Bachmeria Nivca
leur usage comme tuteurs dans les vignes, en outre les orangers, les mandariniers, les camphriers et d'autres espèces dont Ternirais ration serait trop longue.
Il y a peu de choses à dire de Batoum dont l'importance en tant que ville n'est pas ancienne. Ce port naturel était autrefois entouré par un groupe d'habitations assez restreint. Les Turcs et les Géorgiens se sont disputé et ont possédé tour à tour cette position qui appartient depuis peu à la Russie. L'influence turque s'est faitsentir assez pour qu'une partie de la population chrétienne ait été obligée d'embrasser l'islamisme. Les Lazes, par exemple, sont encore dans ce cas.
Il parait que, non loin de la frontière turque, près d'Àrtvine, 1» lité séparée par 80 verstes de Batoum, les sables du Tchorokhfffr tiennent de l'or, de l'argent et du cuivre. Que de richesses ploitées dans ce Caucase !
De Batoum passons à Koutaïs une très riante cité, cél ses roses, elle fut jadis la capitale de l'Iméréthie. Le jardin longe leRhion dont les eaux tumultueuses cascadent bruy sur un lit de rochers.
Il y a dans ce jardin des ifs et des magnoliers gigantesque platane qui orne la cour du gymnase des garçons est non curieux par ses dimensions exceptionnelles. Le parc du gouvei est en même temps une curiosité, un séjour embaumé et encl un petit paradis terrestre.
Sur une montagne escarpée dominant la ville, on visite les d'une église dont les restes attestent l'antique splendeur. Elle surait37 mètres de longueur, son transept était large de 27 sa nef de trois travées avait 8 mètres de largeqr et 20 m< hauteur. Il est regrettable que de si précieux vestiges soient délaissés. Les chapiteaux et les autres sculptures, qui encoi le sol, offrent un intérêt majeur pour l'histoire de l'art 1 sont ensevelis sous une végétation trop luxuriante. Sur les extérieurs, une inscription, en chi lires arabes, porte la daté de l'Hégire, correspondant à l'année 1003 après J.-C. Cette lique aurait été fondée par Bagrat, roi de Géorgie1. Les Tui
1. Bien que Bagrat IV soit considéré comme le constructeur de la cathédrale/ scription en caractère arabe trouvée par Brosaet prouverait que cette basilique a'âl érigée à l'époque de B'içrat 111.
1692, l'ont démolie ainsi que la citadelle dont les pans de murs subsistent encore.
Dans la ville de Koutaïs, j'ai vu boire le vin de Khakhétie à la manière géorgienne, je devrais dire iméréthienne. L'Iméréthie est une partie de la Géorgie. Le maréchal de noblesse prince Tzérélelli et sa femme, née princesse Andronikov, nous convièrent à un dîner tout à fait local et original. L'hospitalité, sans être luxueuse en ce pays, a un cachet de grande allure ; elle revêt un double caractère de grandeur, car les honneurs sont faits aux étrangers d'une façon très distinguée et de charmante affabilité, car, dans ces réceptions, les invités sont traités en amis. La famille Chéréméteff ainsi que l'hôte français occupaient les places d'honneur. Je citerai les noms des principaux convives qui sont des plus illustres dans l'histoire de la Géorgie. Le prince Éristoff et son épouse, née princesse Dadian, la princesse Maro Matchiabelli, la princesse Chervadchidze, les princes iNigéradze, Dadian, Tzouloukidze, Mikéladze, Djidjévadze et Tatarkhan Dadeschkiliani.
Les assistants, avant de se mettre à table, avaient choisi le prince Tatarkhan Dadeschkiliani comme touloumbach. Ce nom de < touloumbach », comme beaucoup d'autres et comme un grand nombre de coutumes, est emprunté à l'orient. Toulon veut dire lable et bach signifie tête.
Les fonctions du touloumbach pendant le dîner sont très difficiles à remplir. Elles exigent d'abord la connaissance approfondie des invités et de leur rang, la facilité de langage, l'esprit d'à-propos, l'art de célébrer l'illustration de la race et de la personne, le don d'y mêler une pointe de sel, l'expérience, l'autorité, la délicatesse, la gaieté et aussi, je devrais dire, et surtout un tempérament permettant de boire plus que les autres. Le touloumbach a plein pouvoir, il a le privilège exclusif de porter les santés et toutes les santés doivent être portées. Si quelqu'un enfreignait cette règle, il serait condamné à vider une série de verres de vin. Le menu qui nous a été présenté se composait de plats géorgiens', le maître de céans découpait lui-même, avec un bien long couteau qui se termine par une petite fourchette. Sur la table point d'eau, mais du vin
1. Menu : Tchikhirthma. Soupe de poule avec du safran. — Bo%bachi. Soupe de mouton.— Miwadi ou chachlik. Mouton ou viande rôtie à la broche sur des charbons ardents. — Gaourma. Ragoût. — Tabaka. Poulet rôti. — Tchakhokhbili. Poule ou faisan rôti avec des tomates et de l'oignon. — Betchi. fyaule de bœuf bouillie.
rouge et du vin blanc, celui-là un peu épais mais magnifique de couleur et délicat de goût, celui-ci d'un arôme très agréable, assez
léger d'apparence, mais trompeur pour ceux qui n'ont pas l'habitude d'en faire usage.
La série des toasts commence de bonne heure. Le touloumbach lève d'abord son verre, plus grand que celui des autres, en l'honneur du maître de la maison en faisant précéder ses noms, titres et qualités de cette exclamation consacrée : Allaverdi ! celui auquel elle s'adresse de répondre : Akchiol !
Chaque toast fut suivi d'un chœur chanté par les assistants pour souhaiter longue vie et mille choses heureuses. Cette coutume de chanter à table est purement imérélhienne, elle n'existe pas dans les autres parties de la Géorgie.
Lorsque les santés de toutes les personnes présentes eurent été successivement portées, le touloumbach prit l'hazarpèche en argent pleine de vin, et la vida d'un trait à la santé du prince Tzérctelli ; celui-ci fit de même pour m'honorer et l'hazarpèche passa de main en main, toutes les lèvres y puisèrent, les Allaverdi se succédèrent et tous burent fraternellement dans ce récipient en argent richement ciselé ressemblant à une cuillère à soupe à fond plat. Lorsque l'hazarpèche, après avoir circulé, revint au touloumbach, il présenta une corne que chacun à tour de rôle remplit et vida en l'honneur d'un convive. Après celte cérémonie le repas était terminé et, pour le foire savoir, la maîtresse de la maison boit à la santé du touloumbach, c'est la manière de remercier et de clore la série des toasts.
A la suite du repas sont arrivés des musiciens persans, derniers restes de cette influence de l'Iran. Leur groupe forme un orchestre nommé sazandari. Il se compose d'un chanteur qui se cache le visage derrière sa daëra ou tambour de basque, d'un j oueur de tchianourri, sorte de violon, d'un joueur de thare, sorle de mandoline, d'un joueur de doudouk, rappelant un peu le hautbois, et enfin d'un joueur de dimplipito, double tambour très petit fait de deux vases en terre cuite recouverts de peau.
Les assistants se mirent aussitôt à battre des mains en marquant la mesure et en répétant :t Tachi » pour inviter à la danse. Un prince et une princesse nous firent apprécier combien est gracieuse la lesghinka interprétée avec cette souplesse, ces poses, ces gestes, cet entraînement, celle maestria dont les Géorgiens ont le privilège et le secret ; en effet nous en fûmes enthousiasmés. Entre chaque danse les sazandari exécutaient des airs persans très goûtés en Transcaucasie. Cette musique, bien spéciale, diffère de celle que nos oreilles occidentales sont accoutumées à entendre. Je dois avouer qu'elle
rend d'une façon tou là fait orientale mais très saisissante, très émouvante, les élans de l'âme, lessoupirs de l'amour, les cris dé de Iresse,
le ssensations religi. uses, les tableaux contemplatifs, toujours quelque chose de l'infini, de l'au-delà, de poignant parfois. Le tout
Sô EN GËOhGIË
s'émanant en phrases langoureuses, en accents mourants, en transports mystiques, en épopées mélancoliques ou rayonnantes d'espoir. Entre chaque danse, entre chaque audition musicale, les princes, des cornes pleines de vin à la main, échangeaient des toasts et s'adressaient surtout aux hôtes étrangers. La soirée terminée, ceux-ci furent reconduits à leurs équipages au son de l'orchestre accompagné par des hurras. Ils emportèrent le meilleur souvenir de cette réception.
Aux environs de Koutaïs se trouve le monastère de Ghélath, un des plus beaux et des plus célèbres parmi les monuments historiques de la Géorgie. Ce monastère est consacré à la nativité comme l'indique son nom qui est une forme altérée du mot grec 76Vt0Xca.
Nous nous y sommes rendus en équipage par une route merveilleusement belle. Les montagnes étaient parées d'une seconde floraison d'azalées jaunes, de rhododendrons violets et d'aubépines dont les fleurs neigeuses se mariaient à leurs fruits corallins; les thyms blanchissaient les rochers roses, répandant une odeur enivrante. Pour animer ce paysage, on voit parfois une paysanne géorgienne descendant la montagne que nous gravissions, pour remplir sa cruche au torrent à la Krasnaïa rilchka, c'est-à-dire à la rivière rouge. Comme je vous l'ai déjà dit, la grâce est innée chez les Géorgiens, aussi bien chez les femmes que chez les hommes.
Je résiste à mon désir de vous arrêter en chemin. Montons et arrivons vite au but de notre excursion.
Comment en quelques instants vous donnerai-jc une idée des monuments de ce monastère formant un groupe imposant et des merveilles d'art qu'ils renferment! Au milieu de ces vieux murs qui ont tant vu d'épisodes de l'histoire géorgienne, tant de pompes et d'animation, régnent le silence, le calme, l'abandon de la vie. Il n'y a plus que sept moines au couvent. L'endroit, le milieu est si riant, si joli par sa situation exceptionnelle que l'on est plus recueilli qu'attristé par cette solitude un peu sévère.
Nous admirons l'église Saint-Georges, construite par le roi Bagrat mort en 1014, ensuite le clocher isolé surmontant un puits et datant du xiA siècle, puis la grande église, véritable cathédrale élevée par le roi David le Réparateur à la fin du xi* ou au commencement du xii* siècle. Enfin nous pénétrons dans la chapelle qui contient le tombeau de ce monarque qui fut une des gloires de la Géorgie. On y lit cette inscription :
IÎJMS PAYSAW tfÊORGlKNNL ALLANT PUISER PU L'EAU.
« Autrefois j'ai offerl un festin à sept rois qui furent mes hôtes Telle était ma puissance que j'ai chassé les Persans, les Turcs et les Arabes de mes frontières. J'ai mis les poissons de la mer Caspienne dans la mer Noire et moi qui étais si fort, je suis maintenant couché ici les bras croisés ! >
Les murailles intérieures de la principale église du monastère disparaissent sous les peintures murales qui mériteraient une monographie.
Les fresques représentent des sujets historiques et religieux du plus haut intérêt : par exemple des portraits de souverains et d'évèques géorgiens. Les saintes images conservées à Ghélath, et principalement celle de la Vierge, ornées de pierreries, d'émaux, d'orfèvrerie, sont aussi célèbres en Russie qu'au Caucase. Des richesses archéologiques de toutes sortes sont entassées dans la sacristie et de nombreuses chroniques manuscrites dorment là d'un sommeil plusieurs fois séculaire.
Les moines vendent aux pèlerins de modestes médailles en cuivre portant d'un côté la célèbre croix de sainte Nino, conservée à Tiflis dans la cathédrale de Sion, et de l'autre le portrait de la reine Thamar. Réunion pieuse et nationale rappelant à la fois le souvenir de deux femmes dont les noms brilleront d'un éclat immortel en Géorgie et seront éternellement vénérés et célébrés par les Géorgiens.
Les traits de la belle figure de Thamar apparaissent sur cette médaille tels que l'imagerie les a popularisés. Cette image répandue parlout, si elle n'est pas d'une vérité irréprochable, a dû cependant être inspirée par d'anciens portraits. Dans tous les cas elle plaît et on aime à se figurer Thamar telle que les Géorgiens nous la représentent. Ne soyez pas surpris de trouver cette effigie sur une médaile de piété. Si Thamar n'est pas canonisée, elle est du moins vénérée par l'Église géorgienne et fêtée dans la semaine après Pâques. II convient de rappeler que les dictons géorgiens entourent celte grande figure d'une double auréole de sainteté et de gloire. Ils la disent pieuse, douée à la fois d'une puissance céleste et terrestre. Ils résument cette pensée de la sorte :
€ La reine Thamar était aimée de Dieu, Elle entendait sonner les cloches du ciel. Elle a mis son pied sur l'Elbrouz, et les grandes montagnes commencèrent à s'abaisser. >
Le séjour de Thamar à Ghélath est relaté dans une légende que voici :
c Un jour de fête quand la reine se dirigeait vers la cathédrale et ajustait de beaux rubis à son diadème royal, on vint lui dire qu'une pauvre femme lui demandait l'aumône aux portes de sa cellule monacale. La reine lui ordonna d'attendre; mais, quand elle sortit, ia mendiante n'y était plus. Thamar, troublée et se reprochant d'avoir refusé l'aumône à l'indigente, ôla le collier qui était cause de son retard et l'offrit à N.-D. de Ghélath. >
Et maintenant, voulez-vous entendre un récit géorgien sur notre héroïne; il vous ia peindra bien mieux que je ne le saurais faire. Vous y goûterez une saveur locale qui lui donne un charme particulier :
c Quand Thamar était enfant, sa mère lui dit un matin : Ma fille, j'ai fait un rêve aussi joyeux qu'effrayant. Ton père ne vivra pas longtemps. Dieu l'appelle vers ses régions célestes et il le prépare un sort inouï pour une femme. Je t'ai entrevue dans l'ombre de l'avenir sur le trône de David dans toute la splendeur de la beauté et de la gloire, avec une auréole d'immortalité. Tu étais assise, sacrée reine de Géorgie. Une couronne d'or tout en diamants et en saphirs ornait tes boucles, le manteau royal enveloppait ta fine taille, le sceptre précieux, symbole du pouvoir, brillait dans ta main droite. Un trône t'attend ! sois-en digne! Deviens le soutien puissant des faibles, la source delà richesse des indigents. Tu dois conquérir les cœurs par l'humilité, par l'esprit, par la sagesse, par le regard superbe. De ton glaive abats les rebelles ; règne divine depuis les siècles jusqu'aux siècles.
« Le rêve de la mère se réalisa. Le père de Thamar ferma les yeux, elle monta sur le trône de ses pères. D'un rayon de douceur elle éclaira la Géorgie. Semblable à un sombre nuage, elle s'avança vers l'Orient, le courroux du ciel frappa les mécréants. Elle ordonna et tout advint selon son ordre. Ses guerriers s'élancèrent avec une force orageuse. Tel un puissant ouragan traverse les champs de bataille. Dans les steppes arides, sur les montagnes élevées se déployèrent les drapeaux de Thamar; dans les steppes arides et sur les montagnes élevées ses spalassars firent entendre leurs clameurs. Au bruit des batailles, sous l'orage de la mêlée, les royaumes et les trônes furent renversés et le croissant terrible s'inclina humblement devant la croix.
t Les Persans tombèrent, les Seldjouks* frissonnèrent, les montagnards indociles mirent bas les armes. Des portes de Derbent jusqu'à Trébizonde, des cimes du Caucase jusqu'à Damas, tous se prosternèrent devant la toute-puissante. L'Orient lui ouvrit ses trésors, l'Occident chanta sa gloire; le Nord et le Sud admirèrent sa puissance. Les villes lui envoyaient leurs richesses, les villages le don de Dieu, le Saint Sépulcre sa bénédiction. Et il ne fut d'être
COUVENT DE GHÉLATfl, PRÈS KOUTAÏS. — LE CLOCHER. (Photographie du baron de Baye.)
vivant qui ne bénît le nom de Thamar, il ne fut de rebelle qui ne craignît sa force. Les montagnes écoutaient sa volonté. La terre aspirait à son attouchement, le ciel cherchait son sourire.
« Seule la Caspienne ne cédait pas, elle ne voulait pas se soumettre. Ses ondes vertes s'élevèrent orageusement, elles s'enveloppèrent d'un brouillard gris, intense, elles se ruèrent impétueusement de leur lit profond.