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CE BON ETIENNE DOLET

d'ajouter que ce fut quand même un noble esprit de science et de vérité. N'empêche qu'avec les vertus les plus rares, il était violent, injurieux, prompt à la haine, et point du tout apostolique. Il perdit successivement, pour des raisons frivoles, les plus précieuses amitiés du monde, celle de Youlté, celle de Marot, celle de Rabelais. (Il devait pourtant être difficile de se brouiller avec Maître François.) Les anciens compagnons de Dolet, découragés, s'accordaient à dire : « Il finira mal. » Le fait est que le pauvre grand humaniste a mal fini.

En admettant qu'il eût mauvais caractère, il est déplorable^ proclamons-le une fois de plus, qu'on l'ait fait périr par la potence et le bûcher, sous prétexte qu'il avait forcé le sens d'une phrase de Platon. Poussons donc à l'unisson ce cri qui va mettre tout le monde d'accord : « François P"" I hou I hou 1 » Ceci dit, que le « Réveil de la Chapelle » soit enfin soulagé !

Ces douloureuses tragédies de la pensée ne s'expient point par des hurlements. Pour l'an prochain, nous proposons une manière plus intime et moins fêtarde d'honorer les mânes d'Etienne Dolet. On se réunirait, dans les familles, pour lire les Commentaires sur la langue latine, dans l'édition de Sébastien Gryphe. Deux in-folios, c'est l'affaire d'un dimanche. Au besoin, s'il en faisait la demande, on pourrait inviter M. Lépine. Et qu'on ne dise pas que la chose manquerait de gaieté : on ne commémore pas Etienne Dolet pour faire la fête.

On ignorait généralement que le dauphin, fils de Louis XV, avait eu le malheur de tuer à la chasse un de ses pages. La victime de cette auguste maladresse était un certain Yves-Jean-Baptiste de La Boissière de Chambors. Il laissait une veuve à laquelle le roi accorda, par lettres patentes du i*"" mars 1767, une pension annuelle de 6000 francs. Jusqu'ici, nous ne pouvons qu'approuver Louis XV. Ce souverain ne s'arrêtait pas à mi-chemin sur la route du repentir. Il spécifia que la pension accordée à la veuve de l'infortuné La Boissière, et au fils né de leur mariage, serait continuée à la postérité de ce fils. Le geste est beau. Si beau même que nous devons encore en payer les frais en l'an de grâce 1907. Et l'on dit que nous renions l'ancien régime !...

L'administration des Finances, qui aime les économies, a conçu un instant le projet impie de renier la signature de Louis XV. La postérité du page défunt refuse formellement d'entrer dans cette vue. Elle observe que tous les gouvernements de la

France, y compris les comités révolutionnaires, ont considéré cette dette comme nationale. Mme de Champagne-Bouzey, ayant droit de feu La Boissière, s'est pourvue devant le Conseil d'Etat. La haute assemblée vient de conclure à la réversibilité de la pension et au versement intégral de la somme de 6000 francs. Les bureaux des finances en seront pour leur courte honte.

Superbe arrêt ! comme disait Figaro. Il nous rattache par ces liens solides, les cordons de la bourse, à l'ancienne monarchie. Payons les 6000 francs de bonne grâce et inclinons-nous devant la chose jugée. Disons-nous même, avec un certain orgueil, qu'il devra en être ainsi tant que le dauphin sera mort.

Ce n'est pas cette petite dépense qui nous ruinera. Toutefois il est heureux que le fils de Louis XV, qui semble avoir été un tireur médiocre, n'ait tué qu'un page au cours de ses chasses. S'il y avait eu plusieurs personnes de la cour au tableau, M. Caillaux devrait ouvrir un compte de liquidation. Pourvu qu'on ne découvre pas quelque autre étourderie cynégétique commise par les princes mérovingiens 1 On chassait beaucoup, sous Chilpéric...

Notre unique vengeance sera de nous refuser à classer le père de Louis XVI, de Louis XVIII et de Charles X parmi a les beaux fusils ». Il eut, fort heureusement, d'autres vertus.

Profitons de la petite aventure budgétaire qui fait de ce prince une personnalité bien actuelle pour déplorer sa mort prématurée. Il est convenu que les

dauphins morts jeunes auraient tous été de bons rois. Le fils de Marie Leczinska ne fait pas exception à cette règle. Tout indique qu'il était réellement honnête homme et digne de régner. Sa naissance mit la France en joie. Lorsque la reine accoucha d'une troisième fille, Paris se chagrina. Louis XV, qui était encore le modèle des souverains et des maris, sentit qu'il fallait rassurer son peuple. Le Journal de Barbier l'atteste : « Cependant le roi a très bien pris la chose et a dit à la reine qu'il fallait prendre parole avec Pérard, son accoucheur, l'année prochaine, pour un garçon. » Et Louis XV communia pour s'affermir dans ce propos.

La bonne femme de reine s'en vint à Paris, qui n'était guère habitué aux visites royales, faire ses dévotions à Notre-Dame. Des prières furent ordonnées dans toutes les églises. Enfin, le [\ septembre 1729, à trois heures quarante du matin, la reine mit au monde un héritier mâle. Il y eut grande allégresse à la cour et dans le populaire. C'était le premier dauphin qui naissait en France depuis soixante-huit ans.

M. de Nolhac nous conte, comme il sait conter, les réjouissances qui accompagnèrent l'heureux événement. Le gouverneur de Paris et le prévôt des marchands se promenèrent par les rues de la ville en jetant de l'argent à la foule. Les gens de finance se mirent en frais : Samuel Bernard fit aux Parisiens la galanterie d'un feu d'artifice qui fut tiré sur la place des Victoires.

Il était gentil et frais, le poupon royal, tel que BeUe Fa peint, dans un tableau du musée de Versailles, auprès de sa mère heureuse et pouvant encore se croire aimée ; le bambin foule de ses pieds nus le manteau brodé de fleurs de lis ; il porte princièrement son bonnet à ruches et le grand-cordon du Saint-Esprit. Il est encore réjouissant à voir, au Louvre, dans la peinture de Tocqué.

A quinze ans, il demandait à aller aux armées. Louis XV l'emmena avec lui à Fontenoy. Il eut un joli geste, lorsqu'il tira sa mignonne épée, en réclamant l'honneur de charger, à la tête de la Maison. Voltaire n'eut garde d'oublier cet épisode dans son Poème de Fontenoy :

... Ah ! cher prince, arrêtez !

Où portez-vous ainsi vos pas précipités ? Conservez cette vie au monde nécessaire...

Il n'apparaît pas que le descendant de Henri IV ait couru, dans cette glorieuse journée, des dangers mortels. Mais il ne faut jamais oublier que Voltaire était, avant tout, un poète lyrique ; il chevauchait volontiers l'hyperbole. Après l'action, le petit dauphin écrivit, sur un tambour, une lettre très simplement filiale à sa mère, pour lui annoncer que les armes de France étaient victorieuses.

C'était un bon mari, qui fut, bourgeoisement el sincèrement, amoureux successivement de ses deux femmes. Eloigné assez perfidement des affaires, il

s'épaissit, devint nonchalant, flâneur et maussade. Il passait ses journées à fumer des pipes et à s'occuper de son salut. Bien qu'il eût un faible pour les jésuites, il aurait dit une belle parole, que lui prête son panégyriste Thomas : « Ne persécutons pas. »

Voltaire cite le mot avec émotion. Il s'attendrit toujours, du moins à sa manière, toutes les fois qu'il a l'occasion de parler du dauphin. Il le loue d'avoir aimé la lecture et la musique « d'Handelle » (Usez Haëndel). Il l'a embaumé dans ce distique :

Connu par ses vertus plus que par ses travaux, Il sut penser en sage et mourut en héros.

Entendez qu'il trépassa de maladie dans une chambre de Fontainebleau. Cette fois encore, le démon du lyrisme égare Voltaire.

Tout cela eût fait, il semble bien, un roi très acceptable. Nous avions à cœur de présenter le dauphin, fils de Louis XV, sous un jour favorable. Il y a intérêt à ce que l'opinion publique s'habitue à lui. Nous allons rester en relations avec son souvenir pendant quelques siècles encore. Heureux les princes décédés prématurément, à qui des destins favorables assurent l'immortalité du budget I Voltaire ne connaissait le dauphin que par ses vertus ; nous le connaissons par un au moins de ses travaux.

Cependant qu'on parle d'une statue de Marat, les archivistes paléographes songent à fêter le deuxième centenaire anniversaire de la mort de dom Jean Mabillon, religieux de la congrégation de Saint- Maur. Il n'y aura pas de banquet. Il est question tout simplement de frapper une médaille à l'effigie du plus suave et du plus docte des bénédictins. Jusqu'ici la chronique mondaine a paru se désintéresser de cette manifestation. Il n'est pourtant pas indispensable, pour vénérer Mabillon, d'être docteur en diplomatique. On n'exige point des souscripteurs qu'ils aient lu le De re diplomaticâ Lihri sex. A vrai dire, nos fils sont moins ignorants que nous des sciences auxiliaires de l'histoire ; la Sorbonne d'aujourd'hui exige un peu d'érudition du moindre de ses licenciés. Nous passions, nous autres, dix années sur les bancs scolaires sans entendre prononcer les noms de Mabillon, de Peiresc, ou de Du Gange ; maintenant les plus humbles manuels rendent justice aux grands érudits du xvn* siècle. Malgré cela, on

peut dire que Mabillon n'est point, à proprement parler, une personnalité à la mode. Et c'est grand dommage, car s'il appartient à quelques-uns seulement de lire et de goûter ses ouvrages, nous aurions profit, tous tant que nous sommes, à méditer son incomparable vie.

Il n'est rien de plus pur dans le passé de la France intellectuelle que cette Société de Saint-Germain-des-Prés, qui fut le berceau de la méthode historique et la Thélème des joies austères. Ces grands « mauristes » firent leur salut en joignant l'esprit cartésien à la foi des petits enfants. Ils croyaient aux mystères et à la vertu de « la lumière raisonnable ». Us furent aussi doux à l'erreur qu'ardents pour la vérité. Ce qu'il y a de meilleur dans l'homme s'est incarné, à l'abbaye bénédictine, en quelques types d'une sainteté parfaite.

Le plus doux, le plus modeste, le plus vaillant de tous, et le^moins loin de nous, pécheurs modernes, c'est encore Mabillon, dulcis Mabillonius , « ce bénédictin, disait Saint-Simon, si connu dans toute l'Europe pour sa science et pour sa candeur ». Il apportait dans les sciences conjecturales un besoin impérieux de certitude, sans rien perdre pour cela de sa charité. Les jésuites boUandistes le contristaient en contestant l'authenticité des documents mérovingiens possédés par l'ordre de saint Benoît ; il les prenait un par un par la main et se faisait patiemment leur conducteur dans le chemin de la critique. On le dénonça à l'Index, mais la pureté de sa doc-

trine et sa mansuétude triomphaient des haines. Il fut sans anathème contre le jansénisme ; il força Festime de Bossuet et réconforta Fénelon. Mlle de la Vallière lui demandait des forces nouvelles pour le repentir. « Nous vous supplions aussi, lui écrivait sœur Louise de la Miséricorde, de nous obtenir de la patience de J.-C, sa divine grâce, dont j'ai fait un si mauvais usage jusqu'ici, afin que marchant avec ferveur dans la pénitence, je n'aie pas à répondre au dernier jour sur mes crimes passés. »

Mabillon, dans une circonstance mémorable, prit contre les excès du zèle mystique la défense de l'esprit humain. Il n'eutjamais plus de courage spirituel et plus d'humilité fière que dans sa polémique avec Rancé. Dom Mabillon jouissait des délices de la foi par une sorte de grâce négative ; il pratiquait les vertus chrétiennes depuis le berceau. M. de la Trappe était venu à Dieu par des chemins détournés, tout parsemés d'épines et de roses. Rancé avait apporté au cloître une âme généreuse avec un cortège de remords. La vérité ne lui était apparue qu'auprès du ht de mort de Mme de Montbazon. Avant que son amie trépassât de la variole, il prêchait, mais entre deux parties de chasse avec M. de Beaufort. Il avait fréquenté beaucoup de belles frondeuses et aimé la moins mystique de toutes. Cet amour pour Mme de Montbazon fut-il criminel ? Le pieux biographe de Rancé, l'abbé Dubois, a osé se poser cette question pour la résoudre par la négative : « Cette liaison, dit-il, s'est-elle arrêtée aux dernières Hmites du

devoir, sur la chaste lisière de l'amitié spirituelle, selon l'expression de saint Augustin ? Tout nous porte à le croire. » Tout portait le vicomte de Chateaubriand à croire le contraire. Mme de Montbazon était grasse, sensuelle et cupide. Mme de Motteville, dans son galimatias de ruelle, Taccuse de stupidité : « Ses lumières étaient bornées par ses yeux qui commandaient qu'on Faimât. » Peut-être Rancé avait-il obéi.

L'horreur de l'ancien péché avait inspiré à M. de la Trappe ce que Chateaubriand appelle « sa haine passionnée de la vie ». Il voulut tout réprouver du monde profane. Il rêva d'une confrérie de religieux qui ne se reposeraient du travail manuel qu'avec un seul livre, l'Ecriture. « Les moines, professait-il, n'ont pas été destinés pour l'étude, mais pour la pénitence ; leur condition est de pleurer et non pas d'instruire. » Les bénédictins de Saint-Maur se sentirent insultés dans leur religion de la science. Mabillon répondit pour eux tous. Ce fut un beau duel d'esprits.

Mais entre ces hautes âmes, qui prenaient les choses spirituelles si terriblement au sérieux, un pacte tacite était conclu de respect mutuel et de courtoisie souveraine. Le mauriste, penché sur les manuscrits, vénérait chez le trappiste laboureur une conception différente, mais également sacrée, du salut. Dom Mabillon admirait en M. de la Trappe un sublime égarement de la vertu. Il souffrait, dans sa candeur héroïque, de contredire un si parfait ser-

-viteur de Dieu. A la fin de son livre, il s'excuse presque d'avoir raison contre un tel adversaire : « C'est, conclut-il, assurément une des plus terribles mortifications que j'aurai, comme je croy, de ma vie, que d'avoir esté obligé d'écrire contre lui. » Et Rancé déclarait, de son côté : « Il est malaisé de trouver tout ensemble plus d'humilité et plus d'érudition qu'il y en a dans ce bon père. »

Cette querelle de moines surhumains avait dépassé les grilles des couvents. Les personnes qui vivaient dans le siècle se passionnaient pour ou contre la cause des études monastiques. Seuls, les deux docteurs polémistes demeuraient sans haine et sans colère. Ils voulurent se voir et se saluer après le combat. Au lendemain de la dispute, Mabillon courut à la Trappe ; la duchesse de Guise lui avait ménagé une entrevue avec le fougueux abbé du renoncement. Le bénédictin arriva le jour du Saint- Sacrement ; tout d'abord il assista aux offices des trappistes. Lorsque Mabillon et Rancé se trouvèrent face à face, ils tombèrent à genoux. Ainsi prosternés, ils s'embrassèrent. Tous deux gardaient leurs convictions, mais chacun d'eux pardonnait à l'autre d'avoir erré saintement.

Nous ne mettons plus de politesse dans nos querelles, ni d'innocence dans nos égarements. Est-ce pour cela que l'opinion semble indifierente à la mémoire de Dom Mabillon ?

Nous sommes cruellement frappés dans nos éléphants nationaux. Deux ont péri en moins d'un an. Saïd vient de succomber peu de temps après qu'il s'était illustré par l'assassinat de son gardien. Nous aimions Saïd malgré son crime. Il était devenu neurasthénique, et bénéficiait à ce titre des indulgences de la psychologie moderne.

Avec tout cela, nous voilà sans éléphants ! Mais que les nourrices et leurs nourrissons, ainsi que les petits soldats, se rassurent. Un successeur du sympathique et regretté Saïd nous est déjà promis.

Si misérable, si délabrée^ si lamentablement appauvrie, la ménagerie du Jardin des Plantes reste chère au cœur des Parisiens. Il sied à notre loyalisme d'honorer en elle une création révolutionnaire. Lorsque la Convention décida de transformer la ménagerie royale en haras, Bernardin de Saint-Pierre se rendit à Versailles, avec Thouin et Desfontaines. Ils ramenèrent à Paris un bubale, un couagga, un pi-

geon huppé et un lion de Sénégambie. Le roi ne possédait point d'éléphant ; il avait en revanche un rhinocéros, qui fut nationalisé. Ce rhinocéros survécut peu à la monarchie ; il trépassa en septembre 1793. Peut-être convient-il de saluer en lui une des victimes de la Terreur.

Cette perte fut compensée presque immédiatement. Au milieu de brumaire an II, nous raconte M. Hamy, Dominique Marchini montrait au peuple, sur la place de la Révolution, un lion marin, un léopard, une civette et un petit singe. Tous ces animaux furent confisqués, sous réserve d'une indemnité à leur propriétaire. Ils furent remis au comité de la section et conduits au Jardin des Plantes par le citoyen caporal de garde au poste de la rue Saint-Nicaise. Cependant, la République demeurait sans éléphants, à l'exemple de la monarchie.

Enfin Geoffroy Saint-Hilaire en acquit un à la foire de Rouen. En 1798, nos armées arrachèrent un couple d'éléphants à la tyrannie du stathouder de Hollande. Ce fut la période glorieuse des tableaux et des pachydermes de conquête ; les alliés ne devaient nous reprendre que les tableaux.

En 1828, deux éléphants nouveaux, le mâle et la femelle, firent les délices des Parisiens. Es jouirent d'une popularité égale à celle de la girafe que le roi Charles X venait de donner à son peuple, en même temps que la « loi d'amour » sur la presse. On espérait de ces éléphants qu'ils feraient souche et fonderaient une dynastie. C'était une des vieilles idées de

Bernardin de Saint-Pierre que la Restauration reprenait là à son compte.

Cette idylle captive inspira les poètes d'alors. Elle enthousiasma tout au moins Tun d'entre eux, qui n'était pas le premier venu. Le général Dupont mérite de survivre pour des titres moins douloureux que la capitulation de Baylen. Napoléon l'avait jugé coupable et l'avait condamné ; la Restauration l'estimait malheureux. Après des fortunes diverses, il n'était plus que député de la Charente et siégeait paisiblement au centre gauche. Mais ce guerrier, maltraité par Mars, avait toujours été le favori d" Apollon : depuis sa jeunesse il était aimé des muses. A l'un des premiers concours de poésie organisés par la classe de la Littérature et des Beaux-Arts de l'Institut national, Dupont avait été couronné pour son poème la Liberté. Il n'avait jamais cessé d'imiter Ossian avec bonheur. Il fut un des créateurs de ce type, aujourd'hui disparu, de l'ancien militaire qui traduisait Horace en vers français. Son dernier ouvrage est un poème en dix chants sur VArt de fa guerre, que nous avouons n'avoir pas lu. Peut-être contenait-il des beautés assez fortes pour effacer de la mémoire des hommes la cruelle journée de Baylen.

Le soldat-poète, en contemplant le couple des éléphants captifs, sentit passer dans son âme le souffle du beau. En revenant du Jardin des Plantes, le général Dupont écrivit une ode dans la manière de Lefranc de Pompignan :

Loin du rivage de Golconde, L'hôte géant de ces déserts De sa solitude profonde Chérit l'image dans ses fers...

Rien n'échappe aux regards des poètes. Le général avait remarqué chez l'éléphante on ne sait quelle mélancolie ; il en pénétra le chaste mystère. Il sut lire au plus profond de cette âme nostalgique et blessée. La « fille de Golconde » entendait, pour punir ses geôliers, se refuser à réaliser cet article du programme de Bernardin de Saint-Pierre : la reproduction en captivité. Et le poète lui prêta sa voix, pour exprimer ce qu'une pudeur orgueilleuse l'empêchait de dire elle-même :

Jamais son épouse enchaînée

Ne veut d'un servile hyménée

Subir les honteuses douceurs.

L'amour en vain gronde et l'accuse :

Sa jalouse fierté refuse

Des sujets à ses oppresseurs.

Après ce noble accès de lyrisme, le général Dupont s'en fut prendre les eaux à Bourbon. Il y trouva Talleyrand. Le prince de Bénévent avait aimé dans sa jeunesse la poésie frivole. Eloigné des affaires et revenu des vanités humaines, il était mûr pour la littérature austère. Le général lui récita son ode et Talleyrand connut enfin l'ivresse pindarique. Il voulut savoir par cœur ces beaux vers. Une lettre de lui

témoigne de la sincérité de son enthousiasme. « Le général Dupont est ici, écrit Talleyrand. Il fait des vers et m'en a dit quelques-uns. Voici une strophe que j'ai placée dans ma mémoire. » L'illustre diplomate transcrivait la strophe que nous avons eu le plaisir de citer. Et il ajoutait ces lignes d'une humilité charmante : « Je trouve cette strophe très belle. Vous direz si j'ai tort ou raison ; je vous croirai. » Talleyrand n'est plus là pour nous croire, si nous nous avisions de dire qu'il avait tort. La question qu'il posait à son correspondant s'adresse désormais à la postérité. Elle demeurera éternellement sans réponse. Tout au plus aurions-nous le droit d'observer qu'en poésie le prince de Bénévent était sensible à un Beau aboli. Il n'en a pas moins aimé la littérature, sous le visage que cette diverse et décevante déité prenait, en 1828, pour inspirer les généraux vaincus et séduire les diplomates rêveurs.

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