‹ En OrientChapitre 11 sur 161 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

liaient à les tuer, d’autres les mettaient en lambeaux, et les enfants valaques, leur attachant un fil à la patte, pleuraient quand la pauvre bête cessait de voler. L’humanité est un peu la même partout.

Et maintenant nous touchons presque au port car depuis Varna il ne faut qu’environ dix-huit heures pour l’atteindre. Lundi à six heures du matin tout le monde est sur le pont; chacun suit les ondulations de la côte qui se prolonge au loin, en apparence sans discontinuer, et cependant avec une séparation, car ces falaises là-bas sont l’Asie. L’œil cherche avidement l’entrée du Bosphore, un cap succède à l’autre avec de vieilles citadelles, qu’on admirerait fort si l’imagination ne prenait les devants pour s’élancer plus loin. Nous serpentons ainsi pendant plus d’une heure sans pénétrer dans le détroit même ; enfin l’ouverture se présente. Des deux côtés les rochers reculent pour former un véritable fleuve aux courbes gracieuses et dont les rives boisées nous reposent la vue après notre long trajet maritime. Nous entrons dans le Bosphore; bientôt la reine de l’Orient se révélera dans sa splendeur.

15 octobre 1858

Au milieu des merveilles qui réclament de toute part l’ attention, du tumulte incessant qui m’entoure, une confusion indicible s’empare de l’esprit, et j’éprouve une véritable difficulté à faire sortir du chaos des impressions premières une perception nette et précise de l’ensemble.

Et d’abord, après la navigation de la mer Noire, est-il rien de comparable aux charmes de cette entrée par le Bosphore, un fleuve aux eaux bleues, dont l’Europe et l’Asie forment les rivages parsemés de châteaux forts, de jardins, de palais, de villages, de mosquées? Pendant deux heures le steamer circule au milieu <ie ce panorama réel et palpable : la côte d’Europe n’est qu’une longue suite de villas, ornées de kiosques, de colonnades, déterrasses; la côte d’Asie, plus sévère, plus majestueuse, est aussi riche de verdure, et le Bosphore même est couvert de navires fendant l’onde en tous sens et à toutes voiles.

L’imagination nous exagère trop souvent d’avance les émotions que nous promet l’avenir : la réalité plus positive ne saurait donc répondre qu’iinparfaitement à notre attente. Pour moi, j’ai trouvé le tableau plus enchanteur encore que je n’avais essayé de me le figurer. Mais aussi combien il est préférable d’arriver à Constantinople par le Bosphore ! Le voyageur venu par la Méditerrannée, quelle qu’ait été sa route, a déjà ren-

Page 1