‹ En OrientChapitre 9 sur 161 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

mais on est ensemble depuis tant de jours qu’on croirait presque quitter des amis. Ce sont des adieux, des serrements de mains, des souhaits. Le bateau est envahi par les parents moldaves venus au-devant des leurs, et alors que de larmes de joie en s’apercevant de loin, que de baisers à l’arrivée !

J’ajouterai que les jeunes filles moldaves s’entourent la tête de leur voile comme d’un nuage de gaze, et le retiennent par des épingles àsequins, coiffure gracieuse qui s’harmonise à merveille avec leurs traits.

La famille russe est partie pour ses terres. J’ai visité Galatz, qui n’en vaut guère la peine : c’est une triste réunion de maisons basses et irrégulières avec des balcons en bois d’où une échelle descend dans la rue ; ville cosmopolite, qui prend aux diverses nations leurs usages en germe, sans profiter des développements et des progrès, et n’a d’originalité à elle que ses trottoirs en bois, vrais abîmes où la fréquente détérioration d’une planche et le manque d’éclairage font courir chaque soir le danger de jambes cassées. On y contrefait les fiacres en posant de grands paniers sur deux paires de roues.

Le Danube, en quittant Galatz, commence une longue et interminable série de courbes entre lesquelles s’étendent des terrains plats, incultes et couverts de roseaux. Bientôt s’ouvrent de tous côtés de petits canaux, des bras de fleuves, des passes plus ou moins étroites, et dans ces canaux voguent des vaisseaux à pleines voiles : le coup d’œil est original, mais nous n’avançons guère. Devant le port d’Ismaïl beaucoup de vaisseaux turcs ont jeté l’ancre; la poupe est recourbée, les flancs sont peints en couleurs éclatantes , le fleuve se partage encore en de nouvelles branches par lesquelles ses eaux, qui fécondèrent tant de rivages différents, vont enfin se perdre dans la mer ; les principales de ces passes sont

celles de Kilia et de Sulina, toutes presque également mauvaises; on s’est longtemps débattu pour savoir à qui revenait le soin de les remettre en état; en fin de compte, personne ne s’en occupe et tout empire.

A la nuit tombante nous atteignons Sulina, encore une ville cosmopolite et insignifiante^ devant laquelle plusieurs navires attendent le bon vent pour remonter le Danube ; quelques tours de roues nous amènent au phare qui domine l’embouchure, où, horribile visu , l’on n’aperçoit de tous côtés que des mâts sortant de l’eau, terribles témoignages des nombreux sinistres causés par la tempête et les brouillards. Nous donnons une pensée triste à ceux qui périrent si près du but, et par un retour sur nous-mêmes au moment de nous confier à cette mer si redoutée et en effet si redoutable, nous nous félicitons de la trouver calme et de ne distinguer les vagues qu’aux lueurs phosphorescentes dont leurs crêtes sont couronnées...

10 octobre.

Nous voici en pleine mer, mais assez près des côtes pour reconnaître de loin un cap aux falaises rouges, aux rochers croulants, fendus, crénelés et garnis de ruines.

Notre réunion a complètement changé de face : les premières sont presque vides, car on visite peu l’Orient cette année; le pont, au contraire, est encombré de monde; tout un côté de l’arrière, recouvert d’une tente et séparé par un grillage en bois, forme la troisième classe ; mais comme l’espace est fort restreint et que les passagers abondent, ils ne se font pas faute d’envahir le reste. Ce sont pour la plupart des paysans valaques avec leurs familles; les hommes portent une robe longue garnie de fourrures, les femmes sur leur robe une casaque garnie de même, et sur la tête deux

Page 1