UNE MECHE DE CHEVEUX
L'âme d'un collectionneur est un abîme. On a vendu à Londres, cette semaine, aux enchères pubKques, une mèche de cheveux de Nelson. Il y eut preneur à i5o francs. L'heureux enchérisseur a dû se dire en rentrant chez lui: « Je puis me vanter d'avoir fait une bonne affaire ! »
Faut-il considérer qu'en effet l'affaire était bonne? Il serait infiniment délicat de se prononcer. Nous possédons une échelle internationale de tarifs pour les poteries japonaises, pour l'orfèvrerie religieuse, pour les timbres-poste et pour les Rembrandt. Il n'y a pas de cote des cheveux célèbres. Si surprenante que soit cette lacune dans l'économique de la curiosité, le preneur parvient à se l'expliquer. Un document capillaire, pour concrète que soit son apparence, n'a qu'une valeur tout idéale. Un tel objet, en raison de sa spiritualité même, se dérobe aux prix d'estimation.
Cette mèche, tombée du crâne de celui qui fut baron du Nil et roi de la mer, a été, dit le catalogue
de la vente londonienne, envoyée par Nelson à lady Hamilton. quelques jours avant Trafalgar. Pour un bon Anglais, c'est une relique nationale. Nelson a vaincu deux fois Napoléon : à Aboukir, il Ta bloqué dans sa vaine conquête d'Egypte; à Trafalgar, il lui a pour toujours interdit les mers. On comprend qu'un peuple marin vénère en Nelson son héros typique. Nous pensons sur ce point comme les Anglais, et cette idée-là ne date point de la récente entente cordiale. Il est dans le génie des Français de magnifier jusqu'à l'apothéose les adversaires qui les ont battus. Nous les admirons parce que nous avons de Taraour-propre dans l'esprit et de la générosité dans le cœur. Des cheveux de Nelson feraient donc prime à l'hôtel Drouot.
Regrettons que cette mèche illustre ait échappé à notre Musée de l'Armée. Sa signification philosophique n'est pas inférieure à son importance documentaire. En bon angUcan, nourri de la Bible, Nelson voulut revivre la fable de Samson. Nous admirons qu'il ait pu envoyer de ses cheveux à Dalila. Elle ne les avait donc pas tous coupés?... Ainsi qu'il est écrit au Livre des Juges : « La femme endormit sur ses genoux le nazir d'Elohim et lui fit raser ses sept touffes. » Lorsqu'il voulut lutter, dit l'Ecriture, Samson s'aperçut que l'esprit de Jahvé n'était plus en lui. Le grand amiral anglais, lui aussi, laissa son âme aux mains de la magicienne étrangère. Son génie lui resta, il garda sa force, mais ce qui fait les héros l'avait quitté.