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EUD0X1E PÉTROVNA SOUCHKOFF COMTESSE ROSTOPTCHINE

-en mai 1833 — mariage sans inclination de la part de la jeune fille. — Eudoxie-Pétrovna Souchkoff, née le 23 décembre 1811, fille de Pierre Vassiliévitch Souchkoff, conseiller d'État actuel, et de sa femme, née Daria Ivanovna Paschkoff (1). Cette nouvelle comtesse Rostopt- -chine est une figure trop intéressante pour que nous nous contentions de la mentionner; elle a eu son heure de célébrité et son nom est attaché à la terre de Voronovo. Le talent poétique se développa de bonne heure chez la jeune Eudoxie, mais ses essais littéraires ne trouvèrent pas d'écho dans l'intérieur patriarcal de la famille Paschkoff où elle fut élevée.

Aussitôt après leur mariage, les jeunes époux commencèrent la vie large et gaie dans leur maison de la Loubianka où ils recevaient tout Moscou. De son propre aveu, la comtesse fut très malheureuse en ménage. Elle chercha -des distractions dans le monde, s'entourant d'une foule d'adorateurs auxquels elle était loin d'être cruelle.

La comtesse Eudoxie Rostoptchine ne brillait pas seulement par son esprit et son talent poétique, mais aussi par sa beauté. Petite et élégante, elle avait des traits irréguliers, mais expressifs et charmants; ses grands yeux sombres et très myopes étincelaient comme du feu. Sa parole, passionnée et entraînante, coulait d'un jet rapide et «égal; sa conversation élait comme un brillant feu d'artifice : les auditeurs étaient enchantés par l'éclat de son esprit, qui n'avait d'équivalent que celui de son regard profond et langoureux lorsqu'elle voulait plaire. Elle fut -dans le monde l'objet de bien des propos médisants, auxquels sa vie très mondaine donnait souvent lieu. D'autre part, elle était d'une extrême bonté et elle fit beaucoup de

(1) Portraits msses des XVIII* et XIX9 siècles, t. II, n° 119. Saint- Pétersbourg, 1906.

bien aux pauvres : lout ce que lui rapportait sa plume était remis au prince Odoiéwsky pour la société de bienfaisance dont elle était la fondatrice.

L'incontestable mérite poétique de la comtesse Rostoptchine fut vite reconnu par les premiers littérateurs du temps. Le prince Pierre Viazémsky. l'appelait la Sapho moscovite; Joukovsky appréciait en elle « un véritable talent » et Lermontoff lui dédiait les vers suivants écrits en 1841, avant son départ pour le Caucase (traduction mot à mot) :

Tous deux sous une même étoile, je pense, nous étions nés,

Nous suivîmes la même route,

Les mêmes rêves nous ont trompés.

Par Forage des passions arraché à un noble but,

Dans une 1 lie infructueuse j'ai oublié

Les traditions de ma jeunesse.

Prévoyant une séparation éternelle,

Je crains de donner à mon cœur la liberté,

Je crains de confier un rêve perdu

A la traîtrise du son (du rythme poétique).

Ainsi deux vagues mues amicalement,

Unies librement par le hasard

Dans le bleu infini de la mer,

Sont poussées ensemble par le vent du sud,

Mais sont subitement séparées par la poitrine de pierre des rochers.

Remplies d'un froid habituel (désenchantement sans remède),

Elles portent vers différents rivages,

Sans regrets et sans amour,

Leurs murmures caressants et rêveurs,

Leurs bruissements orageux, leur éclat emprunté

Et leurs éternelles caresses (1).

Précédemment, Eudoxie Rostoptchine avait dédié à Lermontoff deux poésies très chaleureuses : Sur le départ et l'Album vide. Et en 1830, Lermontoff lui avait consacré

(i) Bibliothèque russe, t. II, 1841.

ces deux pièces de vers : La croix sur le rocher et Dodo (Eudoxie).

La comtesse Eudoxie Rostoptchine parlait couramment le français, l'allemand, l'anglais et l'italien . La poésie par laquelle elle débuta était une ode à Charlotte Corday et la première qui fut livrée à l'impression avait pour titre : Talisman. Encouragée par Pouchkine, Lermontoff, Joukovsky, elle fit paraître en 1841 son premier recueil. De 1835 à 1856, elle collabora à tous les almanachs et à quantité de revues. De 1845 à 1847, elle fît un voyage à l'étranger, voyage qui causa la ruine de son mari et qui se termina par un séjour en Italie où elle écrivit à Rome, en 1847, sa ballade : Le mariage forcé.

On y vit des allusions aux affaires de Pologne et cette poésie fit interdire à Rostoptchine de reparaître à la cour de Nicolas Ier.

Mais la comtesse Eudoxie devint en butte aux attaques acérées de la critique. Comme elle imitait volontiers les poètes anglais et français, cela lui attira de la part des slavophiles le reproche d'occidentalisme (l).

Ceux que lui fit le poète Ogareff (2), aigri par l'exil, sont d'ordre politique. Voici deux passages de sa poésie adressée à la comtesse Eudoxie sous ce titre : A la renégate.

« II m'est arrivé une fois en troublant les ombres dans le silence de me rappeler de vous par hasard. Ma mémoire attristée fit revivre celte époque si belle à laquelle vous viviez en charmante barichnia, à Moscou, près du Tchisti Proud (3). Vous étiez alors à ce moment heureux de l'exis-

(1) Portraits russes des XVIII* et XIX* siècles, t. II, n- 119.

(2) Ogareff, poète lyrique d'un grand talent.

(3) Quartier de la ville de Moscou.

tence où la jeunesse commence à peine, où Ton entre dans une vie nouvelle, où le cœur pal pi le plein de sève, où la foi dans l'avenir est encore entière et dans toule sa force. Quand je traversais la vaste cour conduisant au seuil de voire demeure, je me hâtais le plus possible, me demandant, rêveur : La verrai-je? La verrai-je. Je me souviens — les années ont passé — que vous étiez admirablement belle et que sur vos traits se peignait le charme exquis qui émane d'une jeune âme. En ces jours où le cœur est avide et insatiable de vibrer à la mélodie si douce des paroles empreintes d'une ardente émotion, vous avez eu la bonté de me donner des poésies intimes. Les feuillets de ce cahier, je les ai relus plus d'une fois et alors je revoyais comme en un songe votre gracieux visage qu'illuminait l'éclat de vos yeux noirs. »

Après avoir tracé cette peinture de ce qu'était pour lui l'Eudoxie Rostoptchine de jadis, Ogareff, plus loin, la blâme avec sévérité :

ce Vous m'attristez : A l'égard d'une autre dame, j'en aurais été quitle avec une épigramme, mais la gaieté n'est pas de mise en ce qui vous concerne et mon langage doit être sévère envers vous. Faites pénitence; ayez le noble courage de demander devant la jeune génération, devant tous les honnêtes gens, pardon de votre trahison inconsciente. Tendez derechef les cordes de votre lyre discordante, remettez-la en état afin que vous puissiez en tirer des mélodies d'une pureté suave; des accords semblables à ceux qui enchantaient mes oreilles alors que vous viviez dans la poétique solitude de jadis, et que votre beauté était dans toute sa splendeur » (1).

(i) Poésies fOgareff. London, 1858 (en russe).

La comtesse Eudoxie Rostoptchine était en correspondance suivie avec M. Sobolévski, un ami de Pouchkine. Voici une des lettres qu'elle lui adressa : « Une femme, avertie par vous de ne pas vous écrire de déclarations parce que vous ne déchiffrez pas son écriture, a chargé une autre femme, qui écrit d'une façon un peu plus lisible, de vous transmettre le désir ardent qu'elles forment l'une ^t l'autre de vous rencontrer demain soir, dimanche 24, à un bal que donnera la première et auquel assistera la seconde. Toutes les deux raffolent de vous; mais n'en dites rien (vous feriez trop de jalouses).

Je n'ai qu'un mot pour toi, Ce mot est tout mon cœur.

« A propos, la première, celle qui vous invite, c'est Mme Nadine Paschkoff. La seconde : ne le devinez-vous pas à mes transports brûlants? Na?... Et bien elle signera : ce n'est que :

Votre amoureuse, Votre jalouse, Votre Andalouse Au leint bruni (Un peu gelée) Eudoxie Rostoptchine, Pour faire la rime. »

La dernière lettre de la comtesse Eudoxie à M. Soboiévski est datée de Voronovo, 17 mai 1858, et a été écrite {en français) quelques mois avant sa mort.

<c Jamais la campagne n'a été plus belle. Je m'y vautre en pensée, tout en la parcourant des pas et des regards; Pherbe est si belle, qu'elle donne la tentation de brouter; les arbres si magnifiquement verts qu'on voudrait être un

oiseau pour y nicher... Entre ces deux velléités contraires, tiraillée à la fois par les goûts du quadrupède et ceux du volatile, je reste au juste milieu, c'est-à-dire femme, et' peut-être est-ce parce qu'en cette condition je réunis en moi un peu de la bête et quelque chose de l'oiseau !... »

A ce moment, Voronovo n'était pas encore vendu, bien qu'à la date du 22 mars 1857, le comte André Rostoptchine eût mandé au même M. Sobolévski : « Je me suis décidé à vendre Voronovo ; cette terre contient 15.766 déciatines. »

La comtesse Eudoxie Rostoptchine mourut d'un cancer le 3 décembre 1858, dans sa quarante-septième année, et fut inhumée, près de son célèbre beau-père, au cimetière Piatnitzky où son cercueil fut porté à bras par les étudiants de P Université de Moscou. Ses poésies, dont la vogue fut considérable, ont été réunies en trois volumes; elles sont un peu oubliées aujourd'hui (1). La plupart d'entre elles ont été composées soit à Voronovo, soit au village Anna.

Nous connaissons deux portraits de la comtesse Eudoxie Pétrovna Rostoptchine. Une miniature peinte par Martin, conservée dans la collection de Mlle C. Evréïnoff, à Saint-Pétersbourg (2). Un portrait à l'huile par Kiprénsky faisant partie de la Galerie Trétiakoff, à Moscou.

C'est avec regret que le comte André Rostoptchine fut forcé dé vendre le domaine de Voronovo à plusieurs per-

(1) Saint-Pétersbourg, 1857.

(2) Portraits russes des XVIW et XIX* siècles, t. II, n# 119. Saint-Pétersbourg, 1906.

VORONOVO. - LE CHATEAU Façade sur le parc.

VORONOVO. — LE CHATEAU Façade sur l'entrée.

sonnes dont il n'y aurait pas d'intérêt à indiquer les noms. La propriété se trouva ainsi morcelée, et les terres qui restèrent annexées à l'habitation ne furent plus que d'une étendue amoindrie. Celte période de dépècement dura plusieurs années, jusqu'au moment où le fils de Paul Matvéïevitch Tolstoï, le plus proche voisin de Voronovo, qui habitait un domaine à lui appartenant : celui de Pokrovskoë, acheta, du vivant de son père, l'ancienne propriété de Voronovo. Le nouvel acquéreur, Paul Pavlovitch Tolstoï, s'attacha à restaurer l'ancienne demeure du célèbre gouverneur de Moscou. Il réussit à mener à bien celte reconstruction en y dépensant autant d'argent que de bon goût et on doit lui rendre cette justice qu'il rendit cette habitation véritablement somptueuse; c'est celle que l'on admire aujourd'hui. Paul Pavlovitch Tolstoï est par sa mère le petit-fils du maréchal Koutouzoff. Ajoutons qu'il put retrouver la calèche du maréchal que celui-ci avait dû abandonner près de Voronovo, dans le village Motcha, où eut lieu un combat sanglant. Cette calèche fut conservée dans ce village jusqu'au jour où M. Tolstoï l'offrit au Musée Koutouzoff qui se trouve à Fili, où se tint un important conseil de guerre après la bataille de Borodino.

Le comte Alexandre Dmitriévitch Chéréméteff acheta Voronovo à M. Tolstoï, et le revendit à son frère aîné, le comte Serge Chéréméteff, lequel donna cette propriété à sa fille Anna Serguiévna, mariée à M. Alexandre Pétrovitch Sabouroff. Ces châtelains résident à Voronovo qu'ils se plaisent à embellir et où ils offrent la plus gracieuse hospitalité à ceux qui s'intéressent au passé historique de celte célèbre localité.

Celte maison de Voronovo, telle que l'on peut l'admirer aujourd'hui, a très grand air. Elle a l'allure de certains châteaux occidentaux. La vieille route de Kalouga passe

devant l'entrée de ce château, auquel pour accéder il faut traverser le pont avec parapet en pierre sur lequel un engagement eut lieu en 1812.

Les écuries forment un immense bâtiment flanqué de quatre tours. Évidemment les murailles au moins de cet édifice datent d'une époque antérieure à l'incendie de 1812. Nous ne saurions dire, du reste, si elles sont de la fin du xvnc siècle ou du commencement du xvme siècle.

Nous savons toutefois qu'Artéme Volynsky avait un haras et était chargé de la direction de ceux de l'État. Un souterrain conduit de l'écurie au corps principal d'habitation et un autre à une grotte située près du lac de Jouriévo. Une avenue de vieux et superbes arbres forme une perspective grandiose devant la façade du château donnant sur le parc. Elle se prolonge jusqu'au lac et se poursuit même, sur l'autre rive à travers la forêt. Là on voit deux obélisques érigés lors de la visite de l'impératrice Catherine à Voronovo.

La maison hollandaise subsiste toujours, elle a échappé aux ravages du temps et à l'incendie.

Dans le parc de Voronovo, on remarque encore un monument que le comte Rostoplchine y avait placé en souvenir d'un ami qui lui était cher : le prince Tsitsianoff. Parmi ses autres amis qui venaient le voir à Voronovo se trouvaient le comte Golovine, le maréchal comte Roumiantzoff et M. Novossilzoff. Leurs portraits, d'égale grandeur, dus au pinceau de Tonci, existent encore et ont été acquis de la famille Rosloptchine par le comte Serge Chéréméteff.

Le passé de localités, telles que celle touchant laquelle nous offrons aujourd'hui une étude à ceux pour qui l'his-

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