‹ En OrientChapitre 10 sur 161 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

mouchoirs de couleur différente artistement noués.

Les usurpations de ces pauvres gens me disposaient d’abord assez mal pour eux, je dois l’avouer ; mais je les excusai bientôt de grand cœur en apprenant qu’ils allaient en pèlerinage à Jérusalem, et qu’une grandepartie de leur modique fortune est sacrifiée à la réalisation de ce religieux désir. Le passage leur revient à une quarantaine de francs par tête, ce qui ne laisse pas d’être cher, parce qu’ils emmènent leurs enfants. Une de ces familles excite surtout l’intérêt : elle se compose du père, de la mère, d’une vieille amie ou grand’mère et d’un charmant petit garçon : ici je déplore ma complète ignorance de leur idiome, car on ne va pas loin dans les informations quand on se borne à la langue des signes. Quel n’est pas le courage de ces pauvres gens 1 Us abandonnent le foyer qu’ils n’ont jamais quitté pour chercher Jérusalem dont l’imagination doit encore centupler pour eux l’éloignement; ils vont rester pendant plusieurs semaines sur le pont d’un bateau, exposés à toutes les intempéries du ciel et de la mer ; ilsne mangent rien de chaud, dorment sur place, ne saventpas un mot de la langue du pays où ils vont, et sont décidés à passer quatre mois en Palestine pour y fêter Noël et y communier à Pâques. Ce trajet, cette absence, ce retour 11e les effrayent pas, et cependant il est certain que souvent les fatigues de la route les retiennent pour toujours dans cette terre sainte où ils vont prier.

Leurs prêtres les excitent fortement à ce pèlerinage ; plusieurs d’entre eux sont, sur notre Mercure, drapés dans deux robes, l’une, de dessous, plus longue, l’autre, de dessus, plus courte et garnie de fourrures ; ils sont coiffés d’un bonnet haut et carré; leur barbe est en pointe; le fer ne passe plus sur leurs cheveux depuis qu’ils ont reçu les ordres sacrés.

Ces popes grecs sont fort beaux ; ils peuvent se marier et' porter certaines couleurs ; les uns sont vêtus en vert, les autres en violet. Les moines sont obligés au célibat.

Nous avons aussi des marchands juifs, qui ne brillent point par la propreté ; près d’eux sont couchés des musulmans et leur repas du matin m’a fait penser à la Fontaine :

Sur un tapis de Turquie Le couvert se trouva mis.

Nous venons d’arriver à Varna, qui s’étend au fond d’une baie. Beaucoup de Turcs nous attendent accroupis à l’orientale sur l’estacade de débarquement, c’est-à-dire sur quelques planches délabrées posées en travers sur des pilotis ; mais, sauf la porte d’entrée, la douane et le café qui l’avoisinent, je n’ai conservé de Varna qu’une impression peu séduisante ; les rues sont étroites et encombrées d’immondices, les maisons basses, les mosquées chétives-, les fortifications insignifiantes. Quelques fenêtres cependant sont treillagées et l’on trouve à chaque pas des habitants étendus avec une suprême nonchalance et drapés dans des accoutrements sinon propres dumoins pittoresques. Ces Turcs passentle temps à fumer età dormir; la partie active de la vie est échue auxGrecs : le conquérant s’endort, le vaincu travaille et se régénère.

A mon retour je trouve le pont du bateau encore plus encombré, cette fois, de femmes turques avec négresses, enfants, paquets, berceaux, tapis, voiles, etc. Elles fument fort tranquillement leur chibouque, sans remarquer la stupéfaction des pèlerins. Décidément l’Orient commence à se manifester. Sur l’avant, les Turcs abondent.

Hier la brise nous amenait des légions de grosses sauterelles dont je plaignais le sort; les uns se bor-

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