GENERAL COMTE ROSTOPTCHINE
Rostoptchine (il l'avait placé au fond de son portefeuille pour avoir le temps de s'orienter et, comme on dit, de sonder le terrain). Le tour du manifeste arrive enfin. L'Empereur est très satisfait de la teneur et de la rédaction de cette pièce. Rostoptchine tâche encore de le détourner d'un acte qu'il considère comme néfaste. Mais son éloquence n'a pas plus de succès que la veille. L'Empereur prend la plume et se prépare à signer le document. C'est alors qu'un rayon d'espoir commence â luire aux yeux de Rostoptchine qui avait soigneusement étudié la psychologie et les habitudes de l'Empereur et le connaissait à fond. Ordinairement, Paul Ier signait rapidement et même d'une manière brusque. Cette fois, il apposa sa signature lentement, comme s'il dessinait chaque lettre. Puis il dit à Rostoptchine : « Ce papier te déplaît fort, n'est-ce pas ? — Au delà de toute expression. — Et de quoi serais-tu capable si je le détruisais ? — Mais de tout ce qu'il plairait à Votre Majesté.-.., par exemple de chanter un air d'opéra ». Et il cita un air que goûtait particulièrement l'Empereur.
a Eh bien, chante! », lui répondit l'Empereur, et Rostoptchine commença à moduler l'air avec toutes sortes de fioritures. L'Empereur se mit à chanter avec lui, puis il déchira le manifeste et en rendit les morceaux à Rostoptchine. On peut se figurer l'étonnement de ceux qui, dans la chambre voisine, attendaient le résultat de cette audience avec une impatience mêlée de tristesse (1).
Voici un autre trait qui peint la manière d'être de Rostoptchine lorsqu'il était ministre des Affaires Étrangères. Il est rapporté dans les mémoires du prince Pierre Viazemsky, auquel Rostoptchine l'avait raconté. Un des ambassadeurs en Russie écrivait : « J'ai jeté la sonde dans
(i) Œuvres complètes du prince Pierre Viazemsky, t. VII.
l'océan de ta politique du comte Rostoptchîne »; celui-ci répondit : « A la suite de votre dépêche, j'ai l'honneur de vous annoncer, Monsieur, que l'Empereur me charge de vous ordonner de retirer votre sonde et de vous tenir en repos dans votre coquille » (1).
Le caractère un peu fantasque de Rostoptchine et sa franchise assez brutale devaient amener sa disgrâce. Le uns l'attribuent à son opposition à l'alliance française (2), d'autres à des difficultés avec le comte Panine (3), qui lui était hostile. Du reste, Panine avait des raisons pour vouloir Téloignement d'un homme dévoué au Tzar et qui eût pu le gêner dans ses projets. C'était en 1801 et la mort violente de Paul I*r suivit de près la disgrâce de son ami. Rostoptchine s'était retiré à Voronovo dont il avait déjà fait l'acquisition et d'où il écrivait au comte Simon Woronzow, à la date du 3 juillet 1802 : « C'est toujours malgré moi et pour des raisons indispensables que je quitte le séjour où je suis si heureux afin de jeter un coup d'oeil sur la ville de Moscou » (4).
Ayant été longtemps en faveur auprès de Paul Ier, Rostoptchine ne pouvait être persona grata auprès de l'empereur Alexandre. Il demeura donc écarté des affaires et vécut dans la retraite de 1801 à 1810.
Cette période de sa vie, il la passa en grande partie à Voronovo.
D'après le comte de Ségur, le personnel de Voronovo était alors très considérable. Tout un monde de domestiques se partageait le service du château; la besogne rf en était que plus mal faite, chacun se renfermant strictement
(i) Même ouvrage, p. 125.
(2) La Grande Encyclopédie.
(3) Portraits russes des XVIII* et XIX* siècles, t. I, n° 12, 1905.
(4) Correspondance du comte Rostoptchine avec le comte Woronfow, publiée par Barténieff dans les Archives du prince Woron^ow, t. VIII. Moscou, 1876.
dans ses attributions. Mais cette profusion de serviteurs oisifs est une des mille obligations résultant de la coutume qui a forgé de véritables chaînes pour ceux qui sont censés libres, parce qu'ils sont les mattres. Le nombre des domestiqués (1) de Voronovo, à cette époque, s'élevait à près de cent. Au-dessus d'eux, et sans compter les intendants qui, dans cette cour au petit pied, jouaient le rôle de ministres, vivaient plusieurs autres personnes, hôtes du château à divers titres et à divers degrés, plus ou moins utiles, plus ou moins aimés des maîtres de la maison. Les lettres du comte Rostoptchine les peignent en traits vits et naturels qui font revivre tout ce monde évanoui.
C'étaient d'abord Técuyer Rachvitz, appelé de Berlin pour diriger ses haras, et le vétérinaire prussien Reiner, préposé à la santé des chevaux et des immenses troupeaux qui peuplaient les fermes. Reiner, jeune homme aimable, était aussi agréable au salon qu'indispensable à l'écurie. Il causait bien, jouait du violon et joignait à ces qualités une passion très compatible avec son flegme germanique, celle de la dissection.
Le docteur Kraft, depuis longtemps médecin de la famille, était pour elle un véritable ami. Il habitait le château avec sa femme et ses enfants et quand il quitta le comte Rostoptchine, ce fut la mort qui l'en sépara (1804). C'était un homme excellent, Allemand de naissance, médecin' distingué que Rostoptchine avait déterminé à s'attacher exclusivement à son service en l'installant à Voronovo.
Après la mort de Kraft, le comte avait pris la résolulion de vendre sa somptueuse résidence de Voronovo. Il renonça à ce projet extrême, mais il acheta un hôtel à
(1) Le comte de Ségur semble oublier qu'on était aiors à l'époque du servage et, par conséquent, des serviteurs non loués.
Moscou et, de 1804 à 1812, il partagea son temps entre la campagne et la ville (1).
Vers cette époque la comtesse Rostoptchine avait embrassé le catholicisme et, durant plusieurs mois, elle n'en fit point part à son époux (2). Il importail, en effet, de ménager un homme facilement impressionnable et peu maître de dominer les impulsions de son caractère emporté.
Au début de la guerre, désignée par les historiens russes sous le nom de guerre patriotique, la personnalité de Rostoptchine fut tirée de l'ombre et il fit sa réapparition pour jouer dans l'histoire un premier rôle. C'est en effet de l'année 1812 que sa célébrité .date pour la masse du public. En sortantde sa retraite, le comte Rostoptchine, de grand chambellan qu'il était, fut fait général d'infanterie et nommé général gouverneur de Moscou, en remplacement du comte Goudovitch. Il prit possession de ses fonctions dans les derniers jours du mois de mars 1812(3).
Dans ce nouveau poste, il déploya une remarquable activité dans l'organisation des milices, s'efforça par ses proclamations de relever le moral de la population et, afin que Moscou ne tombât pas intact aux mains des Français qui y auraient trouvé d'amples moyens de se loger et de se ravitailler, il fit tout ce qui dépendait de lui pour propager les incendies qui anéantirent la moitié de la capi-
(1) Comte A. de Ségur : Vie du comte Rostoptchine, pp. 101 et suiv. — La maison de Rostoptchine à Moscou était à la Loubianka, non loin de l'église Saint-Louis-des-Français.
(2) F. Tastèvin : Histoire de la colonie française de Moscou depuis ses origines jusqu'en 1S1 2, pp. 135 et 136. Moscou, 1908.
(3) Dans une de ses lettres (28 avril 1813) au comte Woronzow, Rostoptchine laisse perctr ses regrets d'être éloigné de sa retraite de Voronovo : c Vous savez qu'après la mort de l'empereur Paul je vivais retiré dans ma terre de Voronovo, au sein de ma famille, de la paix et du bonheur. »
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Moscou 1811
taie, « L'ennemi en entrant à Moscou a trouvé la famine, et en sortant sa destruction, écrivait-il à Alexandre IêP; j'ai sauvé l'Empire, et je suis convaincu que j'ai votre estime, puisque Bonaparte m'a honoré de sa haine » (1).
Dans la suite, Rostoptchine se défendit, dans une brochure, datée de Paris, 1823, et intitulée : La vérité sur Vincendie de Moscou, de l'acte dont il tirait gloire en 1812, mais la postérité, d'accord avec ses contemporains et la plupart des historiens, le considère à juste titre comme l'instigateur de l'incendie de Moscou qui causa à Napoléon plus de tort que la perte d'une grande bataille et contribua singulièrement à rendre désastreuse la retraite de l'armée française.
L'histoire de l'occupation de Moscou par les Français, et de la catastrophe qui réduisit en cendres environ la moitié de la ville, est amplement connue et nous n'y reviendrons pas ici. Notons cependant que l'empereur Alexandre ne pardonna pas à Rostoptchine le meurtre de Véréstchaguine. Il lui écrivit à ce sujet : « Je suis trop juste pour vous parler un autre langage que celui de la parfaite sincérité : ce châtiment était inutile, et, dans tous les cas, ne devait pas être mis à exécution dans de telles conditions. >v Le peintre Vassili Véréstchagin a retracé dans une brochure intéressante (2) la fin tragique de son homonyme :
<c La foule qu'il (Rostoptchine) avait armée et ameutée par ses <c affiches » devenues légendaires, ayant résolu de se faire conduire contre Napoléon, s'opposait à son départ, et se pressait devant le palais du gouvernement. Pour se sauver, il eut l'idée de lui jeter, comme on agirait avec des loups affamés, une proie à dévorer. Il trouva juste- Ci) Portraits russes des XVIII* et XIX* siècles, 1. 1, n* 12, 1906. (2) Vassili Véréstchagin : Napoléon i* en Russie, p. 7. Paris, 1897.
ment sous sa main le fils du marchand Véréstchagin (sic), prévenu d'avoir traduit un article relatif à Napoléon, et il le livra à la populace comme le misérable par qui Moscou et la Russie périraient. Aucune main ne se levant pour faire justice du soi-disant traître, — un pâle et frêle jeune homme, — il le fit sabrer par un dragon. A la vue du sang, la foule se rua, attacha Véréstchagin à la queue d'un cheval et le fit traîner par les rues pendant que le gouverneur s'échappait par une porte de derrière et quittait la ville. »
On verra plus loin ce que le comte Rostoptchine se proposait de faire.
Il en voulait extrêmement au maréchal Koutouzoffde sa manière d'agir à son égard. « Le ressentiment du comte Rostoptchine contre Koutouzoff l'entraînait au delà des bornes de la justice et de la vérité » (1).
Lors de l'entrée des Français, le palais du gouverneur servit de logement au général Delaborde (2).
Quand l'armée russe eut quitté Moscou, couverte par Tarrière-garde de Miloradovitch, Koutouzoff réussît à dissimuler à l'armée française la direction qu'il avait prise.
(1) Comte A. de Ségur : Vie du comte Rostoptchine, p. 280. Paris, 1873.
(2) Baron Paul de Bourgoing .Souvenirs d'histoire contemporaine; épisodes militaires et politiques, p. 166. Paris, 1864. — Le baron Paul de Bourgoing, qui habitait avec le général Delaborde, dît aussi que lorsque Ton voulut allumer du feu dans les énormes poêles suédois du palais Rostoptchine, on trouva dans ces poêles et dans leurs tuyaux « tout un assortiment d'espèces de petits barils de bois remplis de matières incendiaires ».
<c Dès que son armée eut traversé Moscou, dans le plus grand désordre, il disparaît tout d'un coup et Napoléon tonne contre sa cavalerie qui ne sait pas retrouver le vieux général » (1).
« La piste de l'ennemi est perdue (expression de TEmpereur) ; on pousse des reconnaissances à fond dans toutes les directions; trente officiers se succèdent auprès du roi de Naples... » (2).
Voici la manœuvre qu'avaient opérée les Russes:
« Koutousoff, en abandonnant Moscou, s'était dirigé sur la route de Kolomna. Le 15 septembre, l'armée russe séjourna à Panki, à qualre ou cinq lieues de Moscou; le 16, elle traversa la Moskowa à Borowskoë. Koutousoff résolut alors de prendre sur le flanc de la ligne d'opérations de l'armée française une position offensive contre les communications de celte armée, et qui lui permît en même temps de couvrir Kalouga et les provinces méridionales de la Russie. La position de Taroutino, derrière la Nara, lui procurant l'avantage de couper la route centrale de Moscou à Kalouga..., fut choisie pour faire faire halte à l'armée russe » (3).
Le quartier général de Koutouzoff fut établi à Léta- •chefka (gouvernement de Kalouga). L'avant-garde de l'armée russe, commandée par le général Miloradovitch,
(1) Vassili Véréstchagin : Napoléon /" en Russie, p. 9. Paris, 1897.
(2) Baron Denniée : Itinéraire de l'empereur Napoléon pendant la campagne de 1 8 12, p. 100. Paris, 1842.
(3) Général Gourgaud : Napoléon et la Grande Armée en Russie, ou examen critique de V ouvrage de M. le comte de Ségur, p. 293. Paris, 1825.
Voici aussi l'opinion de Koch sur le parti adopté par Koutouzoff : « ...Selon moi, l'essentiel était d'empêcher Kutusoff de s'établir à Tarutino, d'y recevoir et d'y organiser les renforts de l'est et du midi de la Russie. Dès qu'on se décidait à cantonner l'armée dans la capitale, le sort de la campagne devait dépendre de la force respective et de la composition des armées. Or, le maréchal Kutusoff doubla en six semaines ses bataillons et disposa d'une immense cavalerie; Napoléon au contraire ne se renforça que de dix mille
se trouvait sur la vieille route de Kalouga, entre Krasnaïa Pakhra et Tchirikovo (gouvernement de Moscou).
D'après de Brandt, ce fut le prince Poniatowski qui retrouva la trace de l'armée russe se portant de l'Est à l'Ouest pour menacer la ligne de communication des Français.
a La division Claparède, tenue en réserve pendant la première partie de la campagne, était passée en première ligne. Elle opérait, ainsi que la division Dufour, de concert avec le corps de Poniatowski; celui-ci, envoyé par Napoléon du côté de Toula, avait su retrouver les Russes plus promptemenl que Sébastiani et Murât » (1).
Quoi qu'il en soit, quand Murât fut informé de la direction que suivait l'armée russe, il se hâta de reprendre le contact.
<( Le roi de Naples avait d'abord pensé que l'ennemi se retirait directement sur l'Occa (Oka) ; mais aussitôt qu'il eut reconnu le véritable mouvement de l'armée russe, il la suivit dans sa nouvelle direction » (2).
De la marche en avant des troupes de Murât, il devait nécessairement résulter des conflits avec Pavant-garde de l'armée russe. En effet, le 29 septembre, le prince Poniatowski remportait un assez sérieux avantage à Tchirikovo, alors que, le même jour, Murât courait un grand danger dans une rencontre avec les cosaques. Il fut sauvé grâce à l'intervention du capitaine polonais Malszewski.
Comme il pouvait résulter de ces escarmouches que
hommes. Il n'y avait pas parité, et plus cette situation se serait prolongée, plus il eut été difficile de se maintenir à Moskow. » (Examen de l'histoire de Napoléon et de la Grande Armée, par M. le comte Ph. de Ségur, et de la critique qu'en a faite M. le général Gourgaud, p. 20. Paris, 1826.)
(1) Baron Ernouf : Souvenirs d'un officier polonais (général de Brandt). Scènes de la vie militaire en Espagne et en Russie, p. 299. Paris, 1877.
(2) Général Gourgaud : Napoléon et la Grande Armée en Russie, ou examen critique de touvrage de M. le comte de Ségur, p. 293. Paris, 1825.
Voronovo tombât aux mains des Français, Rostoptchine, qui se trouvait avec l'avant-garde de l'armée russe, mit son projet à exécution.
L'Anglais Wilson, commissaire militaire, raconte que, « lorsqu'ils étaient aux bivouacs près de Moscou, le général gouverneur (Rostoptchine) se plaignait amèrement, pendant toute la nuit, de ce que Koutouzoff avait abandonné Moscou sans l'avoir prévenu ainsi que cela avait été convenu; de sorte que les autorités et les habitants avaient perdu la possibilité de déployer une bravoure plus que romaine : une bravoure russe, en brûlant la ville méthodiquement, avec le concours de toute la population, avant qu'elle fût souillée par la présence de l'homme de proie, et il déclara qu'il ne pardonnerait jamais au maréchal de l'avoir trompé.
« La même nuit, de sa propre main, il brûla sa belle habitation de Voronovo » (1).
« Tout le monde autour de lui, raconte son petit-fils, le comte A. de Ségur, crut qu'il avait voulu revoir une dernière fois cette splendide habitation qui, pendant bien des années, avait abrité son bonheur. Sa pensée était bien différente. Son âme avait embrasé Moscou, il voulut que sa main embrasât sa plus chère demeure : « Ce que j'ai aca compli à Moscou, dit-il en présence des généraux qui <c l'avaient accompagné et qui cherchèrent vainement à le a détourner de son projet, je prétends le faire ici, en incena diant de mes mains celte demeure que je voudrais en ce « moment vingt fois plus belle et plus riche. »
Ces paroles, de même que la scène qui suivit, sont rap-
(4) Zabéline : Le Stane de Sètoun (Kounzévo et ses environs), p. 102.
portées par sir Robert Wilson (i), attaché à l'armée russe •en qualité de commissaire anglais, qui a laissé, lui aussi, des mémoires sur la campagne de 1812.
« Quand les troupes commencèrent à se rapprocher, le comte Rostoplchine entra dans son château, suivi de ses hôtes qu'il avait priés de l'accompagner. Sous le vestibule, on leur distribua des torches allumées. Au premier étage, on pénétra dans sa chambre à coucher; il s'arrêta un moment; tous ses souvenirs d'un passé de bonheur se dressèrent devant ses yeux, remplirent son cœur d'émotion et firent trembler sa main prête à détruire les objets de sa plus tendre affection. Tout à coup, se tournant vers sir Robert Wilson, il lui dit : « C'est mon lit de noces, je « n'ai pas le cœur d'y mettre le feu ; épargnez-moi ce cha- « grin. » Le commissaire britannique, profondément ému, hésita quelque temps et ne se décida enfin à rendre au comte Rostoptchine cet étrange service qu'après l'avoir vu lui-même incendier le reste de l'appartement.
« Quand le château fut en flammes, Rostoptchine descendit pour mettre le feu aux écuries et s'arrêta immobile à contempler ces magnifiques constructions que l'incendie dévorait déjà. Lorsque enfin le beau groupe qui surmontait l'entrée principale, groupe modelé d'après celui de Monte Cavallo à Rome, se fut écroulé : « Me voilà content 1 » s'écria-t-il avec un soupir d'amère satisfaction.
« Le sacrifice était consommé. Avant de s'éloigner de ces ruines embrasées, Rostoptchine traça les paroles suivantes sur un écriteau qu'il attacha de sa main à la porte de l'église de Voronovo demeurée intacte.
(1) E. D. Forges : Le général sir Robert Wilson, commissaire au camp russe pendant la guerre de 181 2. Paris, 1861.
« J'ai embelli pendant huit ans cette campagne et j'y ai vécu heureux au sein de ma famille. Les habitants de cette terre, au nombre de mille sept cent vingt, la quittent à votre approche, et moi, je mets le feu à ma maison, pour qu'elle ne soit pas souillée par votre présence. Français, je vous ai abandonné mes deux maisons de Moscou avec un mobilier d'un demi-million de roubles, ici vous ne trouverez que des cendres » (1).
Dans son Histoire de Napoléon et de la Grande Armée en i8i2y le général Ph. de Ségur, donne une version identique de cetle inscription (2).
Le général de Brandt, dans ses souvenirs, en rapporte une autre ainsi que quelques détails qui diffèrent de ceux qu'on a lus précédemment.
« Là (à Voronovo) se trouvait la résidence seigneuriale du fameux Rostoptchine (Spass-Kouplia), qu'il venait d'incendier de ses propres mains. L'habitation principale et toutes les dépendances n'étaient plus que des ruines; une tour ronde, située à l'angle d'un long mur, et surmontée d'une gigantesque effigie de cheval, avait seule échappé à la destruction. A l'entrée de ce qui avait été le château, était attaché un écriteau portant en gros caractères une inscription française, que des milliers de personnes ont lue ce jour-là, comme moi. Elle était ainsi conçue :
« Tai mis le feu à mon château qui me coûte un million, pour qu'aucun chien [de] Français n'y loge.
« II n'y avait pas autre chose, et toutes les paraphrases
- (i) Œuvres de Rostoptchine. Édition Smirdin. Saint-Pétersbourg, 1863 (en français et en russe).
(2) Dixième édition, t. II, p. 78. Paris, 1834.
qui ont été publiées depuis sont absolument inexactes. Je puis d'autant mieux l'affirmer, que longtemps après j'ai revu cet écriteau chez un ancien officier de mon régiment, nommé Madalinski, qui avait emporté cette pièce, et la conservait précieusement. Le bourg de Voronovo avait été également. livré aux flammes » (1).
Et le traducteur ajoute en note :
« Le commissaire britannique, sir Robert Wilson, a raconté en détail cet incendie du château de Rostopchine, qui s'était accompli sous ses yeux. Mais il devait être déjà parti quand le terrible gouverneur de Moscou rédigea son écriteau. Le texte qu'il en donne est évidemment une de ces paraphrases dont parle notre auteur. Celui dont le général de Brandt atteste l'authenticité de visu est bien plus conforme au caractère de Rostopchine » (2).
Remarquons que de Brandt parle d'une inscription apposée à la porte du château et non à celle de l'église de Voronovo. N'y aurait-il pas eu deux inscriptions?
Quoi qu'il en soit, une autre variante figure dans un ouvrage allemand dont la traduction française parut en
Ce château a été jusqu'à présent le séjour d'un homme d'honneur, il ne servira pas de retraite aux soldats abusés d'un homme qui s'est fait voleur de grands chemins (3).
(1) Baron Ernouf : Souvenirs d'un officier polonais. Scènes de la vie militaire en Espagne et en Russie (4808-1812), p. 300. Paris, 1877.
(2) Même ouvrage, p. 300.
(3) Campagnes de Buonaparte en 1812, 181 3 et 1814, jusqu'à son abdication, traduit de l'allemand par M. Breton de la Martini£re, interprète assermenté, p. 55. Paris, 1814.
Ceci se passait le 2 octobre, et il est probable que, sitôt après l'incendie de sa demeure, Rostoptchine alla rejoindre le général Barclay de Tolly pour lequel il avait beaucoup d'affection et qui, lui aussi, éprouvait de Tanimosité contre Koutouzoff.
Dans une lettre du 28 avril 1814, Rostoptchine parle à son ami et confident le comte Woronzow de Pincendie de Voronovo :
« Bonaparte, pour rejeter l'odieux sur un autre, m'a gratifié du titre d'incendiaire, et plusieurs Russes le croient; moi qui ai perdu à toute cette histoire près d'un million, car Voronovo et tous les établissements sont brûlés; ma maison de campagne qui me coûtait cent cinquante mille roubles brûlée par ordre suprême de Bonaparte ; ma bibliothèque, mes tableaux, mes estampes, mes instruments de physique, tout a élé brûlé et saccagé. Je le dis à vous comme à un ami, car je ne parle pas de cela et je n'y pense pas. Ma femme, un ange du ciel, et mes enfants se portent bien. Ma fortune se rétablira, et comme je m'en remets à la Providence, je ne pense pas à l'avenir, persuadé que si, par un concours de circonstances, mes enfants étaient réduits à la mendicité, ils n'auraient qu'à se rendre à Londres et dire dans le parc Saint-James : « Nous mourons de faim, et notre père était gouverneur « général de Moscou Tannée 12. » — Alors ils auraient de quoi boire et manger, et vivre à l'abri de la misère » (1).
D'autre part, dans sa brochure intitulée : La vérité sur Pincendie de Moscou, publiée en 1823, Rostoptchine s'attache
(1) Correspondance du comte Rostoptchine avec le comte Woronzow, ambassadeur en Angleterre; publiée dans les Archives du prince Woronfow, par Barténiffe, t. VIII. Moscou, 187G.
à réfuter point par point les Bulletins de Napoléon 1" ou, plutôt, il place des observations à côté de chaque bulletin. Dans ce travail, il e&t encore question de l'incendie de
Ainsi, à propos du 23e Bulletin, en date du 9 octobre : « Il paraît que Rostopchine est aliéné. A Voronovo, il a mis le feu à son château. »
En face de ces lignes, Rostoptchine, inspiré par son caractère fougueux et passionné, a mis ce qui suit :
« Je ne sais pas pourquoi Napoléon me fait perdre l'esprit. J'ai mis le feu à mon château par la raison que j'ai indiquée dans un écrit collé sur la porte de l'église, et je n'ai fait que prévenir l'ordre donné à un officier envoyé à Voronovo qui ne trouva que des cendres; il raconta ceci à un colonel russe qui le ramassa pendant la retraite, après le passage de la Bérézina. Napoléon aimait à brûler; preuve l'ordre donné au maréchal Mortier d'avoir soin de mettre le feu à mes deux maisons à Moscou (Expédition de Russie, t. II, p. 344). Celle qui est à la barrière fut brûlée, mais l'hôtel en ville ne le fut pas, parce que, le lendemain du départ de la Grande Armée, Moscou était rempli de cosaques et de paysans armés qui remplissaient les rues » (1).
Voronovo ne fut pas seulement le théâtre d'un incendie, il fut aussi un champ de bataille.
« Le 20 septembre (2) l'armée arrive à Taroutino. L'arrière-garde de Miloradovitch et le détachement du comte Osterman Tolstoï se réunissent devant Voronovo. Comme l'ennemi (les Français) semble manifester l'inten-
(1) Comte Rostoptchine : La vérité sur l'incendie de Moscou. Paris, 1823.
(2) Vieux style.
tion de tourner leur flanc droit, le général Miloradovitch modifia alors ses dispositions et fit reculer ses troupes au delà du pont qui se trouve à Voronovo, son infanterie et sa cavalerie légère disputèrent pendant quelques heures la plaine qui s'étend devant Voronovo. Le soir, le général Miloradovitch plaça la première ligne de son infanterie à une verste derrière Voronovo, et la seconde à une verste plus loin que la première. Le 21 (l), à deux heures de Paprès-midi, l'ennemi reprit l'offensive contre l'arrièregarde russe, tant sur la grande route que sur un autre chemin, pour tourner Voronovo. Miloradovitch fut obligé de se retirer. Il avait devant lui le roi de Naples » (2).
« Au combat de Voronovo, une des épaulettes de Miloradovitch fut atteinte par une balle. Sans rien perdre de son assurance habituelle, il se prit à dire d'un ton calme, en même temps qu'il montrait son épaulette : « Enfin, voilà la « première balle qui vient de m'effleurer » (3).
De Brandt, qui assista à l'affaire de Voronovo dans les rangs de l'armée française, la retrace ainsi :
« Le 2 octobre, nous eûmes une nouvelle et chaude rencontre avec Parrière-garde ennemie, toujours commandée par le Murât russe, l'infatigable Miloradovitch. On se préparait à jeter un pont sur la Moscha (Motcha), quand survint Sébastiani. « Allons donc, voltigeurs, dit-il, depuis « quand avez-vous besoin de pont pour franchir de pareils c ruisseaux? » Sur ce, tout le monde se jeta bravement dans ce ruisseau où l'on avait de l'eau à peu près jusqu'au cou ; il
(i) Vieux style.
(2) Colonel D. Boutourline : Histoire de V invasion de la Russie par Napoléon en 1812,1. I, pp. 324r325. Saint-Pétersbourg, 1824 (en russe).
(3) Anecdotes sur le comte Miloradovitch, réunies par son petit-neveu, le comte Grégoire Miloradovitch. Saint-Pétersbourg, 1886 (en russe).
y eut même un homme qui s'y noya. Grâce au concours de l'artillerie volante polonaise, à manteaux blancs, l'ennemi fut débusqué successivement du village d'Islowa Michalowa où il s'était fortement retranché, et d'une autre position à peu de distance en arrière. A la suite de cet engagement, les Russes se replièrent derrière le bourg de Voronovo » (1).
En somme, il y eut un premier combat près de Voronovo, à Motcha, sur les bords de la rivière du même nom, et un second aux abords du pont de Voronovo, entre le village et le château du comte Rostoptchine. Le lendemain, 3 octobre, les Russes battirent en retraite en présence du mouvement tournant des Français. Ce serait donc pendant les engagements du 2 ou, entre ces engagements et la retraite du 3, que Rostoptchine aurait incendié Voronovo.
Après que les Russes se furent retirés derrière la Pakhra, la situation devint la suivante, au moins sur la partie de l'échiquier dont nous nous occupons :
« Depuis que nous avions pris position sur la
Pakhra, ce fleuve traçait pour ainsi dire une ligne de tacite neutralité; des pourparlers s'étaient engagés entre les chefs, et ils avaient pris un caractère assez sérieux... » (2).
La confiance des Français au sujet d'une issue pacifique était grande et les Russes entretenaient avec soin cette confiance.
(1) Baron Ernouf : Souvenirs d'un officier polonais. Scènes de la vie militaire en Espagne et en Prusse, p. 299. Paris, 1877.
(2) Baron Denniée : Itinéraire de Y empereur Napoléon pendant la campagne de i8i2y p. 101. Paris, 1842.
Les Français occupaient les positions ci-après :
« 11 (Murât) était sur la route de Kalouga avec les 1er et 2* corps de réserve de cavalerie, généraux de Nansouty et Sébastiani, à la hauteur de Winkowo... derrière lui se tenait le 5e corps d'infanterie, prince Poniatowsky, et le 4e de réserve de cavalerie; général de Latour-Mâubourg. En outre, en arrière de Voronovo, le 3e corps de cavalerie, général Grouchy, s'était établi avec la brigade Frederick, du 1er corps d'infanterie » (1).
Les positions occupées par la première ligne n'étaient pas toutes avantageusement choisies, et la gauche,, sous Sébastiani, s'appuyait à un taillis qui n'était pas gardé, ce qui pouvait amener une surprise.
Mural aurait désiré opérer un mouvement rétrograde, pour s'établir sur des points mieux défendables. « Mais Napoléon n'y put consentir, quoique d'abord il eût indiqué Voronovo comme une position plus sûre ; dans celle guerre, encore à ses yeux plus politique que militaire, il craignait surtout de paraître fléchir. Il préférait tout risquer (2). »
Le général Gourgaud a contesté cette assertion du général de Ségur et, pour appuyer sa réfutation, il cita une lettre du major général Berthier à Mural, en date de Moscou, le 13 octobre, à deux heures du malin.
Voici une partie de celte lettre :
a L'empereur, d'après vos rapports, et d'après les reconnaissances qui lui ont été envoyées, pense que la position de Voronovo est belle, resserrée, et peut se défendre par de l'infanterie, qui couvrirait facilement la
(1) Colonel Biot : Souvenirs anecdotiques et militaires, p. 47. Paris, 1901.
(2) Général comte de Ségur : Histoire de Napoléon et de la Grande A rmée en 1812, p. 107, 10* édition. Paris, 1C34.
cavalerie. Si vous en jugez de même, vous êtes autorisé à prendre cette position.
« L'empereur a fait partir ce soir ses chevaux, et aprèsdemain l'armée arrivera sur vous pour se porter sur Fennemi, et le chasser. Il faut trois jours à l'armée pour arriver à votre hauteur; c'est donc encore quatre à cinq jours que vous avez à passer; et pour peu que vous craigniez que l'ennemi vous attaque,... vous avez la ressource de prendre la position de Voronovo... »
Nte recevant pas Tordre formel de se replier sur Voronovo, apprenant que, sous quatre ou cinq jours, il serait appuyé par toute l'armée, Murât conserva des positions en somme mauvaises ! Mais, s'il se décidait à y rester, il aurait dû tenir la main à ce que le service de sûreté fût fait d'une façon sérieuse.
Or, le 2e corps de réserve de cavalerie, celui du général Sébastiani était littéralement à là merci de l'ennemi qui, lorsqu'il le jugea bon, profita de l'occasion (1).
L'affaire de Winkowo commença dans la nuit du 17- 18 octobre, vers minuit. Nous n'avons pas ici à retracer les phases de celte rencontre qui fut très meurtrière et où les pertes furent à peu près égales de chaque côté. Les Français perdirent deux généraux; les Russes également
(1) En la circonstance, il n'y aurait pas eu, à proprement parler, de violation d'armistice : < Il n'y eut jamais de trêve entre les deux armées, seulement lès avant-postes de Miloradowitch, pendant quelques jours, suspendirent leurs hostilités et témoignèrent, à ceux du roi de NapJes, le désir et l'espérance qu'ils avaient de conclure la paix. Toutes ces fausses démonstrations nous abusèrent, et firent croire à l'armée qu'on attendait le retour du courrier expédié à Saint-Pétersbourg. Ce courrier devait arriver le 20 octobre, les Russes nous surprirent le 18; voilà ce qui fit dire qu'ils avaient attaqué trois jours avant l'expiration de l'armistice. » (Chef d'escadron Eugène Labaume : Relation circonstanciée de la campagne de Russie en 1812, 4* édition, p. 248, ■ote. Paris, 1815.)
deux et, en outre, le général Beningsen, qui commandait en chef, fut blessé.
Murât se replia sur Voronovo (1).
Une autre conséquence du combat de Winkowo fut l'évacuation de Moscou par l'armée française, évacuation à la fois tardive et précipitée.
« Les historiens français, aussi bien que les russes,
ont reconnu qu'en attaquant par surprise le corps d'armée de Murât à Winkowo, le 18 octobre, et en livrant à ses troupes étonnées un combat sanglant et meurtrier, le vieux maréchal fit une opération de guerre habile, funeste à nos armes et qui décida l'empereur Napoléon à l'évacuation précipitée de Moscou. Celui-ci comprit immédiatement l'étendue du danger, et dès le soir du 18 (ce fut seulement l'ordre de départ qui fut donné le 18, pour le lendemain 19, à 8 heures du malin), toute son armée était en marche vers Voronovo : lui-même partit le 19 au. matin; mais il était trop tard. En arrivant à Taroulino, il trouva la route de Kalouga barrée par des forces trop considérables pour qu'il pût tenter de leur passer sur le corps. Il voulut les tourner en se portant vers la vieille (en fait la nouvelle) route de Kalouga par un mouvement subit et imprévu, mais Koulouzolï le devança, une lutte sanglante eut lieu le 23 et le 24 octobre, à Malo Iaroslawelz » (2).
Voici quelques renseignements sur ces si importantes journées du 19 au 24 octobre, au cours desquelles, sur un échiquier où était compris Voronovo, Koutouzoff barra aux Français les deux routes de Kalouga, .ce qui obligea Napoléon .à opérer sa retraite par la vieille route de Smo-
(i) Thicrs : Histoire du Consulat et de VEmpire, t. XIV, p. 459.
(2) Comte A. de Ségur : Vie du comte Rostoptçhine, p. 280. Paris, 1873. '
lensk, à travers un pays ruiné, car il avait été parcouru par les deux armées au début de la campagne.
<c Le 19, l'armée défile en bon ordre par la porte de Kalouga, dans le but de rallier le roi de Naples; mais sa marche est ralentie par les innombrables bagages qu'elle traîne après elle; plus de quarante mille voitures de toute espèce encombrent la route; ceux qui sortent de Moscou, avertis par l'expérience, se sont prémunis contre la disette et se sont embarrassés d'énormes provisions, que bientôt ils devront abandonner. Les réfugiés de Moscou (c'est ainsi que Ton désignait les familles venues se placer sous notre protection) composaient en partie cette gigantesque colonne; ils cheminaient péniblement, exposés pour la première fois à toutes les misères de la guerre et aux souffrances plus redoutables encore d'un âpre et dur climat » (1).
Dans ces conditions, il était difficile que l'armée française s'engageât à fond et livrât une grande bataille.
Ordre avait été donné, à Tarrière-garde française, avant d'évacuer Moscou, non seulement de faire sauter le Kremlin, mais aussi de brûler deux maisons appartenant au comte Rostoptchine et au comte Razoumovski.
Napoléon avait quitté Moscou le 7/19 octobre, à quatre heures de l'après-midi. Il établit son quartier général à Troïtskoïé et l'avant- garde du vice-roi se porta à Vatoutinki.
Le 8/20 octobre, Napoléon resta à Troïtskoïé, tandis, que le corps du vice-roi (4*) atteignait Krasnaïa Pakhra; de là, par un chemin de traverse, il se dirigea vers la nouvelle
(1) Baron Denniée : Itinéraire de l'empereur Napoléon pendant la campagne de 1812, pp. 107-108. Paris, 1842.
route de Kalouga, car l'armée russe, en force, interceptait l'ancienne route.
Le 9/21, Napoléon transporta son quartier général à Ploskovo. Le vice-roi, lui, arriva à Nara. Sur le même chemin de traverse menant à Nara s'avançaient la vieille garde et le corps de Davout (lif). Sur la vieille route restèrent : la cavalerie de Murât, le corps de Ney (3#), la division Claparède (régiments polonais de la Vislule), la division Morand, du V* corps, et la brigade Colbert.
Le même jour, 9/21 octobre, le général Dorokoff considérait encore, on ne sait pourquoi, que les forces principales de Napoléon se trouvaient à Voronovo (1).
Le 10/22, le quartier général de Napoléon, la garde et le corps de Davout parvinrent à Nara. La cavalerie de Murât fut aussi dirigée vers le même point; il ne demeura «donc sur la vieille route de Kalouga que le 3e corps (Ney), la division de Claparède et la cavalerie légère du corps de Davout.
Dans ce moment, le temps changea, la pluie tombait et les routes devinrent très mauvaises; ce qui, ajouté à la nécessité de traverser nombre de petits ponts étroits, gênait les mouvements de l'armée et surtout de l'immense convoi qui la suivait.
Jusqu'alors, Koutouzoff, perplexe, ne s'était pas décidé à transporter le gros de ses forces sur la nouvelle route de Kalouga, car il craignait de permettre ainsi à l'armée française de s'écouler par l'ancienne route.
Mais le 22, il reçut un renseignement important :
« Dès que Koutouzoff apprit que Napoléon avait évacué Moscou, il ordonna au général Miloradovilch de faire une
(1) Général Bogdanovitch : Histoire de la campagne de Vannée 12, t. III. -Saint-Pétersbourg, 1860 (en russe).
forte reconnaissance sur la vieille route de Kalouga pour découvrir la vraie direction suivie par les troupes françaises qu'il trouverait devant lui. Si l'avant-garde de Murât venait à opérer un mouvement vers Nara, il devait la faire observer par les cosaques et dès détachements de cavalerie et d'infanterie. Pendant que l'armée russe se trouvait [encore] au camp de Taroutino, elle reçut un rapport du général Miloradovitch et du général-major cosaque Karpoff, relatant qu'à l'aube du jour, 11/22 octobre, les avantpostes français s'étaient retirés de Voronovo. Cette nouvelle suffit pour convaincre Koutouzoff que le gros de l'armée française avait gagné la nouvelle route de Kalouga » (1).
Les mesures que prit Koutouzoff pour barrer, à Malojaroslavetz, la nouvelle route de Kalouga, amenèrent un combat sanglant :
« Ce fut là que le prince vice-roi livra à toute l'armée russe un combat qui suffirait pour immortaliser son nom ; ce fut là que les Italiens se couvrirent de gloire et justifièrent les éloges de l'Empereur, éloges qui avaient plus d'une fois irrité et blessé l'orgueil national des militaires français. L'honneur de cette journée appartient tout entier au prince Eugène et à l'armée italienne, car les deux divisions françaises qui furent envoyées pour les soutenir n'arrivèrent en ligne qu'au moment de la retraite des Russes.
« Le soir de cette journée, comme nous retournions au bivouac, nous entendîmes un cri d'alarme, causé par un hurra de cosaques, qui faillit enlever l'Empereur. Dans
(1) Général Bogdanovitch : Histoire de la campagne de Vannée 12, t. III. Saint-Pétersbourg, 1860 (en russe).
la mêlée, un grenadier à cheval de la garde prit le capitaine Lecouteux, aide de camp du prince de Neuchâlel, pour un officier russe, et lui passa son sabre au travers du corps. C'est de ce moment que date la terreur que les cosaques ont toujours inspirée depuis à nos soldats, en dépit de toutes les rodomontades et de toutes les indignations patriotiques. Je ne veux pas par là faire* injure à la bravoure de nos troupes; mais les cosaques agissaient sur leur moral à la manière des spectres et des apparitions diaboliques.
« La journée du lendemain (25 octobre) se passa à observer l'ennemi et à tâler ses mouvements. Il élait facile de reconnaître qu'il y avait beaucoup d'hésitation chez nous, sur le parti qu'il convenait de prendre. Allions-nous forcer le passage par Kalouga, ou revenir par Mojaïsk? Celait là la question. J'entendis le roi de Naples s'écrier plusieurs fois : « Ils s'en vont, ils s'en vont; marchons sur eux! » Ce n'était pas l'avis de la plupart des autres généraux, qui voulaient retourner au plus vite à Smolensk, sans hasarder une nouvelle bataille. Ce dernier avis prévalut, et nous retournâmes vers Borowsk » (1).
Par le chemin de Mojaïsk, l'armée française rejoignit la vieille roule de Smolensk. Pour la region de Moscou, c'était la fin de l'invasion.
En 1813, d'après M. Auguste d'Ivernois, le comte Rostoptehine, demeuré gouverneur de Moscou, aurait fourni
(1) Vie de Planât de la Faye. Souvenirs, lettres et dictées recueillis par sa veuve, pp. 94-95. Paris, 1893.
quelques renseignements à son père, M. Francis d'Ivernois, sur les événements de 1812.
Éclaircissements.
« Ces éclaircissements sont les réponses à des questions soumises par mon père en février ou mars 1813, au célèbre comte Rostoptchine, et relatives à l'incendie de Moscou. Quoique ce document précieux ne porte ni signature ni date, le titre écrit de la main de mon père prouve suffisamment son authenticité :
« Pendant les quatre ou cinq derniers mois de Tannée 1812, mon père se trouvait à Saint-Pétersbourg avec une mission semi-officielle du gouvernement anglais, et avait eu lieu de soupçonner que les Russes pouvaient bien être les auteurs de l'incendie de Moscou. Au commencement de Tannée 1813, il traversa la Russie pour aller rejoindre le quartier général de Tempereur Alexandre en Pologne et en Silésie. Il était muni de lettres de recommandations pour le comte Rostoptchine, qui était rentré en fonctions comme gouverneur de Moscou ; il séjourna plusieurs jours dans cette ville encore à demi détruite. Pour éclaircir ses soupçons, il prit la liberté de soumettre les questions ci-jointes au comte Rostoptchine qui chargea son secrétaire d'y faire des réponses et ne les remit à mon père qu'après les avoir examinées lui-même (ayant sans doute de bonnes raisons pour cela).
« Ce document confirma pleinement les soupçons de mon père, qui ne put s'empêcher de dire à Rostoptchine, qu'après sa lecture, il lui était, impossible de croire que les Français eussent volontairement incendié Moscou, ainsi que le prétendaient les publications officielles du gouvernement russe. Sur quoi Rostoptchine lui répon-
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dit : « Eh bien, croyez ce que vous voudrez ! » et s'éloigna. Mon père m'a plusieurs fois raconté ces détails et j'en conserve les souvenirs parfaitement.
<c Signé : Auc Ivernois. »
Genève, le 18 février 1852.
« D. — A-t-il (Napoléon) emporté de Moscou des approvisionnements suffisants pour le nombre de chevaux qu'il emmenait ?
« R. — Le départ s'est effectué avec tant de précipitation et de désordre qu'il n'a pu emporter d'approvisionnements que pour un jour tout au plus. D'ailleurs, le manque de chevaux et de voitures rendait un grand approvisionnement impossible. Les voitures étaient si rares que par un ordre du jour de Berthier, du 18 octobre, vieux style, tout équipage sur quatre roues qui ne portait pas de malades ou blessés devait être confisqué; il n'y avait d'exception que pour la voiture de Napoléon, celle du major général, celle de M. (illisible)^ secrétaire d'État, de l'intendant général de l'armée; chaque maréchal ou général commandant en chef un corps d'armée avait aussi droit à une voiture. D'après cela, on voit que les Français éprouvaient le plus grand besoin même de charrettes pour le transport des malades et des blessés.
« D. — A-t-il laissé derrière lui à son départ des subsistances dont il eût pu se rendre maître?
« R. — L'article précédent répond à celui-ci. J'observerai qu'arrivé ici le 23 octobre, vieux style, je trouvai dans les caves du palais de S. M. l'Empereur, au Kreml, que Bonaparte avait occupé, des approvisionnements de bouche en tous genres que l'office aurait certainement
emportés si les moyens n'avaient pas manqué. D'après cela, on peut juger si le reste de l'armée a emporté quelque chose. D'ailleurs, le transport du butin résultant du pillage préoccupait beaucoup plus les Français que le transport des vivres.
« D. — Si Moscou n'avait pas été brûlé, quelles ressources eût-il trouvé pour rhabiller son armée ?
« R. — Les ressources que présentait Moscou étaient immenses. Celle ville possédait des dépôts de tous genres; les seules munitions de guerre auraient manqué à Bonaparte, car, par suite des ordres exprès du comle Rostoptchine, la poudre, le plomb, les cartouches, etc., furent enlevés; il ne restait à l'arsenal que 10 ou 15,000 fusils et des sabres que le comle fît distribuer au peuple et aux bourgeois; la ville était approvisionnée pour six mois.
« D. — Et s'approvisionner pour la retraite?
« R. — Toute l'armée française qui se trouvait à Moscou aurait pu être rhabillée; Bonaparte n'a pu se procurer que 6,000 capotes que les soldats furent obligés de coudre eux-mêmes à la hâte.
« Les boutiques de la ville se trouvent réunies dans un seul endroit nommé Kitaigorod, et c'est là que l'incendie commença dans la nuit du 2 au 3 septembre (?) vieux style » (1).
(1) Relation du séjour des Français à Moscou et de r incendie de cette ville en 181 2, par un habitant de Moscou, suivie de divers documents relatifs à cet événement, le tout annoté et publié par A. Garaduel, pp. frO-81, 86-87, 89. Bruxelles, 1871.
Rostoptchine assista au congrès de 1814.
Le 30 aoûl de la même année, il fut relevé de sa charge de commandant en chef et nommé membre du Conseil de llEmpire. Il ne larda pas à partir, pour l'étranger. Il alla d'abord en Allemagne et, en 1817, il assista à un autre congrès, celui d'Aix-la-Chapelle.
En Allemagne, on admirait Rostoptchine jusqu'à l'exaltation et les femmes et les filles de Kœnigsberg portaient des bonnets à la Rostoptchine, on vendait ses portraits gravés et on célébrait ses louanges dans toutes les gazettes : enthousiasme d'autant plus remarquable que celui qui en était l'objet n'avait jamais caché ses sentiments d'aversion contre les Allemands (1).
D'Allemagne, Rostoptchine se rendit en France, pour sa santé; puis il se fixa à Paris. Animé de sa même haine contre Bonaparte qu'il exhalait souvent en des expressions peu dignes d'un homme sérieux et d'un homme d'esprit, il dénigrait les Français avec sa médisance habituelle, tout en les étonnant, en même temps, par le piquant de son esprit et retendue de ses connaissances (2).
Rostoptchine, dans une lettre adressée au comte Woronzow et datée de Paris, du 11 juin 1821, semble avoir conservé un mauvais souvenir de la Russie. Son carac-
(1) Comte A. de Ségur : Vie du comte Rostoptchine, 2* édition, p. 287. Paris,
(2) Portraits russes des XVlll* et XIX* siècles. Édition du grand-duc Nicolas MikhaïJovitch, t. I, n* 12. Saint-Pétersbourg, 1905.
1ère paraît aigri : « Ma célébrité, écrit-il, consiste dans une action que je nie parce qu'elle appartient à la nation enlière qui se glorifie d'avoir sacrifié Moscou pour sauver l'Empire et, dans le fond, s'en prend à moi pour les pertes que chacun a éprouvées pendant l'invasion. Le maître, au lieu d'avoir quelque égard pour un serviteur trop dévoué, m'a marqué plus que de l'indifférence, et si son mépris avait frappé tout autre que moi, il l'aurait fait mourir de chagrin. Tous ces souvenirs dans une tête qui jouit de sa mémoire n'ajoutent rien à l'attachement qui grandit avec nous pour le pays natal. Les liens qui m'y attachaient disparaissent, et le dernier, qui était le comte Golovine, vient de terminer son existence. Souvent, à mon grand chagrin, je ne trouve plus d'autre intérêt pour la Russie que celui qu'on porte aux colonies où on a sa fortune. Si le sort d'André (1) n'était fixé en Russie, je me serais décidé à mourir en pays étranger sans jamais songer à y retourner » (2).
L'événement le plus considérable du long séjour à Paris de Rostoptchine, fut le mariage de ses deux filles aînées. La première (3), restée dans l'église grecque comme son père, épousa un jeune et brillant officier russe, le colonel Dmitri Naryschkine, neveu du comte Woronzow, intime ami du comte Rostoptchine depuis vingt-cinq ans. La seconde (4), catholique comme sa mère, épousa le comte Eugène de Ségur, sous les auspices et par l'entremise de Mme Swetchine, amie des deux familles. Ces deux mariages furent célébrés à quelques jours de distance, au
(1) Fils de Rostoptchine, ne en 1813.
(2) Correspondance du comte Rostoptchine avec le comte Simon Woron^ow, publiée dans les Archives du prince Woronçow, par Barlénieff, t. VIII. Moscou,
(3) Natalie, née en 1797, morte en 1866.
(4) Sophie, née en 1798, morte en 1876.