'il le fait par hasard, il sort une matière noire comme de l'encre. » Est-ce que vraiment, en bonne justice, nous ne devons pas à Marie Stuart une compensation ?

Elle ne nous en a pas voulu. Cette veuve d'un époux qui ne se mouchait que par hasard témoigna la plus correcte des douleurs. Son deuil fut exemplaire et délicieux. Elle pleura en beauté. « Car la blancheur de son visage contendoit avec la blancheur de son voile à qui l'emporteroit. Mais enfin l'artifice de son voile se perdoit et la neige de son blanc visage efifaçoit l'autre. » Brantôme a raison ; la France avait donné toutes les grâces à sa reine d'un jour, avec toutes les candeurs, et jusqu'à la bonté. Son dernier geste de Française fut un geste de pitié : « Alors qu'elle estoit dans sa gallère, ne voulust jamais permettre que l'on battist le moins du monde un seul

forçat et en pria M. le grand prieur son oncle et le commanda expressément au comité, ayant une compassion extrême de leur misère et le cœur lui en faisoit mal. »

Soit dit sans amertume, nous envoyions là aux Ecossais une jolie reine. Ils nous l'ont changée. Ils ont raison de mettre à notre compte la Marie Stuart de la période d'innocence. A peine rendue aux brumes natales, la petite déité de l'Olympe des Valois redevint une femme comme toutes celles de ces temps de cruauté. Et ce fut sur un pauvre Français qu'elle s'essaya au crime. Nous pouvons lui pardonner quelques favoris égorgés ; après tout, ce ne sont pas nos affaires et ces choses-là se sont passées entre Ecossais. Mais Chastelard était de chez nous, et si bien de sa race qu'étant heureux il ne savait pas cacher son bonheur. Marie, déshabituée des manières de France, lui fit trancher la tète pour lui apprendre à être discret. Il alla à l'échafaud, ayant en ses mains les hymnes de M. de Ronsard. « Après avoir faict son entière lecture, il se tourna vers le lieu où il pensoit que la reyne fust. » En tendant le cou au bourreau, il se contenta de soupirer : « 0 cruelle dame ! » Il n'y a qu'un gentilhomme français pour mettre tant de mesure dans une suprême indiscrétion. Nous allons, de très bon cœur, réparer nos torts envers Marie Stuart. Que comptent faire les amis d'Ecosse pour notre Chastelard ?

Nous recevons une éloquente circulaire qui propose d'élever, au pays de Languedoc et au Canada, un double monument de souvenir français. Les habitants de Vauvert (Gard) n'ont pas oublié qu'à quelques kilomètres de leur ville, au château de Candiac, est né le plus beau vaincu de nos anciennes guerres. Les Franco-Canadiens de Québec, eux aussi, veulent honorer le marquis de Montcalm. Deux statues, inaugurées le même jour, à quinze cents lieues de distance, en présence de deux foules qui parleront la même langue, voilà une cérémonie qui ne sera pas banale ! Nous ne voudrions point distraire les instituteurs de leurs devoirs professionnels, au lendemain de la sage résolution prise par certains d'entre eux « de s'occuper aussi d'éducation » . Mais ils feraient, nous semble-t-il, oeuvre d'éducateurs en racontant à leurs élèves, après la classe, cette magnifique histoire douloureuse qui contient pour nous tant de tristesse, tant d'orgueil et tant de remords. Leurs confrères de là-bas, dans le vieux dialecte normand

attardé en terre anglaise, ne manqueront pas à ce rite de piété filiale. Il faut que les petits sous des écoliers français se mêlent à ceux des camarades canadiens dans les bronzes jumeaux promis au héros.

Héros, s'il en fût jamais, et si simple, si grand, si complètement pur I Montcalm, c'est le soldat idéal. Nul n'a mis plus d'élégance dans le sacrifice. Une victime du devoir, dirait-on aujourd'hui. L'ancienne formule était plus belle ; on disait jadis : <( Mort au champ d'honneur. »

Quel type parfait de chevalerie ! Ce descendant d'une race militaire avait été élevé comme un fils de roi. Les maîtres les plus savants, mathématiciens, hellénistes, soignèrent son enfance. Il eut le cerveau nourri de Plutarque, qu'il lisait dans le texte, ayant appris le grec à l'école d'un oratorien. Devenu lieutenant général des troupes d'Amérique, à qui ressemble-t-il, ce petit homme sec, au nez d'aigle, lorsqu'il passe en traîneau au milieu des habits blancs ? A un personnage de Plutarque sous la coiflure poudrée. Il arrive de Versailles et date de l'héroïsme légendaire. D'Argenson l'avait signalé au roi comme un des rares officiers qui « se portaient encore vers le grand ». La définition est du maréchal de Noailles ; elle résume toute l'âme de Montcalm. Il allait au grand tout naturellement, et sans apprêts, souriant, joyeux, bon enfant, tranquille. Jamais soldat ne fut mieux préparé à la victoire et plus digne du bonheur.

Il commença par être incroyablement heureux. Ne

disposant guère que de cinq mille hommes avec ses régiments Royal- Roussillon, Artois, la Reine- Guyenne, la Sarre, Berry, Béarn, Languedoc, il battit tout d'abord les armées anglaises. Après la prise du fort de Ghouaguen., il écrivait à sa femme : « Voilà une assez jolie aventure, ma très chère. Je vous prie d'en faire dire une messe dans ma chapelle. » Cette poignée de Français, perdus à l'autre bout du monde, passèrent joyeusement le carnaval de 1766. A Québec et à Montréal on dansait comme à Versailles. « Trois grands beaux bals jusqu'au carême ; outre les dîners, de grands soupers de dames trois fois la semaine. Les jours des prudes, des concerts ; les jours des jeunes, des violons de hasard. » Le grand marquis s'aperçut vite qu'il était entouré de coquins et que le Canada serait perdu. L'intendant de la Nouvelle-France, Bigot, volait les Peaux- Rouges et tripotait sur les fournitures. Il y eut famine ; l'intendant accapara les blés et s'emplit les poches. Le drôle jouait un jeu d'enfer et perdait deux cent mille livres en une nuit. « Quel pays ! écrivait Montcalm à sa mère. Tous les marauds y font fortune, et tous les honnêtes gens s'y ruinent. » La situation devenait intenable. Montcalm se plaignit aux ministres. Bigot tenait les bureaux à sa dévotion. Montcalm demandait des renforts, des vivres ; le secrétariat de la guerre procédait par petits paquets. « Envoyez-nous au moins de la poudre I » s'écriait l'abandonné. Il délégua Bougainville en France pour qu'un homme sûr pût au moins parvenir jusqu'au

trône. L'aide de camp rapporta la désespérante réponse du maréchal de Belle-Isle, ce modèle de rhétorique ministérielle, où le héros était lâché en toute courtoisie. « J'ai répondu de vous au roi et je suis, bien assuré que vous ne me démentirez pas et que pour le bien de l'Etat, la gloire de la nation et de votre' propre conservation, vous vous porterez aux plus grandes extrémités. » C'était, en style administratif, l'ordre de mourir. Montcalm comprit : il savait tout Corneille par cœur.

Ce suprême combat d'Abraham est une page d'épopée. Pitt avait juré d'en finir. Puisque les Français avaient un héros à leur tête, il en expédia un autre aux troupes anglaises. Wolfe avait trente-deux ans, et comme Montcalm, une grâce sublime : il sabrait en déclamant des vers. Tous deux moururent dans la même journée. Tandis que les grenadiers de Louisbourg chargeaient à la baïonnette, Wolfe reçut une première balle au poignet. Atteint ensuite à la poitrine, il chancela. « Soutenez-moi, criait-il ; que le soldat ne me voie pas tomber ! » On l'emporta mourant et vainqueur. Montcalm rentra dans Québec, perdant son sang par trois blessures ; une balle lui avait fracassé les reins. Tandis que le chirurgien sondait la plaie, il demanda combien il lui restait d'heures à vivre. « Quelques-unes seulement, mon général. — Tant mieux ! je ne verrai pas l'entrée des Anglais dans la ville. » Wolfe avait dit : « Je meurs heureux. »

Le peuple de France s'aperçut à peine qu'il avait

un grand homme à pleurer et qu'il venait de perdre un monde. Paris fut tout entier à la joie de la paix. Toutefois Louis XV gratifia la marquise de Montcalm d'une pension de quatre mille livres.

Les compagnons d'armes du vaincu se souvinrent de lui. Un des rêves de Montcalm, dont il s'amusait même aux bords du Saint-Laurent, avait été de devenir membre de l'Académie des inscriptions. Ceux dont il souhaitait d'être le confrère eurent la mission de résumer sa vie. Le Parlement d'Angleterre avait voté le transfert des restes de Wolfe à Westminster. Sur le tombeau de Montcalm, dans l'église des Ursulines de Québec, la pierre était muette. Bougainville écrivit à l'Académie des inscriptions : « Les Anglais, maîtres aujourd'hui des lieux où reposent les cendres de Montcalm, veulent bien nous y laisser le droit d'y rendre un hommage public à la mémoire d'un homme qu'ils honorent autant que nous le regrettons. Prêtez, messieurs, votre voix à la juste douleur des troupes qu'il commandait . » L'Académie rédigea une superbe inscription latine qui fut gravée sur une plaque de marbre. Pitt tint à honneur d'envoyer lui-même cette épitaphe au Canada. Sa lettre est d'une allure magnifique : « On ne peut qu'applaudir à la noblesse des sentiments des troupes françaises qui veulent rendre un pareil tribut à la mémoire du général qu'elles ont vu mourir à leur tête d'une manière digne d'elles et de lui-même. » Le bâtiment qui portait la stèle glorieuse fit naufrage avant d'arriver à Québec. L'épitaphe composée

par l'Académie des inscriptions ne fut posée dans la chapelle des Ursulines qu'en iSSg, cent ans après la bataille d'Abraham. Mais, en 1827, un gouverneur des possessions anglaises d'Amérique avait élevé devant Québec l'obélisque où les noms de Montcalm et de Wolfe fraternisent dans la gloire : « Communem famam. » Le comte de Dalhousie n'avait pu s'empêcher de faire graver à la base du monument, cette phrase de repentir : « Hommage trop longtemps négligé. » Pouvoir attendre sa statue pendant un siècle et demi en défiant l'oubli, ce n'est pas contre l'ingratitude une revanche médiocre. Mais il ne faut pas infliger une plus longue épreuve à la patience d'un Français que Pitt a pleuré.

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