DEUXIÈME PARTIE
former l’habitation des pauvres, auxquels le monument est aujourd’hui consacré. Les arches, les fenêtres, les corniches sont entourées d’arabesques d’une extrême richesse; dans le sanctuaire, les mihrabs sont d’une élégance qui rappelle les créations mauresques en Espagne (1). Au centre de la cour se trouve la fontaine, aussi grande qu’une mosquée et surmontée d’une coupole. Au milieu de la face Nord de cette cour, une grosse tour carrée supporte un minaret rond terminé en octogone, enveloppé d’un escalier qui serpente à l’extérieur.
Aux Toulonides succéda une seconde dynastie de gouverneurs indépendants (les Ekchy dites), auxquels le califat de Bagdad n’avait plus la force de s’opposer ; il dut même bientôt abandonner cette suzeraineté, de jour en jour plus fictive : le califat rival des Fatimites de Mahadyeh étendit sa domination sur l’Egypte, qui devint le siège du nouvel empire. Ce fut une des époques glorieuses de la conquête musulmane. La Syrie fut unie à l’Égypte, et Djouhar, lieutenant du calife El-Moëz, posa les fondements de la capitale victorieuse (969). C’est lui qui, dans cette cité bientôt si florissante, éleva la mosquée des Fleurs, surnommée de nos jours encore la Splendide ,
Au Caire, les mosquées sont ordinairement ouvertes auxchrétiens, à l’exceptionde quelques-unes auxquelles s’attache une vénération particulière. Pour visiter Gama-el-Azhar, nous fumes obligés d’attendre un firman, et, ce firman obtenu, de nous faire escorter des deux cawas du consulat. La mosquée fatimite est non-seulement la plus riche duCaire, mais elle reçoit une importance particulière comme siège d’une université célèbre depuis près de neuf siècles. Le plan est celui des mos-
(1) La célèbre mosquée de Cordoue est presque contemporaine de celle de Touloun au Caire; elle fut construite de 786 à 794.
quées primitives, compliqué de beaucoup de dépendances pour les logements des étudiants. Sur deux côtés de la cour les portiques sont convertis en classes, la mosquée elle-même sert de salle d’étude. Lorsqu’on y pénètre, on peut se croire reporté aux temps les plus brillants du califat de Cordoue : la disposition de la mosquée est la même, et comme autrefois sur les rives du Guadalquivir, de jeunes musulmans de tout âge accourent ici de toutes les contrées de l’Orient pour s’instruire dans les sciences et dans les lettres. Sous les neuf larges nefs du sanctuaire, près des quatre cents colonnes de marbre, de granit et de porphyre, sont installés les étudiants : les uns déchiffrent des manuscrits, d’autres ont couvert les dalles qui les entourent de livres dont ils prennent des extraits, grâce au long encrier placé dans leur ceinture, d’autres encore consultent un condisciple ou suivent l’explication d’un vénérable professeur.
Notre entrée excite une véritable sensation parmi toute cette jeunesse studieuse, et, je dois le dire, un vif sentiment de contrariété se peint sur presque tous les visages : les plus flegmatiques reprennent leur travail avec un sourire de dédain, plusieurs nous insultent au passage, et le plus grand nombre, abandonnant leurs occupations, se lèvent et se pressent sur nos pas. Leur costume se compose d’un caftan de couleur uniforme et d’un turban blanc : on retrouve parmi ces jeunes gens le type musulman dans toutes ses nuances, depuis le teint pâle des Turcs de distinction jusqu’au brun foncé ou au noir des habitants du Sennaar et du Kordofan. Mais nous n’avons pu jeter qu’un rapide coup d’œil sur la mosquée elle - même et sur l’intéressant tableau qu’elle présentait : malgré notre précipitation, nous avons trouvé à la sortie la voiture souillée de boue, et mon album n’est pas seul resté la proie des étudiants.
ms