UNE MÈCHE DE CHEVEUX
de la reine Marie-Caroline, un collier de diamants. I martiri délia liherta italiana !...
Il y a tout cela, et bien d'autres choses encore, dans cette mèche de cheveux, vendue cent cinquante francs.
Mais alors, que vaudrait une tresse de lady Hamilton ? C'est selon. Pendant la vie mortelle d'Emma Liona, ses cheveux varièrent de prix. Quand elle avait seize ans, et la beauté que Romney immortalisa, ce n'était pas cher. Pendant le triomphe de Nelson, ils devinrent inabordables. Après le décès de lord Hamilton, il faut renoncer à les estimer. Mais voyez la vanité des sortilèges. Mme Vigée-Lebrun, qui connut Emma à Londres en 1802, au lendemain de son veuvage, insinue dans ses Souvenirs que Dalila était alors menacée d'obésité. Néanmoins, observa la malicieuse dame française, « elle manquait de tournure ». Lady Hamilton, dans toute la fraîcheur de son veuvage, était drapée de noir, avec les cheveux coupés à la Titus. Que de mèches perdues pour les musées ! La bonne Vigée Lebrun résume ainsi ses impressions : « Je crus m'apercevoir qu'elle jouait la comédie. Je me trompais d'autant moins que peu de minutes après, ayant aperçu de la musique sur mon piano, elle se mit à chanter un des airs qui s'y trouvaient. » Rien n'échappe à la pénétration féminine. Notre gracieuse compatriote était plus psychologue que Nelson. Elle savait son métier de portraitiste. Il avait désappris momentanément celui de héros.
FEU GOLARDEAU
La Société des poètes français vient d'avoir une charmante idée. — Où donc, sinon dans une compagnie semblable, pourrait-on avoir des idées charmantes ? — Des déjeuners d'été s'organisent, pour commémorer, chaque dimanche, des poètes d'autrefois dans leur ville natale. Chartres commence, en célébrant en bloc Régnier, Desportes, Colardeau et Collin d'Harleville, tous quatre fils du pays beauceron. Une aimable note circulaire nous a rappelé que Colardeau était né à Janville. Quelques-uns d'entre nous allaient l'oublier.
Il revient de loin, ce Colardeau. Pourquoi ne point l'avouer? nous ne le connaissions que superficiellement. On est si ingrat ! Mais l'utilité de ces jolies fêtes dominicales est précisément dans leur vertu expiatoire. Elles interrompent ces prescriptions de l'indifférence qui consumeraient peu à peu des renommées. Il est chevaleresque et évangélique d'exercer ainsi des reprises contre le néant. La leçon profite à chacun de nous. Un peu de honte se glisse
FEU GOLARDEAU 229
dans l'âme la plus fière. « C'est pourtant vrai, se dit-on, que je n'ai pas lu Colardeaul » L'idée qu'on aurait pu mourir en cet état d'ignorance inspire, à vrai dire, plus de mélancolie que d'épouvante. On n'en sent pas moins, au" fond de la conscience, un impérieux besoin de réparation. Et alors, un soir de loisir, profitant de ce que Sisowath est à Nancy, on lit Colardeau, sinon totalement, assez du moins pour éteindre en soi le remords et donner quelque apaisement à de nobles mânes.
La joie qu'on y trouve n'a rien de malsain. Cet homme de Janville n'était aucunement un neurasthénique. On connaît la superbe parole de Viennet à Baudelaire : « Moi, monsieur, j'exceUe dans la fable. » Colardeau excellait dans l'héroïde. Nos aïeules en paniers raffolaient du genre. Lorsque Marmontel obtint le privilège du Mercure, il appela à lui « la volée de jeunes poètes qui commençaient à déployer leurs ailes » . Les ailes de Colardeau venaient justement de pousser. L'héroïde d'Armide à Renaud le rendit célèbre du jour au lendemain. Marmontel en tire une juste gloire : « Je fis sentir combien le style de ce jeune poète approchait par sa mélodie, sa pureté, sa grâce, sa noblesse, de la perfection des modèles de l'art. » Vint aussitôt après la Lettre d'Héloïse à Ahailard, et cette fois, ce fut du délire.
Tous les amants s'enivrèrent de cette poésie. C'était pour eux un rare délice, où se mêlaient quelques gouttes de poison. Le poète, secrètement effrayé.
s'excuse d'avoir tant osé. Son Avertissement au lecteur trahit une confusion délicate. Il témoigne aussi d'une certaine érudition : « Héloïse et Abailard vivaient au xii^ siècle. Les charmes de leur esprit les rendirent célèbres ; leur passion malheureuse les rend encore intéressants. » L'auteur sent bien que son sujet est scabreux: « Au reste, dit-il, quelque passionnées que soient les expressions que j'ai employées dans mon ouvrages, elles sont beaucoup moins vives que celles des lettres originales. »
Voulez-vous un exemple de cette vivacité adoucie ?
L'art d'écrire, Abailard, fut sans doute inventé Par l'amante captive et l'amant agité,
s'écrie Héloïse, et dans sa fureur lyrique c'est encore ce qu'elle dit de plus téméraire. « Agité », appliqué à un philosophe, était évidemment, sous la plume de Colardeau, un participe passé excessif. Il sut s'arrêter sur la pente du scandale, mais les amoureux se disaient ses vers ; une Nuit de Musset n'a pas fait couler plus de larmes.
Après avoir, comme chantre de la volupté, chaviré les cœurs, Colardeau bouleversa le théâtre. Sa tragédie, Caliste, étonna le parterre. On y voyait une jeune patricienne dont un suborneur exécrable avait abusé et qui l'aimait tout de même, un père poussant le fanatisme de rhonneur jusqu'à l'infanticide, le contraste du lâche ravisseur avec un héros pa-
FED GOLARDEAU 231
triote et continent, le tout dans une vague Gênes d'opéra. Voltaire apprit à Lausanne que la Comédie- Française avait joué cette pièce effrontée ; il en souffrit dans sa théorie des bienséances dramatiques et personnellement dans sa pudeur. Mlle Clairon avouant tout haut la honte de Caliste, lui inspira de chastes indignations qu'il traduisit en formules polissonnes. Sans connaître un mot de la pièce, il la condamna. D'abord il lui déplaisait qu'elle fût imitée du théâtre anglais. « N'avons-nous pas déjà baissé assez pavillon devant l'Angleterre ? C'est peu d'être vaincus, il faut encore être copistes. 0 pauvre nation !» Et puis l'auteur était un « courtisan de Fréron et de Pompignan » . Il n'en fallait pas tant pour donner à Voltaire une crise aiguë de nationalisme. Diderot prit parti pour Colardeau, parce qu'avant tout il aimait les audacieux.
Peut-être serait-il hasardeux de reprendre Caliste. C'est du Crébillon nigaud, dans une langue douceâtre et proprette de distribution des prix chez les jésuites. Lothario, scélérat couvert de crimes, dit à sa victime : « N'irrite pas un mortel né farouche I » et lui parle ainsi pour la terrifier plus sûrement. Les effets les plus tragiques provoqueraient des sourires impies. Est-ce une raison pour mépriser les ancêtres ? Après tout, le cinquième acte devait faire merveille avec l'oratoire de Caliste tendu de noir, « le tombeau de ma mère », le corps de Lothario sur un lit funèbre, les cierges et la coupe de poison. II y a déjà là le magasin d'accessoires et toute la mas-
carade lugubre du boulevard du Crime. Colardeau, en style d'album, annonce Bouchardy.
Brave homme avec cela, très loyal, aimable et complimenteur, d'une santé fragile, digne de succéder à TAcadémie au duc de Saint-Aignan. Ce mouton enragé des plaines de la Beauce fut, à son heure, un erotique et un casseur de >-itres. Il troubla les vierges et Voltaire. . . Et dire que le xviii* siècle passe pour une époque de corruption !