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SAINTE HÉLÈNE

l'Angleterre, d'une équité où il entre peut-être un peu de remords. Quant à nous, nous avons cessé de considérer comme une opinion bonapartiste l'admiration de Napoléon. Le droit de voir en lui un grand homme est désormais toléré chez les Français adultes. Il leur est permis de montrer une certaine curiosité de cette destinée. Lord Rosebery remarque finement ceci : « Chose remarquable, cette curiosité n'est accompagnée d'aucun signe d'une résurrection du bonapartisme comme facteur politique, » C'est remarquable, en eJEFet, mais entre compatriotes, nous parvenons aisément à comprendre pourquoi.

La littérature napoléonienne de Sainte-Hélène remplirait une bibliothèque. Son abondance ne la rend que plus décevante et plus vaine. Tous ces hôtes de Longvy^ood étaient assurément les plus braves gens du monde. Il leur fut donné devoir le « surhomme » redevenir sous leurs yeux, et de jour en jour, semblable à un être humain. Furent-ils conscients de la majesté et de la mélancolie d'un tel spectacle ? Les témoins de cette métamorphose avaient des yeux et point de regard. Nous sommes encore à attendre que de cette poussière de témoignages sorte un livre de vérité.

Est-ce un livre possible que celui-là ? De tous ces documents contemporains pourra-t-on jamais dégager du vrai ? Désœuvrés, nostalgiques, aigris, les compagnons de Napoléon ne voyaient se coucher le soleil qu'à travers un brouillard d'ennui. « Que les nuits d'ici sont longues I » disait l'empereur à Gourgaud. Et l'honnête écuyer répondait : « Ah ! sire ! et

les jours, donc ! » Tout le secret des misères de la petite cour maussade et fidèle se devine dans ce bâillement d'exilé. Il eût fallu, pour noter cette agonie, quelque médecin génial de Tâme, un sorcier du cœur, à la Carlyle. Il n'y était pas. Le dénouement du drame s'est joué devant une figuration de factionnaires. On parvient à ressusciter le Napoléon des batailles, il n'est pas impossible de raconter Waterloo. On ne racontera jamais Sainte-Hélène.

Et maintenant, un peu plus de silence et de mystère va tomber sur cet illustre lieu condamné. Le lien va se rompre qui le rattachait encore au monde de la vie. Dans quel état hideux de délabrement sera dans cinquante ans, dans dix ans peut-être, le toit qui vit la pensée de Napoléon s'humaniser avant de s'éteindre ? Avec le dernier soldat qui quittera l'île, commencera l'ère de ruine et d'abandon.

On songe déjà aux fouilles savantes que dans quelques centaines de siècles viendront pratiquer là des archéologues. Ils se tromperont superbement, comme doivent se tromper leurs confrères d'aujourd'hui qui explorent les monticules de Tello ou le palais du roi Minos. Au moins pourront-ils, sans remords, se consoler de leur ignorance avec de nobles hypothèses. Nous sommes, nous autres, trop près et trop loin de la tragédie ; trop mal informés pour la comprendre et pas assez pieux pour la refaire. Il faut des périodes millénaires pour que les forêts se transforment en houille et les belles légendes en vérité.

Allons-nous vraiment avoir un musée des artistes vivants? Les Chambres se sont séparées sans voter les ressources nécessaires à l'aménagement de l'ancien séminaire de Saint-Sulpice ; on assure toutefois que nous ne perdrons rien pour attendre. Les plans sont prêts, les devis arrêtés. Paris pourrait être gratifié d'un projet de Luxembourg modèle pour ses étrennes de 1908. Et moins de deux ans après l'ouverture des crédits, l'art contemporain s'installerait à l'aise dans la vieiUe maison sulpicienne rendue à la vie.

Pour l'instant, c'est la mort qui l'habite, une mort administrative et maussade. La visite de ce vaste lieu désert laisse une impression de lamentable abandon. Son aspect extérieur est d'une caserne ou d'un hospice ; au dedans, une bâtisse quelconque, sans rien qui trahisse une pensée d'art. L'architecte qui reconstruisit le séminaire, en 1820, eut pourtant son heure de célébrité : Godde n'était pas le premier venu. Il faut croire qu'il avait reçu de sa pieuse

clientèle Tordre de ne sacrifier en rien aux muses profanes. Il dut se conformer à cette discipline, dont Renan s'égaye dans ses Souvenirs : « Les sulpiciens voient à merveille la vanité et les inconvénients du talent et ils s'interdisent d'en avoir. » Cette vanité, ils l'ont sévèrement défendue à leur architecte ; il leur a obéi avec une docilité toute sulpicienne. Mais après tout, n'est-ce pas faire preuve de talent que d'exécuter à souhait un programme d'une parfaite austérité? Un séminariste de i8^3 rendait hommage aux mérites modestes de M. Godde : « La maison que nous habitons, écrivait-il, est un très bel édifice. Elle a été construite il y a quelques années et on s'aperçoit bien à sa commodité, à sa parfaite régularité, aux savantes combinaisons de sa distribution qu'elle l'a été par d'habiles architectes. » C'était Renan, tout nouvellement arrivé de sa Bretagne, qui s'essayait ainsi à la critique d'art. Dans les lettres adorablement naïves et tendres qu'il adresse à sa mère, il ne tarit pas d'éloges sur les splendeurs du séminaire. « Tout est ici d'une élégance admirable et d'une propreté qui va presque jusqu'au luxe ; pourtant elle s'arrête sur les limites convenables. »

On cherche la cellule où Renan prit cette première leçon d'élégance. Nous savons par lui qu'elle était située au quatrième étage et qu'elle donnait sur la rue du Pot-de-Fer. Le supérieur, M. Cardon, avait logé le nouveau venu sous les combles, pour mieux lui témoigner sa sollicitude : « Vous avez besoin

d'exercice, je veux vous mettre dans une position convenable pour en prendre. » De ces quatre ou cinq chambrettes, toutes semblables, quelle est celle où Renan jouissait « de deux espèces d'armoires pour serrer ses effets et d'une cheminée à la prussienne, de construction très ingénieuse » ? On se plaît à supposer que la cellule du coin fut la sienne. « J'y vois pendant la nuit comme en plein jour, grâce aux tuyaux de gaz qui se trouvent vis-à-vis. » M. Godde avait tout prévu. Mais comment un réverbère de i8/i3 parvenait-il à illuminer à ce point un quatrième étage? Peut-être l'hôte de ce réduit portait-il dans l'âme le don miraculeux de tout embellir.

Assurément, le luxe permis aux derniers pensionnaires de Saint- Sulpice « s'arrêtait sur les limites convenables » . Leurs devanciers du xvii® siècle étaient mieux partagés. Rien ne subsiste malheureusement des constructions entreprises « d'après les pensées de M. Olier w ; l'édifice bâti par le fondateur du séminaire n'a pas survécu à la Révolution. Olier eut, pour sa règle personnelle, toutes les humilités d'un saint ; lorsqu'il s'agissait des œuvres divines, il voyait beau et A^oulait grand. Il fit choix de Le Mercier pour édifier la première demeure des sulpiciens. Le Mercier couvrit de bâtiments majestueux toute la surface dont le centre est occupé aujourd'hui par la fontaine monumentale. Ce palais du renoncement avait l'ordonnance grandiose d'un beau raisonnement théologique. Un des biographes d'Olier, M. l'abbé

Paillon, raconte que rien n'avait été épargné pour ennoblir l'asile des jeunes clercs. « On porta si loin les précautions dans le choix de tous les matériaux qu'on n'y en employa aucun qui n'eût été trouvé sans défaut et même qu'on acheta à grand prix une forêt entière pour avoir un bois neuf et sain à employer aux constructions. » Tout languissait à Paris, en l'an lôi^g. Les ouvriers sans travail de la place de Grève se présentaient en foule au chantier de Le Mercier. M. Olier goûtait une pieuse allégresse à nourrir « la multitude turbulente qui manquait de pain et aurait pu se porter aux dernières extrémités pour s'en procurer ». Cela lui valut une popularité dont il n'abusa point. « Que nous sommes heureux, s'écriait-il, de pouvoir, en élevant une maison à Notre-Seigneur, donner du pain à ses membres ! » C'était l'intervention du socialisme clérical dans l'industrie du bâtiment, mais on accordera qu'elle se manifestait sous une forme innocente.

Rien, hélas ! n'a survécu de la maison des grands sulpiciens qui furent aimés de Vincent de Paul. L'architecte du prochain musée du Luxembourg n'aura à bouleverser que les moellons de M. Godde. Un seul objet subsiste pour attester le faste austère de M. Olier. Au-dessus du maître-autel de la chapelle moderne, se voit encore un tableau de Le Brun : la Pentecôte. Olier avait commandé à Le Brun un plafond et dix toiles. Il avait pris soin de tracer le plan des compositions et de fournir le programme sacré. Cette décoration picturale fut consacrée « au

sacerdoce de la Sainte Vierge manifesté dans ses différents mystères ». Aidé de ses élèves favoris, Le Brun exécuta en quatorze semaines le plafond représentant la Vierge triomphant de l'hérésie de Nestorius. Le tableau la Pentecôte reçut de lui de plus tendres soins. Comme il pensait s'être surpassé dans cet ouvrage, il demanda à M. Olier la permission de s'y peindre lui-même, sous la figure d'un apôtre.

Vendu à la Révolution, ce tableau passa dans la galerie du cardinal Fesch ; les sulpiciens le rachetèrent. A quelles fortunes nouvelles est-il destiné ? C'est une noble page, où il y a plus d'émotion et de suavité que dans l'art de Versailles. Le Brun n'est pas en grâce auprès du monde de la spéculation. 11 ne « fait » pas de gros prix dans les ventes ; ce n'est pas un génie coté. Si un coulissier esthète consultait un commissaire-priseur au sujet de la Pentecôte, il obtiendrait certainement cette réponse : « Il n'y a là-dedans aucun sentiment religieux ! » On est devenu très mystique dans la curiosité. M. Olier ne saurait lutter sur ce terrain avec l'élite de nos collectionneurs.

Nous avouons, à sa honte, que le mysticisme de Le Brun lui suffisait. Et pourtant il vivait dans l'intimité des séraphins; la fréquence de ses visions irritait même le bon sens un peu épais de Nicole. M. Olier avait souhaité ardemment de voir cette Pentecôte avant de mourir. Baudrand, son successeur à la cure de Saint-Sulpice, a décrit la joie spirituelle dont fut transporté le grand docteur en con-

templant l'œuvre de Le Brun. Il tendit les bras vers l'image de la Vierge : « Hélas 1 s'écria-t-il, si on la peint ici-bas dans une aussi parfaite beauté, quel spectacle n'est-elle pas au ciel I »

Faut-il en conclure que le bienheureux M. Olier n'entendait rien au sentiment religieux, ou qu'il avait mauvais goût en peinture ? Devons-nous croire plutôt que Le Brun fut un très grand homme, dont le génie, raisonnable et fort, répondait aux pensées et aux passions de son temps? Pour le moment, il est le seul hôte A-ivant de cette solitude qui sera demain un musée de peinture. En son costume d'apôtre, la tête tournée vers le spectateur, il regarde venir la foule des peintres ses confrères. « Chers camarades, semble-t-il dire, je sais que je suis démodé. Je n'y puis rien. Laissez-moi seulement vous souhaiter à tous un Versailles à décorer, un Colbert pour vous donner des commandes et un Olier pour pleurer devant vos œuvres 1 »

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