DEUXIÈME PARTIE
une inconcevable multiplicité et dans une variété plus surprenante encore. A Constantinople, la perspective est coupée par une seule ligne droite et blanche, interrompue par deux ou au plus par trois balcons; à Damas, la véranda constitue le cachet principal du minaret; au Caire, l’architecture sarrasine s’est prêtée à tous les degrés d’ornementation. A l’un, c’est le nombre des pans; à l’autre, le plan change à chaque étage, le carré est suivi de l’hexagone auquel succède le cylindre ou la spirale; un troisième charmera par les balcons sculptés à jour et soutenus par des assises en stalactites. Plus loin, c’est l’ogive mauresque dans toute sa pureté qui formera sur chaque face une fenêtre élégante ; à tous enfin, le sommet rivalisera de grâce o'u de légèreté. Isolé des autres, chacun de ces minarets provoquerait une étude approfondie. On décrirait l’agencement des formes différentes, la disposition des ornements, les versets du Koran qui s’enroulent autour de ces dessins ; mais le nombre en est si grand que les plus remarquables attirent seuls une attention soutenue. L’impression de tous, si elle n’est pas distincte dans l’esprit, y demeure néanmoins dans son indéfinissable ensemble.
Les coupoles accompagnent dignement les minarets : la plupart d’entre elles sont petites et en ruines, mais il en est peu qui ne soient garnies d’un revêtement extérieur de rayures en sens divers ou d’arabesques qui s’enlacent avec une grâce infinie. Enfin les maisons même surprennent par les moucharabvs accolés devant chaque fenêtre et qui, s’avançant toujours de plus en plus à chaque étage, finissent par rapprocher, au sommet, des habitations assez écartées vers la base.
La couleur est prodiguée de toutes parts, sur les pans des minarets, sur les ornements des coupoles. Elle s’étale le long des mosquées et même des demeures parti-
culières en larges rayures rouges, violettes et noires ; elle brille sur les vêtements des hommes, qui ne craignent pas de se draper dans les étoffes les plus voyantes et s’enveloppent d’un caftan jaune clair, ponceau, orange, lilas ou bleu. Le soleil, qui laisse un côté de la rue dans une obscurité profonde, tandis qu’il projette sur les murailles d’en face une lumière dorée, interrompue par les ombres bizarres des moucharabys, ajoute son prestige à tous les autres en leur donnant l’éclat et la vie.
C’est ainsi qu’on parvient à la grande place Rouméleh, où se dresse, d’un côté, l’imposante mosquée d’Hassan, tandis que, de l’autre, l’extrémité de la chaîne du Mokattam supporte la citadelle, les palais et la mosquée de Méhémet-Ali. La place Rouméleh est la plus animée de la ville. Rendez-vous des baladins, lieu d’attente des chameaux, voisine des rues les plus marchandes d’une part, du siège de l’autorité de l’autre, et, enfin, d’une des portes de la ville, que de raisons pour qu’elle soit le point central de l’activité du Caire !
Une rampe en pente douce, accessible aux voitures, conduit à la citadelle. Saladin songea le premier à profiter de cette position pour y établir un palais et une forteresse. Le Mokattam borde la cité à l’est entouré de terrains sablonneux; la citadelle occupe la dernière pente de la montagne, et devant elle s’étend toute la ville jusqu’aux plantations qui la séparent du Nil. Il ne reste malheureusement des constructions de Saladin, qu’un puits, creusé dans le rocher à une profondeur d’environ cent mètres, et auquel s’attache encore le nom de Joseph (Yousouf) que portait le sultan. L’eau monte par un double manège que font mouvoir des bœufs. Les bâtiments modernes les plus importants sont le palais et la mosquée de Méhémet-Ali. Le palais