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DEUXIÈME PARTIE

environ les 100 kilos, et la crise d’Amérique donne cette année beaucoup d’importance à ce commerce.

En côtoyant les rives du Delta, nous pouvons constater une partie des ravages; mais déjà les arpenteurs parcourent les chaussées et commencent les travaux du cadastre annuel. Le fleuve a par endroits plus d’une demilieue de large : les bords sont toujours plats; quelques villages abrités par les acacias d’Égypte, quelques bois de palmiers élancés etportantà leur sommet un bouquet de grosses feuilles, composent tout le paysage. Le ciel n’a pas encore cette teinte de bleu si pur que nous rêvions pour l’Égypte et le fleuve le reflète mal dans ses eaux rougeâtres, qui rappellent trop le limon de ses rives. De ce limon même sont façonnés les bastingages de plusieurs canges que nous rencontrons.

Vers quatre heures de l’après-midi nous apercevons à l’horizon les pyramides ! De loin ces constructions colossales ne nous semblent atteindre, il est vrai, que la hauteur de taupinières, et cependant la réalité de leur apparition ne laisse pas que d’impressionner.

A l’approche de la nuit, nous arrivons au Barrage. C’est un pont gigantesque posé à cheval sur le Delta, à l’endroit où le Nil vient de se séparer en deux branches, celle de Rosette à l’Ouest, celle de Damiette à l’Est. Chaque moitié du pont compte trois grandes ouvertures et soixante et onze petites arches ; on l’a décoré de tours au-dessus des grandes passes et de tourelles audessus des petites. 11 a pour but de retenir les eaux du fleuve à un moment donné, pour lui conserver l’égalité de niveau : en déversant, plus tard, le trop plein dans les canaux du Delta, à l’époque où les eaux sont basses, on parviendrait à doubler les ressources de l’agriculture.

Pour obtenir ce résultat, on pourvoira les grandes arches d’une valve garnie de tuyaux, dans lesquels on

fera le vide, et qui seront assujetties ainsi par une double force, celle du vide et celle de l’eau pressant contre la valve. Cette œuvre, dont la conception est si remarquable, est loin d’être terminée : les grandes écluses ne sont pas faites, les valves ne sont posées que d’un seul côté et le peu d’activité apporté aux travaux ne permet pas d’en prévoir l’achèvement.

Le passage n’a que la largeur du bateau, aussi faisonsnous fausse route à deux reprises : les falots qu’on tient sur les quais de droite et de gauche ne sont que d’un faible secours, et les cris des porteurs de torches , s’unissant à ceux de notre équipage fatigué de la manœuvre, produisent une indicible confusion. Les passagers sont aussi bien disposés que les matelots : la nuit commence, les provisions ont manqué et le dîner ne s’est composé que de fruits secs. Les mécaniciens, impatients d’arriver, chauffent à outrance, etla mauvaise cheminée, rougissant sous l’action de la chaleur, fait éprouver de vraies terreurs aux gens timides de la société. Heureusement, à dix heures du soir, quelques lumières annoncent le port : il fait trop sombre pour rien distinguer, un seul porte-falot éclaire le débarquement.

Le tumulte est grand parmi les porteurs et les cochers, et le faubourg est encore à près d’une demi-heure de la ville; mais on supporte tout patiemment, je dirais presque avec joie... On est au Caire!

4 novembre.

Meme après avoir visité Constantinople et Damas, on est frappé du cachet que présente le Caire, cette troisième grande ville musulmane. L’Europe est trop près de Stamboul, et Stamboul succède à Constantinople et à Byzance, en sorte que l’islamisme s’y est accommodé de ce qu’il a trouvé et l’a seulement revêtu de son empreinte : à Damas, chacun s’est isolé dans ses splendeurs, comme la ville elle-même s’isole au sein de ses déserts. Au Caire, un sentiment d’une autre nature a prévalu. Longtemps capitale d’un califat indépendant, avant et après capitale encore d’une des provinces les plus importantes et les moins vassales de l’empire, le Caire a vu rayonner dans son enceinte les richesses non-seulement de l’Egypte, mais des pays environnants, de l’Inde même, car sa position exceptionnelle, sur la route commerciale entre l’Asie et l’Europe, lui permit, jusqu’à la découverte du cap de Bonne-Espérance, d’être un des plus importants dépôts de tous les produits du monde connu. Ses gouverneurs, qu’ils fussent califes, sultans, pachas ou vice-rois, ont tenu à laisser, par des embellissements nouveaux, des traces de leur passage; et n’ayant à imiter aucun reste d’une oivilisation antérieure, ils ont pu développer en liberté toutes les ressources de l’art oriental. Le véritable caractère de cette ville c’est d’être complètement sarrasine, et si les diverses dynasties qui s’y succédèrent après de longues et sanglantes querelles ont contribué

chacune en quelque chose à l’agrandissement de cette vaste cité, leurs œuvres ne furent pas une suite d’éléments divers , mais les ramifications d’une seule et même civilisation.

Dans une ville importante, c’est à l’architecture que le souverain demande de perpétuer son nom ; dans une grande ville musulmane, c’est à l’érection de mosquées que cette architecture doit consacrer ses efforts. La mosquée, en effet, est du domaine de tous : la coupole rompt la ligne des maisons, le minaret domine les autres édifices et attire forcément les regards, tandis que chaque fidèle , pendant qu’il accomplit les ablutions prescrites par le Koran, peut songer à bénir le prince qui lui a préparé, pour remplir ses devoirs religieux, cette riche fontaine, ces dalles de marbre, ces arcades pleines d’ombre et de fraîcheur. S’il n’eût construit que des palais, le prince musulman n’eût laissé qu’une œuvre, j e dirai personnelle , puisque l’intérieur des habitations n’est accessible qu’à un petit nombre d’élus, et que les recherches les plus grandes sont réservées pour le harem où le maître seul a le droit de pénétrer : fondateur d’une mosquée, il se conciliait l’admiration des vrais croyants , la sympathie des prêtres ; il calmait peut-être aussi les remords que ramenaient à son esprit, au milieu de ses rêves les plus voluptueux, les sanglants souvenirs de son avènement.

Fidèles à ce principe, depuis le jour où Amrou, lieutenant d’Omar, autour de sa tente de conquérant, éleva la ville de Fostat (le vieux Caire) et dressa dans la cité naissante un sanctuaire à l’instar de celui de la Mecque, jusqu’au règne tout récent de Méh émet- Ali , qui décora la citadelle d’une mosquée dominant le panorama de la ville, les souverains de l’Egypte ont parsemé le Caire des preuves éclatantes de leur piété. Les habitants, de

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