LE PANAÏR. — LA LOTTE
(Photographie du baron de Baye.)
tout imprégné du parfum des plantes aromatiques. Et ce mouvement, imposé par la vie, surmonte cette immobilité voulue par la mort; cela, sous un ciel radieux que les vols de pigeons tachent à peine de leurs circuits capricieux. Comme contraste, la terre triste et nue, sans parure, disparait sous les pierres qui ne permettent pas à la végétation de s'épanouir. 0 terre! on croirait que tu as compris le sombre rôle que tu joues en cet endroit; celui d'une
mère qui, après avoir donné la vie à ses enfants, la leur reprend et, après leur avoir fourni le berceau et la nourriture, leur offre son sein comme tombeau !
Mais nous voici au milieu de la foule joyeuse réunie sur la place du village et difficilement contenue par la police. Tandis que le starchina (maire) nous présente à M. de Kamensky, maré-
LE PAN Alil. — LA LUTTE.
(Photographie du baron de Baye.)
chai de noblesse, et à moi, le pain et le sel, des cris de « Vive la France, vive l'Alliance » s'élèvent dans les airs, le drapeau français est déployé et flotte auprès des drapeaux russes.
A l'école, on avait réuni quelques échantillons des costumes très richement brodés que les Grecs portaient avant d'avoir complètement adopté la mise des populations russes. Après avoir pris chez le starchina un repas local composé de soudiouk, saucisson de mouton; de kazan-khaôrma, mouton cuit dans son jus; de tchirtchir, pâté de mouton; de mayali-pénirr, fromage blanc; de kaïmak, crème cuite au four et sucrée, nous allâmes assister au festin
servi à plus de 500 pauvres, accourus des environs pour assister au Panaïr.
Il faut vous faire connaître en quoi consistent ces fêtes populaires nommées Panaïr ou Panhair. On a proposé de faire dériver ce nom du mot grec navaytipto, qui signifie je rassemble, ou encore du mot Panaïa qui, dans le langage du pays, mélange de turc et de tatare, signifie Notre-Dame. Les Vataïdji sont les orga-
PANAÏR DU VILLAGE MANGOUCHE. — LE CHAMPION ILIA TOULAÏNOFF. (Photographie du baron de Baye.)
nisateurs de cette fête qui débute par un Te Deum. De l'église, on se rend à des agapes populaires auxquelles tout le monde prend part. Le principal mets est le « plov », fait de riz et de mouton, et la principale boisson, la « bouza >, composée de millet fermenté. Ensuite ont lieu les luttes réglementées selon de très anciens usages.
Les vieillards en sont les juges. Les prêtres assistent au combat. La foule forme un cercle au milieu duquel deux hommes appartenant à des villages différents vont lutter corps à corps. Revêtus
d'un pantalon et d'une blouse de toile serrée à la taille par une ceinture, ils s'avancent pieds nus, l'un vers l'autre. Ils font le signe de la croix, s'embrassent, puis cherchent à se renverser. Pour sortir vainqueur de la lutte, il faut terrasser son adversaire de façon à ce que son dos touche le sol. Dans ces combats, l'adresse prime souvent la force. Le même champion doit remporter trois
PANAÏR DU VILLAGE MANGOUCBE. — PAUL LAGO, VAINQUEUR. (Photographie du baron de Baye.)
fois la victoire dans trois luttes successives, contre trois rivaux différents.
J'ai assisté à six de ces luttes. Dans la première Archip Dérimoff a été vaincu par Basile Sokoloff. Dans la deuxième, Sokoloff par le célèbre Ilia Toulaïnoff, du village Stare Krim lequel, dans la troisième, renversa Jean Poupou, que je vous présente. Dans la quatrième, Toulaïnoff deux fois triomphant, est vaincu par Paul Lago que voici. Ce dernier, lutte une deuxième fois contre Gabriel Kharasakhal. Lago est déclaré vainqueur. Outre un prix de 25 roubles, il reçoit, à la manière antique, une tête de bœuf avec
les cornes dorées. Cette cérémonie termine le Paaaïr d'une façon bien curieuse. Le nom du héros est acclamé et devient célèbre, même au loin. Les vieillards assurent que le triomphe du Panaïr donne au vainqueur un honneur qui rejaillit sur sa postérité. Hais puisque nous sommes au milieu de ces Grecs, ne les quittons pas sans recueillir chez eux plusieurs de leurs coutumes qui, hélas! tendent à disparaître.
Il subsiste encore quelques ressouvenances du paganisme dans la manière de célébrer la fête de saint Jean-Baptiste. On raconte que, la veille de cette fête, le ciel s'entr'ouvre et c'est le moment de s'occuper de bonne aventure. Pour cela, on prend un grand récipient rempli d'eau; tout d'abord, des plantes aromatiques et des fleurs y sont jetées, puis des objets métalliques appartenant à diverses personnes. Les couteaux sont prohibés. La nuit venue, le récipient placé sous le ciel étoile doit y rester jusqu'au jour. Dès l'aube, on choisit pour en retirer les objets, un petit garçon ou une petite fille. On tient un fichu au-dessus de la tète de l'enfant et les femmes se mettent à chanter. Le sujet de la chanson permet de deviner le sort du possesseur de tel ou tet objet, sorti de l'eau.
Il y a des coutumes non moins curieuses usitées lors de la naissance d'un enfant. On saupoudre son corps de sel afin de le préserver de la corruption. On place sur la tête de la jeune mère un grand pain et on lui pose cette question : Quel est le plus lourd, de toi ou du pain? Elle doit répondre : le pain. Celui-ci est ensuite distribué aux pauvres. Pendant un certain temps on trace chaque soir sur le front de la mère une croix avec du bleu en poudre délayé dans de l'huile. Enfin, au bout de trois jours, la marraine de l'enfant apporte à la mère une soupe faite de riz et d'une poule. L'aile et le cou de la volaille sont mangés par la mère afin que l'enfant devienne fort et tienne sa tête droite. Sous peine de grand péché, la mère ne doit pas quitter la maison pendant quarante jours. Un proverbe dit que l'herbe même ne pousserait pas là où elle poserait le pied.
La marraine place dans la couverture de l'enfant un morceau de sucre et un morceau de pain brûlé sur un cierge, en disant : « Que tes cheveux deviennent un jour blancs comme ce sucre. » C'est un souhait de longue vie.
Les usages pour le mariage ne sont pas moins curieux. Avant les fiançailles, des intermédiaires envoyés par la famille du jeune homme se rendent chez les parents de la jeune fille, apportant de
la vodka (eau-de-vie). Ils disent: « Nous sommes venus pour chercher une rose, peut-être recevrons-nous une citrouille. » On invite les intermédiaires à un repas; si les parents de la jeune fille ne veulent pas accepter les propositions, on ne pose sur la table que des noisettes, une fourchette et une citrouille dorée. Si, au contraire,. la demande est accueillie favorablement, le repas est plus complet. Le jour des fiançailles, le futur envoie à sa promise un présent nommé « marama », c'est une écharpe brodée d'or ou de fils de couleur.
La jeune fille baise les mains de tous les parents du fiancé, mais n'a le droit de parler que lorsqu'elle à reçu un cadeau consistant soit en un mouchoir de soie, soit en monnaies d'argent ou même en friandises. Ensuite, on l'autorise à répondre aux questions, mais seulement par oui ou par non. Cette coutume se nomme : dil saklaye, ce qui veut dire : elle cache sa langue. Autrefois, cet usage se prolongeait après le mariage et le beau-père devait délier la langue de sa bru au prix de quelques pièces d'or.
Passons à la cérémonie du mariage, dont la célébration a lieu généralement le dimanche, mais les fêtes ont commencé depuis une semaine. Le fiancé donne à la jeune fille un cadeau, aiakoltchou, consistant en étoffes de couleurs variées et en friandises.
Il y a un jour appelé « élek-toïou », autrement dit : fête du tamis. Tous les parents de la fiancée doivent faire passer de la farine à travers un tamis, mais en apportant grand soin à le faire doucement, car les mouvements brusques ou inégaux prédisent aux futurs époux une vie malheureuse.
Enfin, le vendredi qui précède la cérémonie nuptiale, les parentes de la fiancée frottent sa tête avec une poudre couleur du tabac, c'est le produit d'un végétal. Délayée dans l'eau, cette poudre prend une couleur rouge. Elle se nomme « kna », du mot « khane » qui signifie sang. Autrefois, on ne teignait pas seulement les cheveux, mais les ongles et le creux de la main. Chacune des parentes, munie de la poudre en question, exécute une danse spéciale en chantant une chanson de circonstance. Puis, tour à tour, elles frottent les cheveux.
« Fiancée ta khna est délayée,
« Tes tantes restent Tune à côté de l'autre ;
« Voilà la khna posée sur ta tète,
< Et la fiancée est habillée de rouge.
c Fiancée que la khna le donne la santé,
t Que ton pain et sel nouveau aient bon goût.
€ On t'a séparée de ton ancien pain et sel,
« Fiancée habillée de rouge ! »
Puis, lorsque cette cérémonie de la teinture est terminée, la marraine noue les cheveux de la fiancée et on la conduit au bain Après le bain, elle est ramenée chez ses parents, sous un lorv châle rouge. Autrefois la robe devait être également rouge.
Pendant cette procession du bain à la maison, les femme* chantent :
t La fiancée s'avance escortée de ses amies,
€ Elle laisse dans la poussière l'empreinte de ses pieds,
t Elle ne pense qu'à son amour,
« La fiancée habillée de rouge!
t Faites pleurer la fiancée, faites-la pleurer t Car ce sont des jours où elle doit pleurer. « On va la séparer de son père et de sa mère, « Tels sont ces jours, « Pour la fiancée habillée de rouge !
« On va la faire descendre de sa maison rouge ' ,
« On va lui donner des chevaux rouges4,
« On va la mener chez son futur époux,
« La fiancée vêtue de rouge ! »
Les parents de la fiancée vont à sa rencontre avec de l'eau de rose.
Gomme vous le voyez, en ces pays où, depuis plus de cent ans, des éléments les plus variés se sont donné rendez-vous, en ces pays où l'activité humaine a multiplié les centres industriels, en ces pays de création moderne, on retrouve, comme dans toute la Russie, quelques souvenirs poétiques imprégnés d'un parfum tout oriental.
Celui qui étudie à fond l'immense Russie est charmé de ce grand mélange d'éléments variés, de la diversité des races et des cou-