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Victor Hugo affirmait dans ses propos de table que la découverte de la machine à voler n'était plus qu'une question d'heures. Le Satyre de la Légende des siècles avait d'ailleurs pris soin de l'annoncer aux Olympiens, entre autres vérités désagréables pour leurs oreilles de dieux conservateurs. Quelle belle lettre de félicitations Hugo écrirait aujourd'hui à M. Henri Farman et à M. Esnault-Pelterie ! L'un vient d'élever à cent mètres son aéroplane, l'autre de voler à une vitesse de quatre-vingt-huit kilomètres à l'heure sur le champ d'Issy-les-Moulineaux. Ce n'est pas encore le « plein ciel » que promettait le grand poète, mais la science va moins vite que la littérature. Il est fort heureux qu'il y ait des inventeurs pour exécuter les ordres du lyrisme. Le moins que nous puissions faire pour eux, c'est de les laisser prendre leur temps.
Il y a bel âge que nous attendons de la science qu'elle nous rende semblables aux oiseaux. Le regretté Icare fît tout son possible pour donner satisfaction à ce désir. Il serait injuste de lui reprocher son échec ; la question n'était pas mûre. Depuis,
elle a mûri tout doucement, et demain peut-être la prédiction du Satyre de Victor Hugo s'accomplira. Il y aura ce jour-là grande joie au paradis des précurseurs. « Je l'avais dit ! » s'écriera Hugo. Mais quelqu'un lui répondra : « Cher confrère, vous aviez pris seulement la peine de le dire. Il vous en a coûté de belles métaphores. A moi, Léonard de Yinci, il m'en a coûté des nuits tragiques. »
Cette chimère du vol humain ohsédait les veilles de Léonard. Pendant trente ans, il y a rêvé savamment. Le jour où l'homme planera librement dans les airs, c'est à Milan qu'il lui faudra s'arrêter; le premier moderne qui saura voler devra une visite à Léonard. S'envoler, c'était bien un désir qui convenait à cette âme aérienne ! Pour le surhomme de la Renaissance, dépouiller l'opprobre de la pesanteur représentait la dernière délivrance. Il y pensa toujours. Il ne semble point qu'il ait fait part à ses contemporains de cette recherche passionnée. L'aviation ne figure pas sur la liste des merveilles qu'il promettait à Ludovic le More. Si le duc de Milan agréait ses services, il s'engageait à construire des ponts, à tirer l'eau des fossés, à fournir des bombardes transportables, à creuser des souterrains, à fabriquer des chariots, et, par surcroît, « à exécuter en sculpture, soit de marbre, soit de bronze ou de terre, de et même en peinture, n'importe quel travail à l'égal de n'importe quel autre ». Il ajoutait : « Si l'une des choses cidessus dites paraissait à quelqu'un impossible et inexécutable, je m'offre, très illustre seigneur, à en
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faire l'expérience dans votre parc. » Il ne livre au duc de Milan que ses talents d'ingénieur et d'ouvrier d'art; il garde pour le mystère de son cabinet de travail l'essence de son génie, le grand œuvre. A quels moments pouvait-il donc rester seul ? Sa vie milanaise est une débauche d'énergie où ne se devine pas une heure de recueillement. Il sculpte, il peint, il bâtit, il joue du luth, il crée des engins militaires, il organise des fêtes, il se gaspille en mille besognes mercenaires. Ses manuscrits sont là pourtant, qui attestent sa puissance de solitude, au milieu de ce tourbillon, et son pouvoir souverain de s'appartenir.
Il n'avait garde de promettre à son despote de faire dans le parc de la seigneurie l'expérience de la machine à voler. Ludovic, dévoré de toutes les curiosités, ne lui eût plus laissé un instant de repos. Le More est en bon renom chez les historiens ; on lui passe ses perfidies, parce qu'il voulut faire de Milan l'Athènes italienne et qu'il ouvrit son palais à toutes les idées. C'était, plutôt qu'un grand prince, le plus intelligent des neurasthéniques. Si Léonard lui avait fait la confidence de sa chimère favorite, Ludovic aurait exigé une paire d'ailes pour le prochain carrousel. Et Léonard, qui était un fonctionnaire docile, eût été capable de la lui fournir sur commande, pour avoir la paix 1
A l'orgueil de la découverte, Yinci préférait la lutte cachée contre l'impossible. Quelqu'un a dit qu'il y avait en lui un sorcier sublime. Certains de ses biographes ont examiné s'il n'appartenait point
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à une secte hermétique. Eugène Miintz a discuté consciencieusement la question de savoir s'il était mage. Cette question, M. d'Annunzio la résout hardiment par l'affirmative. M. Edouard Schuré, dans un beau drame symbolique de son Théâtre de l'âme, fait parler Léonard comme un Raymond Lulle. « Quand m'apprendras-tu la musique ? » demande au maître un candide apprenti. Léonard répond : « Lorsque l'Aigle humain montera dans les airs comme un roi de l'espace ! Je t'apprendrai la musique, Farfanikio, quand je saurai voler. »
Ceux qui ne savent point très exactement ce que c'est qu'un mage se contentent, sur le témoignage des savants, d'admirer dans le plus profond des peintres le précurseur des sciences modernes. La lecture d'un mémoire comme celui de Hureau de Villeneuve, Léonard de Vinci aviateur, un regard effaré sur un des manuscrits de la Bibliothèque de l'Institut, une visite à la Joconde, c'est plus qu'il n'en faut pour perdre la tête. On comprend que Léonard ait tenu cachées ses pensées intimes. S'il s'était montré tout entier, il aurait fait peur à l'humanité, même à celle de l'Italie de la Renaissance, qui en usait familièrement avec les prodiges.
Une seule fois, il a failli révéler le fond de son être. Le portrait qu'on montre aux Offices de Florence est charmant et négligeable. Cette image, trop jolie, longs cheveux bouclés et barbe d'or, n'est d'ailleurs pas de la main du maître. Ce Léonard est celui des académies et des principautés. L'aveu total