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annoncent qu'ils ont fait bonne traversee... et nous
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DE GUDVANGEN A STALHEIM
voici encore flanant dans la ville, nous arretant aux devantures desmagasins, tres interessespar les etalages somptueux des fourreurs de marque.
Neuf heures sonnent a la Bourse Fouverture de l'Exposition.
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L'EXPOSITION DE BERGEN
L'EXPOSITION DE BERGEN
Le batiment de l'Exposition. — Dans le Nygaardspark. — Le gout de la couleur chez les Norwegiens. — La section de la pScherie. — Les peintres norwegiens : Les portraitistes. Les paysagistes. Les peintres de marine.
Ce meme jour.
L'entree est amusante au possible ; Levantinsvendant du nougat et des pralines, Arabes preparant sous vos yeux du cafe exquis dans des des a coudre, Turcs cherchant a ecouler un stock de chapelets de la Mecque — retourde Constantinople — , Marseillais vous proposant avec une faconde intarissable des bibelots nielles d'Orient fabriques a ... Marseille.
... Et voici l'Exposition. Un batiment central en bois rouge, serieux — je ne dis pas lourd — comme l'ame norwegienne, precede de tourelles gothiques, couronne d'une reduction de castel. Du dome tombe un immense filet qui evoque l'idee d'une peche miraculeuse faite aux iles Lofoten ou dans le Finmark,... et puis la quelque part un lion qui, d'une singuliere facon, regarde le drapeau suedois. Histoire de ne pas oublier qu'on est
EN N0RWEGE.
brouille ! Dans le Nygaardspark, des pavilions en bois gracieusement eparpilles au bout d'allees ombreuses, la surprise d'un bout de fjord, luisant comme un serpent bleu
... Sije m'ecoutais, assis sur un banc, je resterais la
tt
A l'Exposition de Bergen.
pendant des heures a respirer l'odeur des rhododendrons et des cytises parfumes, a regarder dans le lointain, sur le lac, des barques au col de cygne,... a ecouter un orchestre de choix qui nous joue du Grieg, du Sunding et du Sjoegren.
— Fi, le vilain reveur ! me dit en passant une jeune
l 'exposition de bekgen.
femmetresen fraicheur, qui vient de debarquer de la Lusilania. Offrez-moi done voire bras pour visiter le palais.
Sapristi! j'aurais bien voulu tout de meme voir surtoutla dedans la partie serieuse: m'assurer,par exemple si la Norwege etait devenue maitresse de son industrie' Mais comment faire admettre ce point de vue a une jolie alouette, attiree seulement par les miroirs a facettes! Fort heureusement, l'art se niche partout Ah! si touteslespetites fauvettes de France etaient ici comme leur yeux brilleraient de convoitise devant les merveilleux bijoux des joailliers de Christiania, de Bergen et de Stavanger ! D'une epingle, d'un collier ou dun peigne, ils font quelque chose de divinement leger. lis ont l'art de Jeter la-dessus des emaux translucides bleu turquoise, lapis-lazuli, grenat ou mauve, qui restent d'une sobriete tres distinguee.... Et leurs toiles brodees, est-il rien de plus joli? Je serais capable de me faire Norwegien rien que pour me roulerdans ces draps de lit, ornes de dessins somptueux par les belles fdles du Hardanger....Et ces nappes auxentrelacs bleus et roses, de quel effet charmant elles sont ! Voyez-les couvertes de ces hanaps, de ces buires, de ces cafetieres en argent repousse, qui, dans les soupers norwegiens, sont une fete pour l'oeil. II j a aussi les tapis qui'vous donnentl'impressionde quelque chose « deja vu»; leurs couleurs hautes, les arabesques surprenantes de' leurs dessins, sont celles qui nous viennent du fond de l'Orient.
Ce gout de la couleur, qui contraste si violemment avec les conditions du milieu habituel, s'etend aux moindres details de la vie domestique. Depuis que je suis revenu, je ne vis plus qu'au milieu d'objets rapportes de la-bas, et ces bibelots de quatre sous, barioles de teintes vives, restes harmonieux pourtant, jettent autour de' moi des lueurs de feu d'artifice qui m'enchantent.
Je voudrais bien maintenant introduire une petite, une toute petite critique. Ces pays du Nord ne s'entendent pas du tout a mettre en bonne forme leurs etalages. A Paris, et peut-etre aussi a Vienne, tres certainement a Bruxelles, la valeur d'un objet est doublee par la maniere dont il est presente, et c'est bien une qualite, en somme, que cette finesse du gout et cette juste appreciation des proportions harmoniques.
Dans une section seule — celle de la pecherie — j'ai retrouve une originalite tres curieuse dans la disposition du materiel expose. C'est ainsi que les monies se rejoignent en arc-de-triomphe, les filets de peche, fins comme de la soie, sont drapes en rideaux elegants, les bouteilles d'huile de morue ou de baleine montent jusqu'au plafond en colonnes droites comme des piliers de cathedrales.
J"ai constate avec plaisir que la France s'etait fait brillamment representer a cette exposition par ses etablissements de pisciculture d' Amiens et de Bessemont et son ecole de peche de Philippeville. Je ne crois pas qu'il soit possible d'exposer cette question si interes-
[.EXPOSITION DE BERGEN
sante de la peche d'eau de mer et d'eau douce avec plus de clarte et de methode que Font fait nos compatibles en des photographies detaillees. Ce sont de veritables lecons de choses dont, nous autres Philistins, nous n'etions pas seuls a profiler. A nos cotes, tout'e une fomiHe de pecheurs du Nordland s'ecarquillait les yeux devant des types de canots et des engins du dernier cri Comme, a les voir si attentifs, on sentait que ce qui etait devant eux, c'etait leur pain et leur arme defensive contre les brutalites de la mer sauva°-e !...
Quatre heures... et nous n'avons pas encore vu le salon de peinture, une des parties les plus interessantes de 1'Exposition pourtant.
J'avoue que j'etais Ires curieux de connaitre la conception artistiquedeceshommes qui, pendant neuf mois, vivent clans une nuit presque complete, et, le reste de l'annee, se grisent de lumiere. II me semblait que le milieu atmospherique devait avoir de l'influence sur l'etat psychique de ce peuple, et de fait je ne m'etais pas trompe. Le peintre, comme l'ecrivain norwegien, habitue a l'isolement, mis constamment en face d'une nature grandiose, vaut surtout par les qualites d'observation.
Voyez leurs portraitistes ; ils ne se preoccupent pas seulement de donner au corps les meilleurs raccourcis ou de rendre trait pour trait la figure humaine, leur ideal est plus eleve. Du masque facial refletant comme un miroir les impressions de Fame, ils cherchent a
EN N0RWEGE.
degager le sentiment intime et la personnalite ellememe. En regardant ces portraits d'hommes de lettres, de savants, d'artistes, de bourgeois ou d'ouvriers, on sent qu'ils sont la traduction exactement expressive d'une certaine maniere de penser et de vivre. Vue par ce cote, la peinture est presque une branche de la philosophic
Prenez, par exemple, le portrait de Henrik Ibsen, peint par Werenskiseeld. Pour ceux qui, comme moi, ont vu se promener le grand dramaturge dans la Karl- Johans-Gade de Christiania, l'exactitude et surtout la valeur expressive des traits estparfaite. Oui, c'est bien la cette physionomie de vieux marin qui, reproduile par la gravure et la photographie, a fait le tour du monde. Mais il y a plus : derriere ces lunettes d'or, ces yeux mi-clos, d'une acuite penetrante, sont ceux d'un dissecteur implacable d'ame humaine. Regardez ces levres pincees sur une bouche toute petite, elles accentuent encore l'expression d'ironie dedaigneuse, qui est bien Tun des traits dominants du caractere d'Ibsen. Ah! ce n'est pas lui qui, sous l'ondee des compliments, se rengorge comme un dindon ou fait la roue comme un paon! Ce sont la papotages qui le mettent toujoursen defiance, parce qu'il est paye pour savoir ce que vaut dans l'espece la sincerity des hommes. Misanthrope insociable, Alceste alors? Non, la preuve est qu'il repond poliment a toutes les lettres qui lui sont adressees et que, tout comme Bourget ou Marcel Prevost, il est le directeur a la mode des consciences
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L EXPOSITION DE BERGEN
feminines... seulement, il entend ne pas etre derange dans son travail et donner ses consultations a son heure.... An fond, c'est unmodeste qui, a coup d'experience, a appris a mesurer la pauvre etendue des eonnaissances humaines et sait ce que vaut 1'aune d'une intelligence.
Cequejeviens de dire du portrait est absolument exact aussi pour le paysage. Enceci, les peintres norwegiens ont garde egalement cette probite d'art sur laquelle notre grand Ingres ne cessait d'attirer l'attention de ses disciples. Sans se preoccuper s'ils ne seraient pasamerement critiques par ceux qui n'ont devant eux qu'une conception etroite de la vie exterieure, la seu e hantise des horizons familiers, l'ceil fait a une certaine lumiere, a une couleur determined, ils ont tenu avant tout a faire vrai. De la ces paysages qui semblent d'une magie de teintes deroutante a ceux qui sont restes au coin de leur feu, mais en revanche sont absolument merveilleux d'exactitude pour ceux qui, a toute heure du jour, ont vecu en communion intime avec les glaciers austeres des hauts plateaux ou ont navigue le long de cette cote apre et sauvage.
Tenez, regardez cette marine de Kenefen : une mer d'un bleu indigo, lamee de bandes soufrees, avec comme fond des montagnes finement estompees. Et cette autre de Nielfen, des ecailles, frissonnantes de vie sous leur nacre argentee, teintee de rose divin. De Kantuus, l'apotheose de rochers violaces, emergeant en
EN NORWKGE.
revefeerique d'un glacier bleu verdatre. Et de Norman, deux tableaux. Dans Tun, une palpitation de vagues indigo, incendieesde rouge intense, venantd'un rythme regulier battre des roches grises, des voiles blanches courant sur des lames savonneuses, des montagnes s'effacant sous un brouillard mauve. C'est divin. Le second tableau, un coin de fjord, frais comme de la mousse, des collines plaquees de vert, couronnees d'aigrettes violettes, qui se reflechissent dans la moire transparente de l'eau. La-dessus, un petit steamer laissant apres lui le leger remou de son sillage d'argent. C'est d'une sobriete exquise.
... Voici cinq heures qui, a coups lents, se detachent de la grande horloge ; sapristi ! et le dernier canot qui pousse a huit heures ! Le temps de m'arracher aux sollicitations pressantes des Marocains a turbans et des jolies Algeriennes aux yeux de velours, et, me jetant dans le train, je file vers le quai.
ODDE
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ODDE
LeHardangerfjord. - Arrivee a Odde. -Excursion aux cascades de Lotefos et de Skarsfos. - Une conference du baron de Guerne.
7 heures.
Depart de Bergen. Nous revoyons le Bergenfjord, qui nous a inities aux merveilles pittoresques de la Norwege. Je ne veux pas dire que nous eprouvons le meme enthousiasme qu'au debut de notre voyage. Notre plaisir pourtant est encore tres vif.
La duchesse, elle, en a assez de toutes ces splendeurs naturelles, elle cache ses baillements derriere son eventail en plumes de cygne.
— Apres tout, c'est toujours la meme chose, finitelle par s'ecrier : des gateaux verts sur de l'eau bleue, de la poussiere d'iles, des couloirs enserres entre des montagnes diaboliques, qui vousdonnent une sensation d'etouffement. Ah bien non, j'en ai par-dessus la tete !
— Voyons, duchesse, un peu de patience. Voici que nous allons penetrer dans ce Hardangerfjord, qui a ete chante par les poetes.
n = 3 JE
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CO —
Des ombres descendent lentement. Sous la nuit qui se
fait, l'entree de ce fjord est saisissante. 11 nous semble
revoir les abords terrifiants du Rafsund. Une muraille d'aspect sinistre se dresse devant nous. Le probleme,
Cn^^
souvent agite par nos amis de l'avant, se pose de nouveau : Par ou allons-nous passer? Le commandant se charge de nous repondre. Par une manceuvre hardie,
CT-, —
il pique droit sur un passage tres fin, ouvert dans la
roche, etfile a toute vapeur dans le fjord. Nous pourrons
ainsi en admirer les details avant la chute complete du
jour.
CO —
... Et voici qu'apres ce vestibule tragique, avec la
ID —
rapiditede projections photographiques, passent devant nous des escarpements grandioses, hordes d'un lisere de
vertes campagnes, de vergers fleuris et de petites mai-
sons ramassees en village, qui baignent presque dans la
mer 11 fait un clair de lune romantique et, dans le
lointain, sous la pluie des etoiles,le fidele et infatigable capitaine Harriss nous designe du doigt un champ tout
blanc, c'est l'une des branches de Fimposant glacier du Folgefond.
co —
Nous sommes chasses de notre poste d'observation
par la nuit complete, qui ne nous permet meme. plus de
hCi —
voir le contour des choses. Pendant que nous dormons,
une mer tres douce caresse notre bateau, et, quand
nous nous reveillons le lendemain, nous sommes a
1— > = CT^
CO
l'ancre devant Odde, a l'extremite sud du Sorfjord.
it-
cm
ODDE
5 aout.
C'est ici que va commencer la dislocation de notre excursion. Beaucoup de nos amis, saturesde navigation, se sont decides a rejoindre Christiania par terre, en suivant la route grandiose du Telemarken: Un guide
Odde.
Cook, qui a touche barre a bord, le 31 juillet, nous a litteralement mis l'eau a la bouche. En un langage dore, il nous a laisse entrevoir des merveilles telles qu'on ne les voit meme pas passer en songe dans les contes des mille et une nuits : des montagnes drapees de neige rose, des deserts de pierre et de glace, des torrents
EN NOHWEGE.
aflbles,... puis, par contraste, tout a coup, une Suisse adoucie, des vallons d'une fraicheur exquise, oil courent, en murmurant leur eternelle chanson, de jolis petits ruisseaux, et, dans les fonds boises, des theories de rennes venant, a la toute fin de journee, boire a meme I'eau des lacs !
Avouez que c'est tentant.
Types du Hardanger.
Cependant, je me hate de me boucher les oreilles pour ne pas entendre ces propositions seductrices. J'ai besoin de me rappeler qu'il me reste a explorer la partie sud de la Norwege, a visiter Stockholm, Copenhague, Hambourg. Allons, decidement non, ce sera pour plus tard.
Odde est une des localites les plus courues de la Norwege. Elle n'estpas seulement la tete de ligne de la
ODDE
route du Telemarken, elle est encore le point de depart d'excursions merveilleuses au glacier du Buarbrae, dependance du Folgefond et aux cascades de Lotefos et de Skarsfos. Presses par le temps, nous nous sommes decides a partir a huit heures pour les cascades, rendezvous pris devant le bel hotel Hardanger.
11 fait un froid humide qui nous glace jusqu'ii la moelle. Grelottant sous le tablier de la skoljaerre dont je tire tout le parti possible, serre contre mon compagnon de voyage (oh! combien gras !) je regarde le paysage d'un ceil vitreux. Mais voici qu'a un tournant de route j'oublie les vilaines douleurs rhumatismales quiavaient commis l'inconvenance de me visiter, et je me sens secoue par le frisson sacre. On pourrait croire qu'apres avoir contemple tant de sommets neigeux, m'etre promene sur tant de fjords, je sois blase, mon enthousiasme se soit emousse. Et pourtant, comment voulez-vous qu'il ne se renouvelle pas au contact de sensations nouvelles, qui nous ont ete menagees, dans un ordre intelligent, par ceux qui s'etaient charges de la direction et de l'organisation de ce merveilleux voyage ?
Cette route d'Odde aux cascades depasse en extraordinaire tout ce que nous avons vu jusqu'ici. Elle est accrochee au roc en corniche. Pour se rendre bien compte des difficultes qu'on a eu a surmonter, il n'y a qu'a regarder les rochers de l'autre rive qui tombent a pic dans le Gronsdalselv. Du jour seul oil l'usage des
explosifs est devenu pratique, les ingenieurs ont pu. penser a jeter de la terre et du caillou sur cet abime.
Cette excursion, commencee sous des dehors peu engageants, se termine en apotheose royale. Des blocs, semblables a ceuxque j'avais vus deux jours auparavant dans la valleedu Ncerodal, ici se precipitent en cascades de rochers surplombants. Le terrain pourtant n'est plus le meme. La roche tend vers le schiste. On saisit sur le fait le travail sournois de la glace qui, penetrant dans la moindre fissure, use et fait eclater les rochers. Les herbes, les mousses, les arbrisseaux, puis les arbres montent a leur tour a l'assaut de ces blocs, etendenten patte d'oie leurs racines dans leurs fendillements, contribuant ainsi au travail qui les disloque et finit par les jeter en poussiere dans le vent qui les emporte au loin ou dans 1'eau des torrents qui les roule jusqu'a la mer.... Et je me prends a rever de ces masses pierreuses se detachant de la montagne, se precipitant les unes sur les autres dans leur course folle, degringolant dans le gave qui se tord et mugit en les recevant, puis je les vois par la pensee escalader la rive opposee, d'oii elles retombent comme epuisees dans la vallee, statues desormais immobilisees pour toujours, indifferentes et impassibles.
... Et c'est au milieu de ces horreurs infernales, a la suite de gorges d'une etrangete sauvage... des paysages d'une douceur elyseenne, des Hots de verdure arreles comme des radeaux au milieu du courant qui les caresse d'un cerne blanc comme du lait,... puis des
fonds de vallees, bordees par des glaciers cristallises ou des champs de neige palpitante, des lacs limpides, oil des cascades, ces larmes de la montagne, tombent gracieuses comme des voiles de mousseline....
Mes yeux s'arretent haut, tres haut sur un point vacillantentredeuxgeantsde pierre ; minces silhouettes se mouvant d'un balancement lent, decrivant une courbe elegante dans un lointain vaporeux....
— Monsieur Bidard, pretez-moi done votre lorgnette, s'il vous plait (il en a une excellente!).
Je la braque sur le point qui se deplace et je reconnais deux faneuses qui, a larges coups de faucille, abattent l'herbe de leur prairie, accrochee en nid d'aigle a la montairne.
A mesure que nous avancons, nous entendons monter un grondement mugissant.
Ce sont les cascades.
De loin leur presence est signalee par une poussiere blanche, qui clonne l'iljusion de la fumee de quelque grand champ de bataille. II faut se hater de passer, car cette brume argentee se condense en un brouillard qui vous trempe jusqu'aux os. En prenant lateralemenl pour monter sur le plateau, on arrive a percer ce brouillard et a voir les chutes. Ce lie sont d'abord que des ruisseaux qui se reunissent en babillant, puis ce devient une masse d'eau qui roule en bouillonnant a grands flots, decrit des courbes fantasliques, se heurte
EN N0RWEGE.
a des rochers, dresses comme des Titans, et les contourne en les couvrant d'ecume. Des remous se forment et font monter les unes sur les autres des vagues aux croupes enormes. Un arbre s'etant arrete au milieu du gouffre, l'eau le tord, le disloque et le hache, il tournoie
La cascade de Lotefos.
et tombe de chute en chute, simple fetu de paille pour cettetrombe qui passe. Avec un etonnement mele dune certaine emotion religieuse, nous assistons a cette manifestation d'energie naturelle, et le spectacle nous semble d'autant plus beau qu'en face Esperandos coule eurythmique, blanche et gracieuse comme une gaze flottante.
Quelle puissance latente est cachee dans cette masse d'eau et quelle reserve de force utilisable pour l'avenir ! Un ingenieur, qui est a mes cotes, affirme qu'elle serait suffisante pour actionner un dynamo servant a 1'eclairage de tout le departement de la Seine. Ce sera la houille blanche, remplacant la houille noire, dont quelques pessimistes nous predisent 1'epuisement dans une centaine de siecles
A quelques metres de la vallee, Lotel'os et Skarsfos confondent leurs eaux. Le torrent calme, assagi, passe sous les six arcades du pont qui porte la route, et je me demande comment ces piliers, dont les pierres ne sont pas meme cimentees, peuvent resister a une poussee aussi vigoureuse.
J'ai des compagnons qui s'obstinent a rester froids devant ces points de vue pittoresques. lis sont la, a cote de moi, pestant contre la premiere fournee de touristes qui dejeune en ce moment dans le chalet-hotel. II est vrai qu'il est une heure, et dame ! apres cette promenade en plein air, nous avons le droit et meme le devoir d'avoir les dents longues.
... Un grand tumulte,... ce sont nos camarades qui, rassasies et l'air parfaitement heureux du reste, se levent pour nous faire place. Notre appetit est tel que, sans attendrequ'on desserve, nous nous precipitons sur le beurre — ce n'etait peut-etre que de la margarine — et l'executons sans barguigner. Le reste viendra apres.
Le reste : des sardines a l'huile, l'inevitable saumon,
iii|iiiiiiiii|iiiiiiiii|iiimiii|iiimiii|iiiimii|iiiimii|iiiimii|iiiiiiiii|iiiiiiiii|iiiim cm 1 2 3 4 5 6 7 8 91011
3 H ffs^^"
ho — E=B
246 EN N0RWEGE.
co — E=H
des pommes de terre nageant dans le beurre, quelque chose de dur et coriace qui a la pretention de repre-
senter un beefsteak, et enfin pour dessert un fromage blanc, frais comme la cascade qui est tout proche.
Cn ij
Nousavons a peine le dernier morceau dans la bouche
CTl — E=M
qu'on nous presse de remonter en voiture A cinq
heures nous sommes de retour a Odde. Touristes, mes
freres, ne vous arretez jamais ici si vous ne voulez pas
voir votre porte-monnaie se vider comme par enchan-
tement. Ces magasins sont decidement trop tentants.
co — e=M
Objels en filigrane emailles, d'un travail curieux, dentelles ajourees, bijoux a pendeloques, particuliers au
pays, couronnes de fiancees, costumes somptueux du Hardanger, tapis moelle'ux rappelantl'Orient, tout con-
court a nous induire ententation. Hatons-nous de nous soustraire a cette contemplation, car voici que le sifllet
du petit canot a vapeur se livrea des appels desesperes.
— Ohe du canot! crient nos jeunes gens, avec cet
accent de pur parisianisme, qui, pendant le voyage, a
co =■
ete un etonnement et une torture pour l'equipage anglais.
Nous n'avons que le temps de nous affaler dans
rembarcation, nos innombrables paquets et nous... et
Cn =■
en route! Un quart d'heure apres, les echelles sont
relevees et nous faisons route pour Stavanger.
cm 12 3^
ODDE
II est six heures.... La cloche pique le diner. C'est vraiment insupportable d'etre oblige de contenter la petite bete qui est en chacun de nous, au moment oil nous nous trouvons en face de Tun des plus beaux fjords de la Norwege : aussi beaucoup de touristes se hatent-ils d'escamoter leur repas et de remonter sur le pont.
Regardez une carte de la Norwege, et vous verrez que le Sorfjord, sur lequel nous naviguons en ce moment, donne tres nettement l'impression d'une cassure produite brusquement. A droite se profile le massif norwegien, et, a gauche, c'est le plateau debordant du Folgefond, avec ses tranches verdatres, qui descended en coulees, a mi-pente du fjeld. Des oasis delicieuses, d'une fertilite que nous n'avions pas encore . constatee, occupent de petites vallees, couvertes de pommiers et de cerisiers en fleurs... et c'est derriere des bois ombreux l'apparition des chutes d'eau qui, sortant du glacier du Folgefond, vont gagner le fjord. A neuf heures nous atteignons le Hardangerfjord. Neuf heures! c'est maintenant la nuit absolue. Notre conception eut ete par suite incomplete, si le baron de Guerne n'avait eu l'heureuse inspiration de nous reunir dans le salon de l'avant, pour nous faire passer sous les yeux les projections photographiques relatives a ce fjord. Tres aguiche, je monte sur le pont, apres la conference, pour tacher de saisir quelques-uns des aspects traduits par l'appareil. Dans cette region si froide et si humide, ou il pleut bien 300 jours par an, il fait, ce soir,
un temps plutot tiede. II est vrai que nous sommes au 6 aout! La lune baigne de ses reflets d'opale les bavures du glacier qui s'echappent du plateau.... Les plages boisees qui bordent le fjord ne nous apparaissent plus maintenant que comme de grandes trainees d'ombre, servant de repoussoir a la blancheur des neiges qui les dominent.
STAVANGER
STAVANGER
Silhouette. — Exterieur et interieur de la cathedrale. — Le marche. — En doublant le cap Lindesness. — Coucher de soleil.
6 aoiit.
... Une ville de 25 000 ames, posee sur un bras du Stavangerfjord. Au ras du quai, des magasins a pilotis, sous lesquels vont et viennent de petits canots, legers comme des hirondelles.... En profondeur, des maisons bleues et roses qui, sous l'incendie du soleil matinal, papillotentgaiement. Etpuis, toutla-bas, sur la hauteur, un monument flanque de quatre tours, vers lequel instinctivement nous nous dirigeons: c'est la cathedrale.
... Dans le silence de la ville encore assoupie, nous montonsde petitesruelles qui se deroulent en tire-bouchons. Au milieu de lachaussee, le ruisseau passe sans se gener; c'est d'une simplicite primitive.
La duchesse chemine devant moi. Elle parait de fort mechante humeur... peut-etre parce que ses hotlines
n = 3 iE
^Mi^B
H > — = PO —
co — =
finement claquees subissent les meurtrissures de ce
ip^
pave pointu, en tete de clou — 1
Je regarde avec curiosite les maisons en bordure de
la rue. Elles sont menues et toutes basses d'etage;dans
Cn — =
les quartiers riches, les fenetres s'avancent en auvent,
abritees, l'ete, par un appareil en toile rayee, qui setend
et se detend. 11 parait que cejoli joujou sert a preserver
les Stavangeroises des rayons trop ardents du soleil.
Dans ce cas, il ne doit pas etre mis souvent en mou-
vement, car, nous autres, sous nos pardessus d'hiver,
CO —
doubles de fourrure, nous grelottons.