J — = CO
leurs couteaux dans la coque et s'y cramponner jusqu'a la fin de l'ouragan ou l'arrivee du secours. Trop souvent, helas! les malheureux, paralyses par le froid, lachent prise, et alors e'est la chute tragique dans le fjord. Plus tard on retrouve la barque flottant comme
ID —
une epave et, au nombre des couteaux piques dans la membrure, on etablit combien perirent!
co =
CO
cm
LE GLACIER DU SVARTISEN
MKH
cm
LE GLACIER DU SVARTISEN
M. Bidard interroge sur la geographic — Jeux a bord. La pluie. — Aspects du glacier.
29 juillet.
Le ciel, ce matin, ressemble a une grande toile d'araignee, tendue au-dessus de nos tetes. Un brouiUard, epais' a couper au couteau, obstinement nous cache la vue de la cote.... C'est l'une de ces matinees ou on n'a d'autreressourceque de vivredelavie de bord, d'ecou- ■ ter le trille joyeux de la petite flute ou les flonflons de la clarinette.... Sur le pont, les touristes, couverts d'epaisses fourrures, vont, viennent,battent la semelle, serassemblent en petits paquets, au gre des sympathies morales ou des affinites intellectuelles....
11 y a quelque part, par la, du cote de l'avant, un petit coin oil Ton flirte ferine autour de la duchesse.... Pres du beaupre, des hommes graves, tres graves, sont rassembles ; dans ce voyage, ils cherchent une occasion de s'instruire ; chaque detail du paysage, ils l'eclairent des lumieres de leur intelligence tres affinee... et c'est
EX NORWBGE.
vraiment jouissance exquise de se joindre a eux et de
les ecouter
Un peu plus loin, a l'arriere, un cercle s'est forme.... Je m'approche... ce sont nos jeunes gens et nos jeunes filles qui font passer un examen de geographic a 1'ineffableM. Bidard, caril faut que je vous dise...ce singulier maniaque connait par coeur toutes — entendez-vous bien? — toutes les stations de chemin defer du monde.
— Monsieur Bidard, dites-moi done quelles sont les stations du Transsiberien, comprises entre Moscou et Irkoutsk.
... Et sanshesiter une seconde, sans se tromper d'un iota, il les defile en grains de chapelet, les unes apres les autres.
Pourquoi il voyage ?
Eh! mon Dieu, tout simplement pour verifier si les .stations inscrites dans le Chaix sont bien a leur place. Pour un type, vous le voyez, e'est un type !
Lajournee s'avance.... Malicieusement la cote continue a se cacher derriere sa toilegrise.... Nous sommes litteralement entre le ciel et l'eau.... Le commissaire qui, paternellement, veille sur nous, pour tromper notre ennui organise des jeux a bord.... II n0 us apprend a tracer des quadrillages sur le pont et a y inscrire des palets, ou bien il nous montre a couronner d'anneaux des axes dresses. ... Nous autres, les gens serieux, nous nous arretons pour voir toute cette jeunesse fretiller
LE GLACIER DU SVARTISEN
rire aux eclats derrieredesdentssaines, avecsurlesjoues de bonnes couleurs de sante, marquees par la brise du large.
La pluie tombe en vesicules fines, penetrantes, traversant sournoisement les toiles sur le pont arriere, passant dans les fissures de nos hublots, nous forcant a nous refugier dans le salon ou au fumoir.
Vers quatre heures, nous faisons le tour de l'ile Omneso, couronnee de pins rabougris, puis nous rentrons clans leSkarsfjord, et c'estune surprise delicieuse devoir sur les collines rasees par le bateau, des degrmo-olades' de verdures, sous lesquelles passent des petits chemius qui vont d'un gaard a un autre.... Vers srx heures, a un detour du fjord, parait le decor neigeux de l'une des branches du Svartisen....
Nous voici au fond du cul-de-sac... Loin, tres loin, s'etend devant nous une plaine de glace, d'unblanc mat sous ce ciel lugubre.... Cloc, cloc, cloc, c'est la pluie qui tombe en baguettes de tambour sur le pont.... Ma foi, tant pis, je ne suis pas venu icipour faire le sybarite, je me couvre d'un cire et, en compagnie de quelques touristes, je saute clans une embarcation.... Mais, nous ne sommes pas plutot a terre que les difficulty de Texcursion se montrent tout de suite.... Le chemin d'acces au glacier n'a pas l'air commode dutout.... II est encombre par un chaos de blocs erratiques, detaches de la moraine. Se dressant formidables, ils nous forcent a de longs detours. A certains endroits, la masse
EN N0RWEGE.
rocheuse s'est reduite en petites pierres roulantes, qui nous font faire des glissades malheureuses. Longtemps les torrents succedent aux torrents, les ruisseaux aux ruisseaux, les collines de sable aux collines de sable.... Le terrain ondule, monte, puis descend, nous sommes trempes de sueur et nous n'arrivons toujours pas....
... A mesure que nous approchons, le glacier prend l'aspectd'unemer figee dans un moutonnement regulier. La vision devient inouie, quand nous avons atteint le bord de la moraine.... L'aspect n'est plus celui de vagues de glace. Ge sont des decoupures de blocs cyclopeens, montant a Fassaut, laissant entre eux des crevasses que l'ceil a peine a limiter : simples fentes dont on devine la profondeur, ou gouffres effroyables, rejoignant un monde souterrain. La, devant nous, de petites grottes mysterieuses s'ouvrent dans le cristal aminci. La couleur en estindescriptible, d'un azurtendre, delicatement fondu, comme tire d'un rayon d'arc-en-ciel.... Et nous nous attendons a voir sortir quelque jolie fee, aux yeux d'amethyste, qui, nous prenant par la main, nous conduira dans son palais.
Sous une arcade gracieuse, un ruisseau sort en bouillonnant. Nous le suivons j usqu'au petit lac oil il tombe. . . . Une barque est la qui se balance, nous y montons pour traverser cette jolie piece d'eau, toute en reflets bleus detaches du ciel. Et nous voici sur la glace.... L'impression est singuliere, il nous semble que nous marchons sur un tapis de Sucre candi.... Tout autourde nous, c'est une vision polaire.... Si loin ques'etend le regard, nous
LE GLACIER DU SVARTISIN
voyons monter une blancheur immaculee qui, tout en haul, se confond avec le ciel gris perle.
... Le panorama est merveilleux Sur notre droite
et sur notre gauche, les flancs escarpes de montagnes drapees de sapins tordus, comme toile de fond une brume enperles fines, qui masque la vue de la cote, et sur le fjord arrondi en lac, la Lusitania, reposant en paix sous son fin greement....
Tant de grandeur nous ecrase.... II me vient un desir fou : celui d'entendre sur ce champ de glace quelque orchestre gigantesque nous jouer le Fervaal de Vincent d'Indy, le Crepuscule des clieux de Wagner ou le dernier acte de Faust:
Anges purs, anges radieux,
Portez mon ame au sein des cieux !
Que je voudrais done revenir errer ici par une belle nuit d'hiver, quand la lune monte radieuse a l'horizon et que les etoiles, dans le grand jardin de la-haut, s'allument une a une, pareilles aux petales argentes des marguerites printanieres !... Mes yeux fermes me renvoient l'image d'une etendue immense, qui repond par ses cristallisationstoutes blanches auxlueursirradiees du ciel... etjecrois voir se profiler les montagnes de flancs, avec lesgrandes ombres de leurs sapins, pendant qu'un peu plus haut le fjord fait une tache doucement apaisee, oil viennent se mirer les astres de Tether pur.
... Le lendemain je suis venu errer seul en ces lieux,
EN N0RWEGE.
emportant, au fond de moi-meme, des clartes d'aube nouvelles entrevues pendant mon sommeil.
Les vilains nuages gris qui, la veille, servant de repoussoir, donnaient un cachet si special au glacier, s'etaient dissipes. Le ciel, ayant fait sa toilette, s'etait mis en fete et, par des franges bleues, le soleil discrete-
ment filait ses rayons Pendant de trop courtes
minutes, 1'horizon s'eclaircit tout a fait, les brins d'herbe se mirent a egoutter leurs perles, les corolles dedicates des fleurettes redoublerent d 'eclat, chaque facette des cristaux du glacier s'eclaira de reflets tres doux... et reparut le bleu tendre des blocs de glace amoncele§, l'hermine sans tache des neves superieurs... ce pendant que les aiguilles des pics flamboyaient d'aigrettes roses.
... Ce fut, dans toute cette houle, comme figee la veille, un fremissement de vie nouvelle, une accentuation intense des formes et des reliefs, qui me cloua sur place.
Pourquoi faut-il que, d'evant ces spectacles fremissants de la nature, l'homme se montre avec ses ridicules ! J'en etais la de mon observation quand, dans ce ruissellement de clarte, je vis paraitre sur la glace des taches noires, sortes de mouches, s'avancantlentement. — Elles se rapprocherent, et bientot arriverent a ma portee.... Je distinguai une grosse Allemande arrivee pendant la nuit sur le Sigurd, s'appuyant, en guise d'alpenstock, sur un grand parapluie rouge; elle cheminait en roulant comme une tonne et en soufTlant
LE GLACIER DU SVARTISEX
commeune grosse baleine Un peuplus loin, j'apercus
un viel Anglais et une Anglaise mure, tres murememe, qui avancaient peniblement en se tenant par la main. Un moment, milady vint a laisser choir quelque chose.
Le gentleman se peneha surle gouffre Allait-il dispa-
raitre? Mais non, nous vimes les basques de son habit Hotter au vent. Gros bonhomme vivait encore.
Je me hate d'echapper a ce prosa'isme grossier en gagnant la prairie qui, en pente douce, succede a la moraine.... Surprise inattendue ! Je decouvre une flore variee, tout en nuances delicates; dans une buee argentee je marche sur un tapis veloute de renoncules, de petites marguerites et aussi de ces delicates anemones, qui sontchez nous l'aube du printemps.... Dans ce foisonnement de vie vegetale, souriant au pied du glacier, des epilobes glaciaires et des gentianes champetresgracieusementpresententleurscorolles.... Comme quand j'etais enfant, j'en fais des brassees, puis je les mets en bouquets pour nos jolies passageres.... Pendant que j'ecris ces lignes, j'ai la, sous les yeux, une fleurette cueillie au pied du Svartisen, et precieusement serree entre deux feuilles de mon cahier de notes.... Pauvre petite! Comme elle a souffertl sa tige dessechee est toute aplatie; sa corolle, jadis bleue, est devenue d'un blanc livide. Elle n'a plus ni force ni vie et, melancoliquement, je la laisse aller a terre en poussiere....
IV)-
OJ-
fO
OJ
Cn
cm
NOES
cm
cm
NCES
Touristes en detresse sur le glacier. — Jeux de lumiere. — Arrivee a Nces. — Mer houleuse. — Encore Molde sous la pluie. — Paysag'e adouci.
30 juillet.
Le depart ne se fait pas sans emotion. Au moment oil on va lever l'ancre, l'administralion du bord s'apercoit que sept touristes, partis la veille pour explorer le glacier, manquent a l'appel.
Sceur Anne, ne vois-tu rien venir?
Les lorgnettes repondent qu'elles ont dans leur champ des silhouettes humaines et paraissant en detresse. Par un heureux hasard, le cotre de l'ingenieur suedois, charge de la triangulation du Svartisen, est mouille a quelques encablures de nous. Avec la plus aimable complaisance, qui double le prix du service, ce fonctionnaire envoie au secours de nos amis les guides attaches a sa personne. A grandes et regulieres enjambees ils courent sur les roches, et, conservant la meme allure sur la glace, atteignent nos touristes, qu'ils trouvent en arret devant une enorme crevasse. Les
EN N0RWEGE.
malheureux! lis avaient pris des guides qui ne connaissaient pas le pays!
Deux heures apres, nos compagnons etaient a bord. Groupes autour de la coupee, nous les accueillimes avec de vives demonstrations. Les Anglais eux-memes s'associerent a notre joie, et leur musique joua la Marseillaise.
Un dernier devoir nous restaita accomplir : remercier l'ingenieur suedois de son gracieux concours. D'un mouvement spontane nous nous rangeames le long des bastingages, et, pendant quelques minutes, ce fut sur le fjord tranquille des balancements gracieux de mouchoirs, des « hip I hip ! hourrah! » dont les berges nous renvoyaient l'echo prolonge. A bord du navire norvegien, des casquettes se leverent, des flammes monterenl au grand mat, nous entendimes distinctement le cri de vive la France! passant avec un rythme bizarre a travers les levres de ces hommes du Nord, puis notre helice fouetta la mer, et, bientot, la Lusiiania,, accelerant sa marche pour regagner le temps perdu, les silhouettes des nouveaux amis que nous laissions la se reduisirent a l'etat de points minuscules.
Un paysage charmeur nous attendait. Nous revimes passer les details de l'entree du fjord, que la brume, la veille, nous avait caches, et, la seconde branche du Svartisen s'elant projetee sous une inondation de rayons solaires, nous eumes l'illusion d'un fleuve de mercure, anime de papillotements intenses. Puis ce
NOES
fut le fourmillement de pins frissonnants, melant leurs aiguilles, d'un vert presque blessant pour l'ceil, et l'horizon de petites maisons dont le toit rouge laissait echapper un panache triomphal de fumeetoute bleue....
La fin de la journee menaca d'etre terne. Vers neuf heures le soleil se cacha derriere des nuages d'une noirceur inquietante,... mais peu a peu ils se festonnerent de pourpre, des coulees d'or glisserent entre eux, et les rayons ayant marche les uns vers les autres, ce fut bientot comme un immense eventail qui, par reflexion, incendia la mer.... Nous crumes avoir deva'nt nous une plaine doree, sur laquelle fuyait un horizon de montagnes d'une legerete diaphane.... II nous semblaitque ce paysage paradisiaque avait une profondeur telle que notre oeil n'en pouvait atteindre les limites. Pendant des heures, devant cette apotheose feerique, nous serions restes en extase, si un vent glacial, s'etant mis de lapartie, nenous avait chasses dansnos cabines.
Pour la premiere fois, nous n'y retrouvons plus le grand jour. Sans doute, ce n'est pas encore la nuit. Tout autour de nous regne comme un vague crepusculaire; seuls, brillent, eclatent au fond de notre retine des avivements de pourpre et d'or, impression derniere du beau coucher de soleil.
30 juillet.
Au reveil, nous trouvons une mer houleuse qui clapote d'une maniere inquietante,... et c'est de nou-
EN XORWEGE.
veau, le long des appuis-main, le glissement prudent de formes mal assurees, qui rejoignent les bastingages, tout en preoccupations d'un ordre inferieur.
Le dejeuner est melancolique, ce n'est plus le bel entrain des jours precedents, le cliquetis joyeux des
Le mal de mer.
fourchettes etdes couteauxcontre les verres. Les visages
sont tires par une nuit d'insomnie Pourtant, il y a
progres,...moinsde places vides qu'aux coups de tabac precedents ; et puis, ceux qui sont venus font contre mauvaise fortune bon coeur, ils s'obligent a grignoter du bout des dents des cakes sees comme vent de nordest ou a boire quelques gorgees de cet abominable tea,
cm
octroye a ses passagers (oh ! combien genereusement !) par l'Orient-Line....
Tout a coup, a travers L le hublot, sournoisement se glissent quelques rayons de pale soleil; il n'en faut pas plus pour secouer les apathies,... et c'est, de tous cotes, une desertion native vers lepont,une heure de flanerie delicieuse, de flirt joyeux autour des pliants gracieusement occupes, pendant que la musique du bord, qui ne nous ferait pas grace d'un air, y va de son petit train-train habituel.
Vers trois heures, de nouveau, nous saluons Otero, drapee dans son manteaudesapins.... Un peuplustard, c'est la rencontre d'un steamer norwegien, le Sirius, qui, a grand renfort de vapeur, se dirige vers le Moldefjord. Sur ces immensites de mer, le croisement d'un bateau, quelque petit qu'il soit, est toujours un evenement.
De bord a bord les mouchoirs flottent, de la main on. s'adresse des temoignages d'amitie, du bout des doigts portes aux levres on esquisse des baisers ; puis les distances s'accentuent, les mouchoirs n'ont plus l'air que de petites ailes blanches qui battent l'air, et ni ni, c'est fini, oncques on ne se verra.
... Et revoici Molde, dont le clocher rouge nettement tranche sur le fond gris des maisons. Nous sommes decidement condamnes a toujours voir sous la pluie la « Nice norvegienne ».... Au moment oil nous
la relevons du large, un nuage, tres irreverencieusement, se met a crever et elle ne nous apparait plus que derriere les hachures brouillees d'une toile grise.
Lamer s'adoucit de plus en plus.... Cependant, lahaut, au-dessus du Romsdalfjord, des nuages d'epopee se livrent un combat dramatique;... bast! ce ne sont la que feintes adroites d'une maitresse qui cache, derriere un visage irrite, des tresors de tendresse. Gette zone de terreur franchie, le pays n'est plus qu'une succession de prairies grasses, d'enclos verdoyants oil des gerbes de seigle parfume sechent a meme sur des claies. Comme la nature a change depuis quelques heures ! Les montagnes maintenant descendent a la mer en pente douce; le long de cette inclinaison, un peu d'humus a trouve asile, des pins y ont pris racine et, sur ces surfaces d'un vert sombre, les ombres portees se projettent vigoureusement. ... En bordure du fjord, tout un chapelet de maisons jaunes, rouges on vertes, d'un effet tres bizarre, qui semblent reunies la pour abriter de petits nains.
Le bateau stoppe.
Nous sommes en face de Noes.
Le coup d'oeil est seduisant.... De tous cotes, des champs formant des losanges verts, mais verts d'une tonalite tellement vibrante que les maisons eparpillees semblent, a cote, des taches tres adoucies.
Dans l'atmosphere limpide, la-bas, tout la-bas, des lettres d'or se silhouettent :