‹ En Nouvelle-RussieChapitre 49 sur 107 · Seldjoucides · texte numérisé non relu

Seldjoucides

t Que me fait la grande, disait-elle, que me fait Thamar la reine des rois? Puissent ses forces être terribles, elles ne sont pas plus redoutables que mes vagues. Ses guerriers ne sont pas plus effrayants que mes bourounes. Ils promettent la perte, c'est le bouclier le plus sur de mon pouvoir. Ni la force, ni la richesse ne pourront m'clonner. La reine a des trésors, mais ils n'égalent pas les miens.

« Au fond de la Caspienne il y a beaucoup de richesses, dans la largeur de ses ondes. Que de tributaires lui envoient leurs eaux, leurs marchandises du nord et du sud. Oh ! non, la reine de Géorgie ne pourrait pas lutter avec moi le vieux Caspi. Je ne suis pas tributaire de Thamar, je ne le serai jamais, et je resterai libre comme toujours.

c Et ces paroles parviennent à l'oreille de la Reine, jusqu'au trône de la beauté, de la puissance, de la majesté.

t Lentement, elle tourna la tète vers la mer rebelle, vers la mer en folie et un pli sombre parut entre ses sourcils. Les guerriers se ruèrent pour punir la rebelle, les spalassars se lancèrent pour arrêter sa démence.

« Et les bords de la Caspienne poussèrent un gémissement immense, ses rives el ses steppes firent entendre de sourdes clameurs. Tout ce qui était sur le passage jusqu'à Gourgan, tout se coucha sous l'acier, se jeta dans la Caspienne.

c Sous la Caspienne, la terre, notre humide mère, bondit. De ses ondes en furie, se vengeant de la colère royale, elle rejeta dans la mer, le naphte, celle huile noire. L'orage gronda au ciel, les éclairs retentirent et la Caspienne s'alluma de part en part.

« Longtemps elle se tordit dans son lit de feu, longtemps elle supplia le pardon de la Reine. Elle lui promit ses richesses, l'humilité complète et le tribut sur les terres voisines.

« La Reine lui pardonna.

« Et voilà comment depuis lors, aux jours de tempête comme aux jours de calme, la Caspienne bénit la mémoire de la Grande Souveraine. >

Cette prédiction, cette apothéose, cette légende sur le naphte sont de véritables tableaux qui célèbrent l'apogée de l'histoire géorgienne.

En 1184, lorsqu'elle avait 24 ans, Thamar hérita du trône paternel et montra, à côté des vertus féminines, des qualités vraiment royales.

Les calliolicos el tous les évoques la supplièrent de choisir un époux afin que la dynastie des Bagratides ne s'éteignit pas avec elle. Après de longues hésitations, elle refusa la main d'un prince byzantin de la race des Comnènes el prit pour époux un prince

LA REINK TIIAMAR.

russe nommé Georges, fils d'André Bogoloubski, lequel, chassé de son oudel par son oncle Vsévolod, errait en Orient. A cause de la conduite du prince et de l'absence d'héritiers, le mariage fut dissous. Les prétendants furent nombreux et Thamar épousa David

Soslan, prince ossèle, élevé dans les montagnes. Elle en eut un fils, Georges dit Lassa, c'est-à-dire le Superbe, et une fille, Roussoudane.

11 n'existe pas seulement des légendes historiques, mais aussi des chansons géorgiennes pour célébrer T-bamar, en voici une que l'on chante en chœur :

« Arrive la reine Thamar, elle a sur la tête un casque, des boucles d'oreille à ses oreilles, ses yeux sont de saphirs, ses dents de perles, son visage rejaillit l'or, sur son cou du jaspe; elle porte une coite de mailles sous laquelle il y a du satin ; elle porte une cuirasse, elle est à cheval sur un coursier de la couleur du sable, avec une selle et une bride en or. »

Après notre visite au couvent de Ghélath, nous retournions à Koutaïs pour prendre congé de nos hôtes et amis géorgiens. Us voulurent bien nous accompagner à la gare dont les bâtiments sont fièrement surmontés des armoiries de la ville, qui porte dans son écu la Toison d'or, ni plus ni moins. Ne sommes-nous pas dans l'antique Colchide !

Reprenant la route de Tiflis, nous admirions à chaque station les hommes venus au passage du train. Ils ont des poses d'une grande aisance, d'une belle allure, quelque chose de noble, et souvent de plastique, fipci est naturel et inné chez ces gens, depuis le prince jusqu'au mendiant. Je pourrais faire passer sous vos yeux une quantité de portraits pris ainsi au hasard, tous intéressants, mais je me bornerai à vous présenter le type d'un jeune flâneur en haillons, de ces gens qui vivent en rêvant et qui rêvent pour vivre. Je trouvai dans son maintien nonchalant une altitude artistique que j'ai voulu saisir sur le vif.

Nous reprenons notre voyage, de notre wagon-balcon, nous appercevons la ville de Gori, s'élendant au pied d'un rocher isolé, hérissé des ruines d'une ancienne citadelle.

Et voilà le souvenir de Thamar qui revient à la vue de cette forteresse. Pour en connaître l'origine, écoutez le chant du Mestviré1.

— C'était alors que vivait la reine Thamar,

Et toute la chrétienté géorgienne sait quand vivait la reine Thamar.

— Thamar arrive en Kathalinie et la Kathalinie devint gaie,

1. Les Mestviré sont des musiciens géorgiens ambulants. Ils ont l'habitude de rôder dans les rues et de jouer sur la gouda. Le Mestviré, le plus souvent, chante les exploits de ses compatriotes d'après les légendes anciennes. Il baisse les yeux sans faire attention au public qui l'écoute.

Le peuple accourut à la rencontre de Thamar et Thamar fut bonne pour le peuple.

— Passait-elle à travers un village, ce village devenait une ville; Arrivait-elle dans une ville, cette ville devenait Tiflis.

— Beaucoup de monde chrétien et non chrétien la suivait;

Les princes et les nobles de Géorgie, les agalars et les beys tatares, les pachas et les agas turcs. . .

— 11 vint l'idée à la Reine des Rois, à la belle Thamar,

Il lui vint Tidée de chasser les animaux des bois, les oiseaux du ciel.

GARE DE RHION. — FLANEUR EN HAILLONS. (Photographie du baron de Baye.)

— Le cerf aux longues cornes courut au-devant de ses flèches Et la cigogne n'osa pas lutter avec le faucon à la forte poitrine.

— Sur les bords de la Liakhva, sur cette même place où nous nous tenons maintenant chrétiens, c'est là que se reposait Thamar en admirant la c liasse.

— Les princes, les beys, les pachas n'avaient point pitié de leurs coursiers fougueux et tous rivalisaient, et tous ils poursuivaient les animaux aux pieds agiles pour que Thamar leur lançât un regard plein de clarté, pour qu'elle encourageât leur adresse.

— Mais la reine ne pensait pas à eux, Thamar ne les regardait pas, car son

faucon favori s'était envolé et s'était perché au delà de la rivière, sur une montagne escarpée, et il ne voulait pas revenir avec sa proie vers Thamar.

— D'un cor d'argent on appela les princes, les beys accoururent, les pachas arrivèrent au galop. Thamar les pria tous de traverser l'eau a la nage, de lui rapporter le faucon.

— La Liakhva coule large, elle fait un bruit terrible, son courant est impétueux. Les princes, les beys, les pachas caracolent, mais ils n'osent pas traverser l'eau à la nage.

— ï>a reine les regarde, elle se moque d'eux, les méprise, elle promet au brave qui traversera l'eau à la nage, qui lui apportera son faucon, tout ce qu'il voudra.

— Un jeune homme aux yeux limpides regarde la reine, un jeune homme aux boudes noires ; il demande à se jeter à la nage vers l'oiseau désobéissant 1

— - La Liakhva coule largement et vite. Mais le jeune homme se jette à la nage avec force et bravoure. Le faucon est là-haut sur la montagne, le chasseur aux boucles noires l'attrape, et les ondes de la rivière vont le ramener vers Thamar, il va bientôt lui demander sa récompense.

— Mais une pensée sombre attriste le visage serein de la reine.

Mais son cœur s'est serré. Elle se demande avec angoisse si le jeune homme ne va pas lui demander son cœur et son amour?

— Elle se mit à prier la mère de Dieu de Ghélath, elle la prie de la sauver, de la protéger, si le jeune homme désirait son cœur, son amour.

— Des abîmes de la Liakhva les yeux noirs du jeune homme regardent Thamar, l'oiseau de proie crie avec impatience. — Mais voici l'orage qui gronde. La Liakhva culbute et emporte dans la Koura le jeune brave.

— Et Thamar prie de nouveau. Pourquoi prie-t-elle? Et sa blanche poitrine et sa tête aux grandes pensées sont seules à le savoir.

— Alors elle dit aux princes qu'elle construira sur la montagne où était porche l'oiseau désobéissant une forteresse forte, en souvenir du pauvre jeune homme qui s'est noyé, pour sauver son âme pure.

— Voilà, chrétiens, comment furent construites l'église et la forteresse de Gori.

— Voilà ce qui advint quand fut et quand vécut la reine Thamar.

Les légendes que je vous ai communiquées vous ont fait connaître la grandeur, la puissance, la gloire de Thamar. Le chaut que vous venez d'entendre vous eu a dépeint le vrai caractère. Sa vertu sortant toujours triomphante de tous les obstacles et demeurant sans atteinte au milieu de toutes les tentations, de toutes les adulations. La légende de Schota Roustavelli, ce poète contemporain de Thamar, qui a tant célébré sa souveraine, est un témoignage non moins éloquent que l'histoire du faucon. Choisi entre beaucoup d'autres, ce récit vous peindra sous son vrai jour la figure de Thamar.

c C'était à Kisir, dans un grand château, près de Kara-Agalch, Thamar donnait un grand festin. Pendant trois semaines les envoyés rassemblaient les invités ; pendant trois jours les chasseurs chassaient; pendant trois jours les bœufs et les moutons rôtissaient. Qnand les invités se réunirent et qu'ils eurent fêté, la reine ordonna à Schota Roustavelli de lui lire des verset une fable que, par son ordre, il avait traduite du persan. Roustavelli lut la fable. La reine pleura beaucoup et ses hôtes pleurèrent également, tant était belle la fable. Alors Thamar permit au sazandar (c'est-à-dire au poète), de lui demander une récompense pour avoir accompli sa volonté, pour avoir traduit une si belle fable.

« Le sazandar demanda la main de Thamar. Les hôtes se réjouirent, mais tous s'effrayèrent quand ils virent la colère de la reine. Elle lui ordonna de partir, de prendre le meilleur cheval et de galoper sans se retourner.

« Les hôtes troublés chuchotèrent longtemps, mais la reine les congédia et le festin fut terminé.

c Roustavelli galopa toute la journée et arriva la nuit à Tiflis, où se trouvait sa maison. Rien de gai ne l'attendait. Tout était calme dans sa demeure. Il pénétra doucement dans la chambre de sa femme et y trouva un. esclave arabe qu'il avait acheté à Constant inople.

« Roustavelli ne comprit pas le châtiment de Dieu; comment lui, marié, avait-il osé demander la main de Thamar, une aussi sainte reine.

c Le lendemain, il invita tous ses parents et ceux de sa femme, et les citoyens. Ils s'attendaient à un grand régal. Ils s'assirent en rond. Mais on plaça sur la nappe la tête coupée de l'Arabe.

« Roustavelli parla à ses invités de l'infidélité de sa femme, leur dit que lui, poète, ne peut plus vivre avec elle, qu'il va partir pour des terres éloignées, qu'on n'entendra plus parler de lui. Seulement il laissa le conte que la reine avait ordonné de traduire du persan et il pria instamment de garder ce livre, de le remettre à ses jeunes enfants et de leur dire qu'il fut autrefois un chanteur qui se plaisait à faire des vers, que ce chanteur avait aimé sa reine et que Dieu ne lui avait pas permis de mourir dans son :>ays natal. »

Partout, dans l'antique Géorgie, dans les monuments même oubliés, dans les déserts comme dans les bois, dans les montagnes

et dans les précipices, là même où Ton ne s'attend pas à rencontrer les traces de la main de l'homme, partout on retrouve le souvenir de la grandeur de Thamar, cette femme remarquable qui, par la force de son génie, a su résumer en elle toutes les gloires de son royaume. Rayonnante de cette gloire, elle survit jusqu'à présent et plane au-dessus de toutes les ruines dont le calme sépulcral est vivifié par son nom !

Prononcez le nom de Thamar et toutes les montagnes et les vallées d'Ibérie vous répondront, depuis les rivages d'une mer jusqu'aux rivages de l'autre mer. Ces échos sont semblables aux accents de son chanteur Roustavelli.

Il y eut de rares guerriers qui surent incarner en eux toute une époque, en harmonisant chacun de leurs généreux élans, chacune de leurs pensées, avec le battement du cœur de leur peuple. Telle fut la divine Thamar, rejeton brillant du roi-prophète et du roi David le Restaurateur. Elle se plaça entre les limites de toutes les gloires et de toutes les misèFes de sa patrie, et malgré sa silhouette féminine, elle sut conduire les rênes de tout un royaume avec des mains d'homme. C'est de la sorte qu'André Mouravieff traduit son admiration dans le récit de son voyage en Géorgie.

Tout changea après la mort de Thamar4. Elle semblait emporter avec elle la bénédiction de la terre natale.

Dans quel endroit Thamar dort-elle du sommeil éternel? Plusieurs localités revendiquent l'honneur de conserver ses restes. Comme me disait un savant géorgien : il est plus poétique d'ignorer où se trouve son tombeau. Selon une croyance répandue en Géorgie, Thamar n'est pas morte, elle dort dans un berceau d'or. Cependant, voici l'épitaphe de cette princesse, d'après la tradition populaire :

« J'ai été la reine Thamar qui a fait retentir son nom dans les pays lointains.

t J'ai jeté l'ancre dans la mer Blanche (Caspienne) et j'ai annexé des territoires à ma royauté.

c J'ai fait passer les poissons des rivières de la Géorgie orientale dans celles de la Géorgie occidentale.

« J'ai levé l'impôt sur l'Ispaham et j'ai pris la contribution de Stamboul.

Page 1