LA VILLA ALBANI
Est-il vrai qu'une des plus nobles demeures romaines, la villa Albani, soit en danger d'être vendue? La Société italienne d'archéologie jette un cri d'alarme ; elle vient de protester auprès du syndic de Rome. Les journaux italiens qualifient cette protestation de « vibrante ». On vibrerait à moins. La spiritualité de certains lieux leur confère un caractère international ; la villa Albani est de ceux-là. Cet immeuble est-il, aux termes du Gode, la propriété de quelqu'un ? Il faut bien l'admettre, mais les propriétés de cette nature demeurent grevées de la servitude d'admiration. Chacun de nous se considère vis-à-vis d'elles comme un usufruitier extralégal et légitime. Sans que ce soit écrit dans aucun texte législatif, la villa Albani est à tout le monde.
Il n'existe pas de plus beau décor pour la méditation. Les jardins Borghèse ont plus de majesté seigneuriale, ceux de la villa Doria-Pamphili un air plus triomphant de fête ancienne. Mais chez le cardinal Albani, la flânerie parmi les buis et les cyprès,
avec des haltes devant les arbres moussus, tandis que les monts Sabins s'efiFacent dans le soir, c'est une de ces joies romaines dont on emporte, comme disait Goethe, « du bonheur pour le reste de ses jours ». Rome se fait aimer là, sinon plus, mieux du moins et plus intimement que partout ailleurs. Les parterres sont peuplés d'ombres savantes qui y ont élu leurs élysées. Bouleverser la villa Albani, ce serait désaffecter un cimetière d'âmes.
Et quelles douces âmes, si dignes de goûter le repos ! Celle d'abord du bon cardinal Alessandro, qui aimait les statues antiques jusqu'au péril d'être damné. Le casino que lui construisit Marchione, un architecte docile, était moins une demeure profane qu'un prétexte à rassembler des bustes d'empereurs païens ou des images de canéphores, entre les briques rouges de la Porta Salaria et les collines du pays des Sabins. Dans ces allées finement sablées, par un soir de siroco chargé de souvenirs, au milieu des dieux de l'ancien monde, naquit une déesse moderne : l'Archéologie.
Un Germain, le plus candide et le plus pieux barbare qu'il y eut jamais, était venu des plaines du Brandebourg pour évoquer cette divinité nouvelle. Joachim Winckelmann avait hésité longtemps entre l'état ecclésiastique et la prêtrise du Parnasse. « Eusébie )) et les muses se disputaient son cœur. Par « Eusébie » , il entendait le génie du ministère paroissial. Les muses l'emportèrent. Cet instituteur allemand avait le besoin de s'ensoleiller l'âme. Il entra
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au service de l'Eglise romaine pour pouvoir fréquenter à loisir les nymphes et les olympiens. On lui promit une pension de cent écus et un logement au Vatican s'il consentait à abjurer l'erreur de Luther. Il quitta le protestantisme et le Brandebourg avec une précipitation ingénue. Le R. P. Ranch, confesseur de S. M. le roi de Pologne, fut chargé de faire de Winckelmann un catholique suffisant. A peine converti, le père de l'histoire de l'art se jeta à cœur perdu dans le paganisme. Des cardinaux antiquaires et bibliophiles se chargèrent de rassurer sa conscience. Muni de toutes les absolutions, le suave polythéiste prussien, croyant s'helléniser, s'italianisa passionnément. Avec quelques sous en poche pour ses repas, il était le plus heureux des Allemands libérés. Toutes les lettres qu'il écrivit pendant ses douze années de vie romaine expriment la parfaite béatitude. Il bénissait ses protecteurs : le père Ranch « qui m'a tenu lieu de père, d'ami et de tout ce que j'ai de plus cher au monde. C'est à lui que je dois le bonheur dont je jouis. Lui seul est l'objet des vœux que je prie le ciel d'exaucer » ; Passionei, le cardinal chercheur de manuscrits rares, qui vivait en bon ménage avec l'Inquisition ; et par-dessus tous, le cardinal Albani, « mon plus zélé protecteur et le plus profond antiquaire qu'il y ait. Il a fini de faire bâtir sa villa et y a produit au jour des statues et d'autres monuments que personne n'avait encore connus jusqu'à présent. On s'y rend vers le soir et l'on s'y promène avec le cardinal, comme avec le moindre particulier ».
Classer des monuments antiques, en devisant avec des membres du Sacré-Collège, Winckelmann n'imaginait point qu'il pût y avoir une plus délicieuse destinée. Ce fut dans les jardins Albani qu'il fixa, comme dit Mme de Staël, « les vrais principes admis maintenant dans les arts sur l'idéal » . Le mot « maintenant », dans la bouche de Corinne, ne cachait aucune arrière- pensée de scepticisme : elle entendait dire « désormais ». Depuis le temps du bon Winckelmann, l'archéologie, sa filleule, a plus d'une fois changé de a désormais ». Il passerait des heures cruelles à entendre la postérité reviser ses amours. Le catalogue de sa chère villa Albani, tel qu'il est commenté par M. Helbig, lui infligerait des étonnements douloureux. Rien ne lui paraissait comparable à l'Apollon du Belvédère. Nos blasphèmes devant son chef-d'œuvre favori lui arracheraient des larmes. Quelqu'un a dit de cette statue à laquelle Winckelmann consacrait le plus pur de son lyrisme : « Après tout, ce n'est qu'une première médaille ! » Un pareil verdict, au xviii® siècle, était interdit à la pensée humaine. LeLaocoon, dont Rayet devait dire : « C'est un comédien qui étudie ses effets devant la glace », représentait pour le scrittore du Vatican l'immortelle leçon de beauté parfaite. En peinture, Winckelmann aurait aussi de mauvaises surprises. Lorsque son compatriote et ami Mengs termina le plafond de la villa, l'amitié égara sa critique : « M. Mengs se prépare à peindre à fresque le plafond de la galerie. Le champ du milieu représentera Apollon avec les neuf