LE CHANT DES ÉTOILES
"Nous sommes les étoiles qui chantent : "Nous chantons avec nos lumières.
"Nous sommes les oiseaux de feu :
"Nous planons en haut du ciel, "Notre lumière est une voix.
"Nous jalonnons la route des esprits, "Des esprits qui passent et vont au delà.
(1) Traduit de l'Anglais: "Oneota", p. 349.
"Il y a parmi nous trois chasseurs
"Qui poursuivent une ourse,
"Et jamais il n'y eut un temps
'*0\i ils ne la chassèrent pas.
"Nous regardons en bas sur les montagnes.
"Telle est la chanson des étoiles." (1)
Les trois chants qui précèdent suivent un mot à.
mot anglais du texte algonquin, si, toutefois, l'on peut appeler mot à mot des phrases absolument différentes quant aux éléments de langage et à la construction; car dit Schoolcraft: "Jamais, deux, langues plus dissemblables dans leurs principaux caractères, que l'anglais et l'indienne (lisez l'algonquine) ne se sont rencontrées. L'une est monosyllabique et presque sans flexions; l'autre est polysyllabique, polysynthétique et si pleine d'inflexions imaginatives de toutes sortes, qu'elle est complètement transpositive." (2)
Nous venons donc de voir du français essayant en vain d'être de l'algonquin. Sans critiquer ceux qui pensent y trouver ce qui s'éloigne le moins de l'original, pourquoi n'essayerait-on pas de parler comme le ferait un Algonquin si sa langue était le français. La pensée n'aurait plus, certes, son vrai cos-
(1) Traduit de l'Anglais. Voir J. Read : "Aboriginal American Poetry", Rapp. de la Soc. Roy. 1887, vol. V, Sec. II, p. 28.
(2) "Oneota", p. 43.
tume; mais au moins serait-elle habillée, et l'habit simplement correct, sans changer la beauté du sujet, peut souvent la mettre en relief.
Je vais donc, dussé-je ne pas réussir, mettre en vers trois autres chants, mais sans rien ajouter ni retrancher de subtantiel au fond dont la poésie ne laisse rien à désirer.
LA CHANSON d'aRSELIK
Bien que l'amour joue un grand rôle dans l'inspiration de ce chant, il s'y montre noble, énergique, sans molle tendresse et rehaussé en quelque sorte par la poésie de la nature et de la mythologie.
Une jeune Abénaquise nommée Arsélik est perfidement conduite et abandonnée dans une île déserte, par deux rivales que dédaigne son amant. Là, voyant le canot qui l'a amenée s'enfuir, elle chante ainsi
Je pleure seule dans cette île,
Et nul n'entend ma voix... Quel sort !
O solitude oii l'on m'exile,
Entends au moins mon chant de mort !
Seule, ainsi la bête sauvage, Et captive au milieu des eaux, Je vais mourir sur ce rivage Où le temps blanchira mes os.
(1) Voir "Some Wabanaki Songs" by John Read, dans le Rapp. de la Soc. Roy. 1887, vol. V, sec. II.
Fausse amitié, tu m'as contrainte A périr loin de mon amant.
Esprit du vent, porte ma plainte Au beau chasseur qui m'aime tant!
Plus agile qu'une chevrette, Il va traverser les grands bois, Et me trouver ici seulette.
Echo, répète-lui ma voix!
Comme les traits de la lumière, Sa nacelle franchit les eaux.
Allez lui dire ma prière, O mes amis, petits oiseaux !
De son grand cœur je suis la reine...
Oh, qu'il est brave! Oh, qu'il est fort! Je vois sa colère et sa peine, Dès qu'il saura mon triste sort.
Déjà le soir ferme sa tente, Et dans la nuit qui voile tout.
J'entends ma complainte que chante La voix lugubre du hibou.
Nul autre ami ne me console!...
Je m'endors... Esprit du sommeil, Va chercher mon bien-aimé, vole...
Avant le retour du soleil!
Je n'ai omis que ce refrain : "J^ suis donc abandonnée dans cette île solitaire pour y mourir".
Dans une autre composition abénaquise : "Le Chant du Soir", le tonnerre bat son tambour, l'éclair allume son calumet, le tourbillon lutte de vitesse avec son sifflement ; les petites étoiles qui ne dorment jamais, fuient dans le ciel et font cortège à leur chef, l'étoile du soir; enfin les lumières de l'aurore boréale jouent une partie de balle, dans leur contrée céleste où tout gèle dans la splendeur.