‹ En marge du TempsChapitre 5 sur 59 · CE BON ETIENNE DOLET · texte numérisé non relu

CE BON ETIENNE DOLET

L'enthousiasme paraît avoir été moins vif, cette année, devant la statue d'Etienne Dolet. Serait-il vrai qu'on se lasse à la fin des meilleures choses? Le « Réveil de la Chapelle » s'est pourtant rendu place Maubert, muni de la bannière et de l'églantine ; il s'y est rencontré avec les « Fils de Voltaire » . — Entre parenthèses, voilà pour Voltaire une avantageuse paternité. — Nous ne voyons point de danger social à ce qu'Etienne Dolet soit célébré tous les ans. A vrai dire, le meilleur moyen de l'honorer eût été de lui élever un monument plus harmonieux. A dé- 1 faut de belle sculpture, la postérité lui oJBfre des harangues vengeresses, ponctuées de cris d'animaux. Dolet, en sa qualité d'humaniste, était amateur de rhétorique subtile. Bien qu'il aimât peu les gens d'Eglise, le refrain : « La calotte I hou ! hou ! » dont est scandé son éloge annuel, lui paraîtrait peut-être insuffisamment cicéronien. Les personnes du quartier de la Chapelle indiquent par cette formule familière qu'elles désapprouvent l'arrêt rendu, le 2 août i5/46, par la grand'chambre du parlement. Sentiment des plus louables. Nous regrettons qu'en se traduisant par des onomatopées sans élégance, leur

CE BON ETIENNE DOLET i3

zèle oblige M. Lépine à passer son dimanche devant une statue de style médiocre. Notre préfet de police doit commencer à connaître dans toutes ses finesses de modelé le monument d'Etienne Dolet. Il serait charitable de le relever de cette faction. Ce serait ^ussi sans péril. Cette protestation, d'ailleurs généreuse, ne menace sérieusement que l'ancienne Sorbonne théologique : elle n'est donc subversive que réttoactivement.

Elle est surtout un tantinet nigaude. Que diable 1 personne ne nourrit plus à l'égard des imprimeurs les préjugés de ce président Pierre Lizet qui les faisait conduire par le bourreau à la place Maubert, « lieu commode et convenable » . En outre, une manifestation populaire ne mérite ce nom que lorsqu'elle moleste une moitié au moins des citoyens. Or, on a beau chercher autour de soi, on ne découvre aucun de nos contemporains désireux de faire brûler les latinistes. Alors quoi? Est-ce à François I" qu'on en veut ? En ce cas, qu'on le dise 1 Encore faudraitil trouver, pour flétrir ce monarque, un moyen plus efficace que l'arrêt de la circulation des tramways. Ce procédé de réprobation, si sévère qu'il soit, ne saurait atteindre un prince qui fut avant tout un homme de cheval.

La première année, c'était gentil, ce festival expiatoire. Tout le monde a voulu en être. On se disait: « Ce bon Dolet ! C'est pourtant vrai qu'ils Font tué, les gredins ! » On s'indignait, et soit dit une fois pour toutes, il y avait de quoi. La seconde année,

on a murmuré : « Tiens ! encore ! » Du moment que cela devenait une solennité parisienne, dans le genre de la. foire aux pains d'épices ou du Grand Prix, on s'est habitué insensiblement à Fidée qu'Etienne Dolet était mort. A la longue, cette piété, qui déborde à date fixe, a fini par attendrir plus faiblement les personnes soucieuses de circuler. Malgré soi, on a songé à l'affreux paradoxe de Proudhon : « Après les bourreaux, rien de plus insupportable que les martyrs I » Quelqu'un prétend même avoir entendu, dimanche dernier, le dialogue suivant entre un monsieur pressé et le petit pâtissier légendaire des rassemblements :

« Quel est ce bonhomme en chocolat devant lequel on défile?

— Un raseur ! » aurait répondu l'espiègle enfant.

Ce mitronet impie avait tort de s'en prendre à Etienne Dolet. Ce n'est pourtant pas sa faute si le Père des Lettres a cru devoir le faire pendre.

Mais voyez où l'esprit de contradiction, lorsqu'on l'exaspère, peut conduire les âmes les plus douces. En cherchant bien, on parvient presque à découvrir que ce fut aussi un peu de sa faute. Le savant biographe anglais d'Etienne Dolet, M. Richard Copley Christie, a ose écrire : « Une étude approfondie de ses œuvres et des autorités contemporaines m'a amené (malgré moi) à conclure que sa mauvaise tête, et j'ai peur qu'il faille ajouter son manque de coeur, fut non pas la principale, mais cependant l'une des graves causes de ses malheurs. » M. Christie se hâte

Page 1