I.ETTRE DE M. A. I.E BRAZ
« C'est un de Norwege. »
Ces simples mots, cueillis au passage, etaient pour moi toutc une evocation. lis suffisaient a determiner dans ma memoired'enfantune sorte de cristallisation instantanee d'images mysterieuses et lointaines. Par dela les douces collines bretonnes, presque aux confins du septentrion, je voyais surgir d'une mer tragique l'apre et colossal profil de pierre du pays hyperborean ; et, ma pensee escaladant d'un bond les siecles, je me demandais si, tout a l'heure, au tournant du chenal, ne m'allait pas apparaitre la proue, sculptee en forme de cygne, des antiques Scandivaves et si, comme au temps de Lodbrog, n'allait pas retentir a mes oreilles le dur chant de guerre des Vikings. Je revivais les recits extraordinaires ecoutes sur les bancs de l'ecole, toute cette farouche epopee des « Barbares du Nord » dont le souvenir etait ici demeure present jusque dans les choses. Un des clochetons de la cathedrale de Treguier ne s'appellet-il pas encore la Tour cV Hastings?...
Le brick, cependant, achevait de se ranger a quai. Je m'approchais, tout fremissant : j'eprouvais un delicieux melange de crainte obscure et d'ardente curiosite. Qui sur le pont, qui dans les haubans ils etaient la, les Barbares du Nord, et je les contemplais. C'etaient bien les hommes aux hautes et puissantes statures qui, tant de fois, avaient traverse mes reves. Ils avaient des barbes goemonneuses, couleur (Tor pale, des barbes de dieux marins, et l'on sentait bien, a l'ampleur de leurs muscles, qu'ils descendaient d'une race de heros. Plus rien, en revanche