HOTEL BELLEVUE
NOES
Un hotel Bellevue,par 61° de latitude ! Ehbien, oui! et avec desgarcons aux casquettes galonnees, des servantes accortes, un patron en cravate blanche et des theories d'Anglais, qui jouent au tennis dans une cour
sablee !
Je montesur laterrasse. La soiree est delicieusement poetique. Les demiers rayons du soleil couchant,
Romsdal.
tamises par des images legers, couvrent le fjord de plaques fauves, puis rebondissent, se reflechissent sur la rive, et c'est comme un long ruban qui festonne d'or l'emeraude des sapinieres. De tous cotes, se precipitent des ruisseaux qui cascadent comme de petits fous. Au loin, Veblungsnoes aligne ses maisons le long du fjord. La surface en est si transparente, qu'a la lorgnette on les voit se refleter dans 1'eau comme de
EN NORWKGE.
grands gateaux roses. Peu a peu, un crepuscule leger, sorte de manteau gris-perle, tombe en poussiere autour de nous, impregnant la nature d'un vague melancolique. Des ombres tres fines courent dans la campagne, pendant que, Ia-haut, s'allument les petites lanternes du bon Dieu.
DE NOES A FLATMARK
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DE N(ES A FLATMARK
La vallee de Romsdal. - Dans une stolkjaerre. - La Rauma. - Horgheim. — Flatmark. — Un repas cocasse a 1 hotel de Noes.
31 juillet.
L'excursion de Noes a Flatmark, par la vallee de Romsdal, restera l'un des souvenirs les plus agreables de ce voyage. Le 31 juillet, toute crainte de mauvais temps est dissipee. Bleu est le ciel, bleu est le fjord, la plaine et les montagnes fraternisent avec un soleil ardent. Le long de la rive, alignees jusqu'a la route, en un beau desordre, cinquante ou soixante voiturettes nous attendent. II y a la un moment de confusion bien amusante. Les cochers nous entourent, c'est a qui d'eux se disputera l'honneur de recueillir nos modestes
personnes.
Pour ma part, je me degage bien vite de ces avances genantes, en me hissant dans une stolkjaerre. En voila une singuliere voiture, par exemple! Deux voyageurs s'asseoientsur une banquette a coussin ; derriere, sur le caisson des bagages, le cocher se pose en equilibre instable. A partir de ce moment, vous n'avez pas le droit de devier d'une ligne. Autrement, de ses guides
ramassees en main, il vous fouette la joue ou vous fait sauter votre chapeau sur la poussiere de la grande route. J'aurais tort pourtant de dire trop de mal de la stolkjaerre; si elle manque de confortable, du moins elle est d'une stabilite reconnue, et c'est la vraiment une qualite appreciable.
... II a decidement l'air bien bon garcon, notre cocher! 11 ne comprend pas un traitre mot de ce que nous lui disons : mais n'importe! derriere ses dents de parfaite sante, il nous rit d'un rire loyal. II ne reste pas une minute tranquille, se penchant de cote pour voir si l'attelage tient bien, se redressant brusquement comme Fun de ces bonshommes a ressort qui servent de jouet aux enfanls. L'animal qui nous traine a une encolure royale, des jarrets souples et fermes qui avancent d'un train egal. On le laisse aller comme il veut. De temps a autre, ils'arrete pour brouter desbrins d'herbe ou boire a meme aux auges, toujours remplies d'eau fraiche par des mains prevoyantes. Chaque bete vient a son tour, sans chercher a empieter sur les mouvements du camarade qui precede. C'est la liberte limitee par le droit d'autrui. Quelle legon pour nous autres!
La route suit la vallee du Romsdal.
Le contrasts est saisissant entre ce sauvage Romsdashorn, qui forme comme une toilede fond formidable, et la plaine onduleuse piquee de la dentelle des fougeres, fleurie de paquerettes, de pissenlits et de sinapis dores. Le soleil tombe a pic sur nous, mais contre son
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DE NOES A FLATMARK.
ardeur excessive nous sommes proteges par l'ombrage leger des hetres, des noisetiers et des saules pleureurs.
... A mesure que nous avancons, le caractere grandiose de la region s'accuse. Ce ne sont que retrecisse-
La vallee du Romsdal : Le Rorasdashorn.
ments et elargissements, succession de gorges alpestres et de vallons riants. Aux environs d'Horgheim, lamontagne revele les traces d'une catastrophe effroyable qui a Jbranle lepays, il y a quelque trois ou quatre cents ans. Le long des pentes, c'est un relief fantastique de roches brusquement arretees dans leur degringolade vers la
vallee. En bas, c'est un chaos de masses pierreuses. Sur certaines ont pousse des bois de charmes tout entiers, sous lesquels on se plait a rever d'une eglogue virgilienne. D'autres, dans une chute homerique, se sont heurtees et disloquees. II en est qui, menacantes,
La Rauraa : Les rapides.
sont restees suspendues au dessus d'abimes vertigineux ou ont roule, en desordre, dans la Rauma. Des que ses berges s'ecartent, cette riviere, se trouvant a son aise, se fait calme et unie comme un miroir.
Les rives se rapprochent-elles, folle elle cherche sa voie, prenant des detours tortueux, disparaissant un
DE NOES A FLATMARK.
moment pour se montrer quelques metres plus lorn, ecumante, bondissant avec rage sur les obstacles. Au Til de la route, on la voit se grossir de Feau des cascades qui tombent des hauteurs. Pour leur donner passage, les ingenieurs ont construit des ponts de reve, sortes de decors trebuchants d'operas-comiques, qu'on ne passe qu'en tremblant.
Aucun chant d'oiseau dans cette campagne. Pas meme le froufrou leger des papillons, de ces fleurs ailees qui, dans nos pays, semblent Tame vivante des choses.
Horgheim est le relai.
Ici, tout le monde descend.
La position est interessante. Tout autour de nous s'etend un cirque de verdure, anime par les grondements sourds de la cascade de Mongelos, qui tombe de 300 metres. La chaleur est etouffante, on meurt de soil', et pas d'autre boisson que du lait cremeux. II est vrai qu'il est exquis en son parfum de noisette, mais allez done persuader cela a des palais faits aux bocks ou au soda-water. Aussi, beaucoup de touristes se bornent-ils a boire des yeux les jolies fdles qui, sur le pas de la porte, effrontement nous devisagent.
Nous avons bien vite fait le tour de Fh6tellerie. Toujours l'autographe de Fempereur-voyageur ! Cette fois-ci, il declare qu'il a sejourne dans cette auberge et
EN NOHWEGE.
qu'il s'y est bien trouve. Allons, tant mieux! et n'en parlous plus.
Les chevaux reposes, nous repartons en monome jusqu'a Flatmark, oil nous devons dejeuner. Ah! c'est cela quifut un repas cocasse ! Nous sommes cent convives, et, pour nous servir, seulement trois bonnes norvegiennes qui, aux reclamations indignees de ces
demons deFrancais,opposentunphlegmeimperturbable. En notre lang-ue nous leur crions :
— He! la-bas, Agnes?
— Voyons, Hedwig...?
Mais elles ne veulent rien entendre et gardent la meme philosophie sereine. Oh ! ces femmes du Nord!
A quoi bon crier? Je profite d'un redoublement de vociferations pour me derober sournoisement, et, sans avoir lair d'y toucher, une assiette a la main, je vais faire un tour a l'office. Bien m'en a pris, je decouvre une coupe de fraises de bois d'un parfum exquis, j'en empile sur mon assiette, je les arrose d'un pot de creme, epaisse comme du fromage, et seme sur le tout une couche de sucre vanille. Oh! que c'est bon! ca glisse comme un velours! Seulement, dame, c'est leger, leger comme un flocon de neige sur l'estomac, et je ne suis pas plutot sur le chemin de retour que je me sens pousser des crampes diaboliques. Ce qui me rassure, c'est que nous avons commande, par telephone, a l'hotel de Noes, un diner confortable.
HE NOES A FLATMARK.
Helas ! une fois de plus je reconnus qu'il y a loin de la coupe aux levies ! Ce fut Fun des plus beaux coups de Trafalgar dont j'aie conserve le souvenir : des ceufs fricasses dans une sauce rose, du filet de renne, noir comme de l'encre, de la creme aigre. II est vrai qu'on
Flatmark.
nous servit, pour nos deux couronnes par tete (!), un certain entremets au lait caille, arrose de jus de fraise, dont j'aurais bien voulu emporter la recette pour mon cordon bleu.... Et puis, il y avait le mobilier : le buffet etait en bois sculpte, decore de peintures primitives; la glace avait un encadrement biseaute qui etait une merveille de gout; des rideaux de mousseline, rele-
EN N0RWEGE.
ves avec beaucoup d'originalite, ornaient les portes. Mais c'etait surtout le service qui reveilla mon sens esthetique : une nappe a dessins rouges, delicieusement frangee, porLant, sur son fond de blancheur, des branches d'eglantines, des coupes a pain, des salieres, des comes a vin, des carafons a eau, de formes exquises, des petites soucoupes en cristal et en argent pour toute espece de choses vertes, jaunes, roses, qui semblaient reunies pour une dinette de poupees!... Je suis sorti de cet hotel, heureux comme si j'avais dine royalement, emportant comme une relique une branche de roses, tombee du corsage d'une jolie servante.
DANS LE GEIRENGERFJORD
DANS LE GEIRENGERFJORD
Vent glacial. — Les cascades cles Sept-Soeurs. La route de Merok a Grotild.
Merok.
l« r aout, 5 heures du matin.
Deception sur toute la ligne. A l'avant du bateau souffle un vent glacial qui nous cingle le visage. Autour de nous, devant nous, c'estun dedale a embrouiller les plus forts geographes. Oil sont done les cascades dont la vision nous a ete promise pour notre reveil?
Harriss ! Harriss ! crient au-dessus d'un panneau
cent voix impatientes.
Souriant, finissant son nceud de cravate, l'aimable capitaine sort de sa cabine et, la carte sous nos yeux, nous montre que nous sommes seulement dans le Sunnelvsfjord et que la-bas seulement, tout la-bas a l'horizon, est la passe etroite du Geirangerfjord.
C'est le moment de se mettre a son poste. Les defiles succedent aux defdes, le bateau n'avance plus que par
EN N0RWEGE.
sinuosites tortueuses. Au detour d'un rocher, comme un decor de theatre, les cascades paraissent. Elles tombentde tous cotes en volumes varies : simples filets d'eau abandonnes par la fonte des neig-es ou masses enormes qui, se precipitant d'une hauteur de trois
Les maisons de Merok.
cents metres, s'eparpillent et se pulverisent en route.... ... Voici les « Sept Sceurs ». En realite, elles ne sont que quatre, mais combien gracieuses, dans leur rebondissement de terrasse en terrasse, lechant les roches ou decrivant dans le vide des courbes harmonieuses ! Sur la rive opposee, une chute d'eau formidable, grondant
DANS LE GEIRENGERFJORD.
furieusement, roule dans le fjord qui bouillonne a son contact.
Dans le fond de ce couloir, comme vu par le petit bout de la lorgnette,... Merokbaigne dans l'eau du fjord sa douzaine de maisons toutes blanches. Tres curieuses, ces maisons. Leur rez-de-chaussee est occupe par un hangar, dont la porte s'ouvre et se ferme automatiquement pour laisser entrer et sorLir les canots. Au-dessus sqnt les appartements des pecheurset de leur famille.... Sapristi! ce que cela doit etre humide !
Merok est construit au pied du Saathorn (1779 m.), Les eboulis, accumules tout autour, ne laissent pas de doute surle sort qui lui est reserve un jour, mais bast! les Merokains ne s'en preoccupent guere
De loin, on nous a apergus. Sur la bordure du fjord, une vingtaine de voiturettes nous attendent. II y a la de jolispetits chevaux cafe au lait, gentiment pomponnes, qui piaffent d'impatience. Allons, fouette cocher! — simple maniere de parler, car de fouet, pas — et vite, vite, nous n'avons que trois heures devant nous. Sur les flancs boises du Saathorn, la route monte en lacets. Du precipice on est gare par des pierres triangulares qui ont l'aspect de bornes funeraires. Un Carnac dispose en etages.
Des cascades, et encore des cascades I Dans cet amphitheatre de verdure elles partent de tous cotes, vous jetant au passage leur poussiere legere, irisee par le soleil.
A un point de la route, on s'arrete pour contempler le gouffre. D'un a pic formidable, l'oeil plonge dans un enter tout noir; peu a peu, s'habituant a l'obscurite, il distingue un ruban blanc, courant dans la vallee vers l'anse du fjord.
Un peu plus haut, l'horizon s'elargit sous une arche
Au-dessus de Merok .
de pont, jete hardiment sur deux roches. Le Storfos, ayant fait l'appel de toutes les cascatelles du voisinage, se precipite en forte pente. La descente n'est pas sans danger. A chaque instant la tele manque de se heurter contre la paroi du roc qui fait eperon sur la route. II arrive que deux voitures venant en sens inverse accro-
DANS LE GEIREXGEBFJORD.
chent leurs roues, et alors on a la sensation — plutot desagreable — d'un roulement vers le precipice. Vous croyez que Ies cochers vont de ce fait se traiter de Turc a More comme « ceux de chez nous ». Tranquillement, en gens habitues a Fincident, ils descendent et, d'un vigoureux coup d'epaule, degageant leurs carrioles, ils repartent dare-dare.
Au bas de la cote, un coup d'oeil original nous attend. Dans les prairies qui s'avancent jusqu'a la mer, des femmes en corsage rouge, d'un grand couteau legerement recourbe coupent leurs foins; leurs hommes les regardent en fumant tranquillement leurs pipes.
Voila qui nous donnerait une singuliere idee de la galanterie norvegienne, si nous ne savions que ces braves gens sont des pecheurs, menant une dure vie, et seulementa la maison pendant quelques heures. Alors, quoi! Pendant qu'ils sont dehors, il faut bien que les femmes fassent la besogne a la maison.
A midi, la Lusitania. leve l'ancre. Nous revoyons les jolis details du Geiranger. Sur la ligne de faite de la montagne, une Norwegienne, qui, a cette distance, a Fair d'une petite souris en mouvement, nous fait a tour de bras des signaux expressifs, reveles par la lorgnette. A bord, aussitot, les chapeaux sautent en Fair et les mouchoirs viennent a Falignement. Le canon — un joli joujou en cuivre, propre comme un sou neuf — , est mis en batterie et tire par Fune de nospetites amies de la Lusitania,. Pan! pan! pan! e'est Fecho, qui se transmet en longues ondulations sur les rives du fjord,
allant reveiller les oiseaux de mer clans leur niches et ebranler les pauvres petites plantes frileuses, cachees dans les creuxde rochers. Rencontre de fjords, qui sont pour nous de vieilles connaissances: le Sunelfsfjord, le Slyngsfjord et le Jorundfjord... des noms a vous faire sauter en 1'air le palais et les dents !... Tout la-bas, une vision adorable de la petite bourgade d'Oie, noyee dans une brume fine, et c'est, pendant que nous marchons, une succession de prairies d'un vert emeraude et de petits bois, qui viennent tremper leurs dernieres branches dans Feau —
2 aout.
Jour de nettoyage a bord. D'un ceil interesse nous suivons nos marins qui, frottant, astiquant, font la toilette de notre bateau,... ce pendant que la duchesse, qui parait tres contrariee, fait aller et venir son eventail comme l'aile d'une oie en fureur !
Vers cinq heures du matin, le barometre subit une depression inquietante, le brouillard s'epaissit, la brise se met a souffler. Le bateau roule comme une vieille casserole; avec sa prudence habituelle, en prevision du mauvais temps, le commandant fait hisser les ancres a
bord.
Tant que la Lusitania est abritee par la cote et les iles, tout va relativement bien, mais des quelle se retrouve en pleine mer, le tangage se prononce. Vers dix heures, de Favant le coup d'ceil est superbe. Des
DANS LE GEIBENGERFJORD.
vagues folles montent a 1'assaut du steamer. Parfois, Tune d'elles, plus hardie, se precipite surle pent, en le couvrant de son flot ecumant; la proue se souleve', puis redescend lourdement dans le gouffre pendant que l'helice, sortant hors de la mer, projette une colonne d'eau savonneuse. Le ciel est noir, la pluie tombe en grains serres, les cloisons gemissent douloureusement l'impression estlugubre. N'importe, il y a la une minute pendant laquelle nous percevons combien grande est la puissance de l'homme en face des elements dechaines, puisqu'avec son genie il arrive a les dompter. Vers trois heuresdu matin, la brume devient si epaisse que le commandant fait stopper. Sous ce ciel d'encre de Chine, nousrestons ainsi, simple jouet perdu dansl'immensite' Des qu'un pale soleil paraissant degage un peu l'horizon nous repartons, mais nous n'avons pas fait cent metres que la brume, se reformant, nous enveloppe de nouveau.. ..
La matinee est lamentable, l'affalement des touristes dans les rocking-chairs recommence, et e'est de nouveau le concerto des tasses de the, qui de 1'office monte vers lepont.... Ence moment critique, Pen nous manque Pen lui-meme est malade.... Quant au medecin du' bord, des le premier coup de roulis, prudemment il a fileal'anglaise vers sa cabine, et Dieu seul sait ce qu'il y fait ! Vers midi et demi, l'ordre de mise en marche active est donne.
Nous entrons dans le Sognefjord.
n = 3 iE
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H > — = PO —
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11 etait temps !
A cote de moi un Moldo-Valaque, qui a ete remue „„ lo mal HP mer insau'au trefonds de son etre, toute
CT-, —
reverence gardee, dit: « Ah ! quel bonheur, nous allons nous enfiorder! » La vie renait a bord. Les lorgnettes nous renvoient l'image de roches grises se profilant en
recifs.
.... Et e'est a mesureque nous avancons une evolu-