SOPHIE FÉODOROVNA ROSTOPTCH1NE COMTESSE DE SÊGUR
mois de juillet 1819, l'un à la chapelle de l'ambassade de Russie à Paris, l'autre à l'église de F Assomption. Le second contribua à retenir le comte à Paris au delà des limites qu'il avait d'abord assignées A son séjour à l'étranger.
Son gendre et sa fille n'avaient pas de ferre de famille; à peine mariés, ils rêvèrent l'acquisition d'une propriété qui leur permît d'être entièrement chez eux à la campagne. La terre des Nouettes, en Normandie, propriété du général Lefebvre, était à vendre ; la situation, le pays, le voisinage leur convenaient. Ils résolurent de l'acheter dès qu'ils auraient des capitaux disponibles : on en demandait cent mille francs payés comptant. Le comte Rosloptchine, instruit du désir de ses enfants, promit de leur donner cette somme le plus tôt possible, en remboursement d'une partie delà dot de sa fille. Deux ou trois mois se passèrent sans qu'il en reparlât. Mais quand vint le jour de l'an, le 1er janvier 1821, il entra le matin chez sa fille, l'embrassa tendrement et, après avoir reçu ses vœux et ses caresses, lui tendit un portefeuille en lui disant : « Tiens, voici tes étrennes. » Le portefeuille contenait cent mille francs, prix de la terre des Nouettes. Ce n'était pas un remboursement de dot, c'était un cadeau pur et simple (1).
Au mois d'août de la môme année, le comte Rostoplchine se rend aux Nouettes et en fait part de Paris, le 27 de ce mois, à son ami le comte Woronzow. « Dans trois jours, j'irai en passer quatre chez ma fille Ségur qui sera dans sa nouvelle terre qu'elle vient d'acheter en Normandie à 36 lieues d'ici. Elle en est enchantée et, comme elle aime la campagne, elle s'y trouve bien heureuse et se promène avec son enfant et son mari, dans son bois, où
(1) Comte A. de Ségur : Vie du comte Rostoptchine, 2# édition, p. 373. Paris,
il y a beaucoup de bouleaux qui lui rappellent la Russie » (1).
On est tant soit peu surpris qu'un homme qui détestait et jugeait si sévèrement les Français ait donné une de ses filles en mariage à un Français.
Son mari, le comte Eugène de Ségur, était le fils d'Octave-Gabriel-Henri et de Mlle Félicité d'Aguesseau.
Cette Sophie Rostoptchine, comtesse de Ségur, a écrit un grand nombre de jolis récits pour les enfants, dont les plus connus sont : Un bon petit diable; Le général Dourakine; Pauvre Biaise; Le mauvais génie,' etc.. .
Au printemps de 1823, après avoir publié sa brochure sur l'incendie de Moscou, Rostoptchine dit adieu à Paris et à la France. Il rapporta en Russie une collection de tableaux et d'objets d'art destinés à remplacer ceux qui avaient brûlé à Voronovo(2).
Le comte Rostoptchine passa à Voronovo les premiers mois qui suivirent son retour en Russie et, sans doute, il goûta encore quelque joie dans celte habitation qui lui était chère et où s'étaient écoulées les années les plus heureuses de sa vie. Le château était sorti de ses ruines et, sans être rétabli dans son ancienne splendeur, c'était encore une belle et spacieuse demeure. Il occupa ses loisirs à écrire ses mémoires sur les événements de Tannée 1812. Il se rendit ensuite A Saint-Pétersbourg, puis à Moscou (3).
Les dernières années de sa vie, il resta à Moscou. Il y était apprécié à cause de ses manières affables et accueil-
(1) Correspondance du comte Rostoptchine avec le comte Woronjow, publiée dans les Archives du prince Woron^ow, par BarténiefT. Moscou, 1876.
(2) Portraits russes des XVIII* et XIX* siècles, t. I, n* 12. Saint-Pétersbourg, 1905.
(3) Comte A. de Ségur : Vie du comte Rostoptchine, 2« édition, p. 377. Pari%
iantes, mais on ne lui pardonnait pas ses habitudes de médisance. Il y avait en lui quelque chose d'antinomique, doué qu'il était d'une douceur de caractère poussée jusqu'au sentimentalisme et d'une dureté qui dégénérait en cruauté; amateur de phrases sonores, apôtre des idées de bien et d'honneur, il était capable d'actes qu'il serait difficile de justifier. Quoi qu'il en soit, Rostoptchine fut incontestablement un homme d'esprit et un homme d'énergie, et on ne saurait lui contester d'avoir bien connu son pays et de s'être fait une idée exacte de la psychologie du peuple russe, si capable d'énergie et de patriotisme obstiné. Il avait, incontestablement aussi, la connaissance des hommes en général (1).
Une lettre datée de Moscou le 12/24 août 1825, adressée au comte Woronzow, montre à quelle tristesse était en proie Rostoptchine l'année qui précéda sa mort. « Mes deux filles (Sophie de Ségur et Natalie Naryschkine) sont si loin que je craindrais de les savoir en route pour venir me rejoindre. Mon fils aîné (2), qui est un étranger pour mon cœur, ne me donne pas signe de vie de Florence. André est une faible espérance dont je ne verrai pas l'accomplissement. Ainsi, me voilà plongé dans le malheur, seul, dans une ville maussade, au milieu de compatriotes qui m'ont payé d'une noire ingratitude et m'ont converti en victime de leur bassesse » (3).
Celte correspondance qui peint sur le vif la physionomie et l'état d'âme du comte, a inspiré ces réflexions au prince Pierre Viazémsky : « Rarement, depuis l'ypparition de l'imprimerie en Russie, a paru un livre aussi palpitant, quoique ne parlant que d'une époque passée. Les deux
(1) Portraits russes des XVIII* et XIXe siècles.
(2) Serge Rostoptchine, né en 1796, mort en 1836.
(3) Correspondance du comte Rostoptchine avec le comte Simon Woron\ow.
hommes d'État (1), comme nous le voyons dans cette correspondance, ne peuvent aucunement être soupçonnés d'un dévouement exagéré et complet à Alexandre. Mais il y a entre eux un extrême contraste. Le comte Woronzowr un vrai tory anglais, considère quelquefois les événements politiques au point de vue anglais; mais, parla façon dont il apprécie le passé et par ses sentiments, il est profondément russe : un dignitaire russe tel qu'il y en avait sous le règne de l'impératrice Catherine II. Il a du sangfroid, il est indépendant dans ses jugements et ses opinions. Son opposition est cependant celle d'un toryanglais, dévoué au gouvernement et attaché aux règles de l'ordre légal.
« Tout au contraire, Rostoptchine est passionné, sans frein, mécontent, irritable; son langage ne cache rien des sentiments qu'il nourrit. Il est moins membre de l'opposition que frondeur, un frondeur dépassant toute mesure, mordant, dont la parole et la plume sont acérées comme un rasoir et ne cessent de blesser; rien ne l'arrête, il s'abandonne sans mesure à sa verve âpre et intarissable» Mais, chez Tun comme chez l'autre, on remarque des passages dans une note vibrant d'un amour pur et profond pour la Russie » (2).
Ce judicieux portrait valait la peine d'être cité.
Rostoptchine se révèle aussi dans les lignes suivantes intitulées : Mes mémoires ou moi au naturel écrit en dix minutes. On y lit, chapitre XIII : a Mon grand bonheur est d'être indépendant des trois individus qui régissent l'Eu-
(1) Rostoptchine et Woronzow.
(2) Mémoires du prince Pierre Viafémsky. Archives russes, pp. 468 et 469. Moscou, 1876.
rope. Gomme je suis assez riche, le dos tourné aux affaires, et assez indifférent à la musique ; je n'ai, par conséquent, rien à démêler avec Rothschild, Metternich et Rossini.
Dans le chapitre XIV, Rostoptchine trace son épitaphe :
Ici on a posé
Pour se reposer,
Avec mon âme blasée
Un cœur épuisé
Et un corps usé,
Un vieux diable trépassé ;
Mesdames et Messieurs, passez » (1).
Le comte Théodore Rostoptchine mourut à Moscou, le 18 janvier 1826 et y fut inhumé au cimetière Piatnilzky. Il laissa divers ouvrages, dont une comédie : Le mort vivant (1808), réunis en recueil auquel on joignit ses célèbres proclamations au peuple russe en 1812 (Moscou, 1853). Ses amusants mémoires, écrits en dix minutes, ont été édités par Smirdin, Saint-Pétersbourg, 1853,
Un ami de la famille Rostoptchine, le peintre Salvalor Tonci (2), auquel je compte plus tard consacrer une biographie, a peint le portrait du général comte Rostoptchine, portrait qui est conservé à l'Académie Impériale des Beaux- Arts à Saint-Pélersbourg (3). Le même artiste a peint également le portrait de l'épouse du général et de sa fille Sophie enfant (celle qui devint la comtesse de Ségur). Ces
(1) Comte A. de Ségur : Vie du comte Rostoptchine, 2* édition, p. 378. Paris,
(2) Salvator Tonci, appelé en Russie Nicolas Ivanovitch Tonci, né à Rome en 1756. Il passa d'Italie à Moscou et épousa en 1805 ou 1806 la princesse Natalie Gagarine. II peignit de nombreux portraits. Il fut inspecteur à l'école d'architecture du palais de Moscou jusqu'à la fin de sa vie et mourut à Moscou en 4844. (Dictionnaire encyclopédique, t. LXVI, p. 5 H. Saint-Pélersbourg, 1901.)
(3) Du même artiste, il existe un autre portrait de Rostoptchine au musée Roumianzeff.
deux derniers tableaux se trouvent actuellement à Voronovo. Ils ont été acquis du comte André Rostoptchine et donnés par le comte Serge Chéréméteff à sa fille, Mme Sabouroff.
Kiprensky a également peint en 1809 un superbe portrait de Rostoptchine que j'ai admiré au palais des Archives du ministère des Affaires Étrangères à Moscou. Le Musée Impérial historique de Moscou possède deux portraits analogues.
Les gravures représentant Rostoptchine sont nombreuses. Sur une lithographie allemande parue en 1815, le portrait de Rostoptchine, encadré de feuillages de chêne et de laurier, est placé entre deux torches; au-dessous, on voit ses armoiries avec celte inscription : Graf Rostopsin von Woronowo, Kaiser lich Russischer Général von der Infant terie.
Le portrait de la comtesse Catherine Pètrovna Rostopchine n'a pas été fait par Tonci seulement; un autre fut aussi exécuté par Braun. Ce beau tableau appartenait en 1902 au prince P. A. Golitzin, à Moscou (1).
La veuve du général survécut longtemps à son époux; elle passait les étés dans son domaine de Voronovo qui lui avait été laissé par son mari, et les hivers dans sa maison de la Basmannaïa à Moscou. Elle mourut en 1859, à l'âge de quatre-vingt-trois ans et fut enterrée à Moscou, au cimetière catholique. Deux de ses enfants lui survécurent, le comte André Rostoptchine et la comtesse de Ségur.
La personnalité du comte André Rostoptchine n'a pas été assez marquante pour que nous nous étendions sur elle. Le jeune et séduisant comte André, né en 1813, épousa
(1) Portraits russes des XVIII9 et XI X* siècles. Édition du grand-duc Nicolas Mikhaïlovitch, t. I, n° li. Saint-Pétersbourg, 1905.