y a 106,000 Tchétchènes dans le district de Grozny
— Oui, j'ai vu le roseau au bord de la rivière,
— Mais je crains que le bouc ne le mange.
— As-tu vu, mon bien-aimé, as-tu vu les œufs de l'aigle? As-tu vu ma poitrine?
— Oui, j'ai vu les œufs de l'aigle,
— Mais je crains que le vieux hibou les dévore.
— As-tu vu, mon bien-aimé, as-tu vu les pommes mûres, As-tu vu mes joues ?
— Oui, j'ai vu les pommes mûres,
— Mais je crains que le marchand arménien les achète.
— As- tu vu, mon bien-aimé, as-tu vu les lettres du Coran? As-tu vu mes sourcils ?
— Oui, j'ai vu les lettres du Coran.
— Mais je crains que le prêtre juif les lise.
— As-tu vu, mon bien-aimé, as-tu vu les fruits noirs de la montagne?
As- tu vu mes yeux?
— Oui, j'ai vu les fruits noirs de la montagne,
— Mais je crains que les frimas de l'automne les atteignent. 1
Je vous ai conduits depuis la mer Noire jusqu'à la Caspienne, à travers des populations bien diverses par leur race et par leur langage. Lors de la prise de possession du nord du Caucase par les Russes, les plaines étaient habitées par les Kabardiens, les Koumyks et les Nogaïs. Les Ossèles, les lngouches et les Tchétchènes étaient de purs montagnards. Une partie d'entre eux descendit se fixer au pied des montagnes. Sans doute, l'influence circassienne, jadis prépondérante, a imposé à tous ces hommes de différentes nationalités un costume analogue, qui leur donne, au premier aspect, si l'on se borne à un coup d'œil superficiel, un extérieur uniforme. Tous sont vêtus de la tcherkeske, de la bourka, coiffés de la papakha et du bachlik, tous, ils sont armés à peu près de la même manière ; mais, néanmoins, que d'innombrables et curieuses diversités de types, de caractères, de superstitions, de coutumes ! quelles variétés dans cet agrégat complexe! J'estime qu'il reste encore beaucoup à connaître et â découvrir dans ces régions mystérieuses, parmi ces habitants intéressants. Conservateurs des traditions de
leur race, ils ont de grands sentiments, une énergie, une vitalité prodigieuses; toujours nobles d'allures dans leurs manières, toujours digaes dans leur maintien, leur amour de manier les armes leur inspire parfois des vengeances meurtrières, des actes de sauvagerie, des brigandages terribles ; mais n'oubliez pas que ces tribus sont depuis peu en contact avec un monde civilisé dont ils ne comprennent pas les lois.
Les Kosaks envoyés jadis par Catherine sur le Térek, pour former une digue contre les ennemis des montagnes, n'ont pas transformé l'état des populations qu'elles venaient plutôt combattre que modifier. Les Zaporogues refoulés par Catherine, se fixèrent sur le Kouban, d'où ils dirigèrent leur humeur guerrière contre les tribus du Caucase occidental. Les habitants du Caucase, doués d'un tempérament guerrier, animés du besoin de se servir d'armes, préfèrent mener une vie mouvementée en gardant des troupeaux, plutôt que de cultiver la terre. Ils ressemblent, par leur existence aventurière, à ces hommes d'armes du moyen âge; et, par leurs mœurs, aux Orientaux; ils conservent dans leur pays le genre de vie en dehors duquel leur raison d'être n'existe plus. La nature, avec laquelle ils sont en contact, entretient leur caractère dans ce qu'il a de mâle, de fier, de brave, de sauvage, de belliqueux et aussi dans ce qu'il a de patriarcal, de poétique, de noble, d'élevé et de traditionnellement hospitalier. L'étude de ces hommes est pleine d'intérêt, et pour un ethnographe, et pour un psychologue; leurs qualités et leurs défauts sont en harmonie avec l'admirable et sauvage nature de la Caucasie du Nord. Bien des observateurs peuvent se succéder, bien des voyages peuvent être entrepris dans ces parages aux sites incomparables, sans que les éléments d'études soient épuisés.
La conquête du Caucase fut d'autant plus difficile pour la Russie, que les Tcherkesses et leurs voisins, favorisés en sous-main par l'Angleterre, défendirent vaillamment leur indépendance. € L'empereur Nicolas Ier sentit la nécessité d'assurer ses communications avec l'Asie méridionale, par les deux extrémités du Caucase et par les cols intermédiaires, et de faire de cette chaîne prodigieuse comme la citadelle inexpugnable du haut de laquelle il dominerait l'Orient1. >