DEUXIÈME PARTIE
les exploits de Barkouk ou d’Acliraf, chacun au Caire saurait indiquer leur tombeau; mais demain ce dernier témoignage d’un éclat momentané aura disparu pour toujours. Qui songerait, au milieu de ces changements continuels, à consolider une œuvre du passé? Les murailles, élevées sur un sol peu résistant, commencent àse lézarder; le haut du minaret est le plus souvent brisé, les pierres, détachées par endroits, jonchent le sol, et l’un des pans de mur de la plus imposante de ces mosquées cède, et en cédant menace d’entraîner l’édifice tout entier. Qui voudrait, en l’étayant, conserver le nom du sultan Barkouk? Elle est cependant grandiose, celte mosquée aux deux coupoles, aux minarets carrés de la base et circulaires du haut, où devant chaque fenêtre est suspendu un léger balcon, où le ton doré qu’a revêtu la pierre est interrompu par les longues rayures rouges dont on l’a décorée.
L’isolement même de ces édifices permet d’apprécier l’architecture orientale beaucoup mieux ici qu’on ne saurait le faire dans la ville, où les constructions voisines empiètent toujours sur une portion quelconque de l’ensemble. La mosquée d’El-Achraf est la seconde en mérite, celle d’Othman est remarquable, mais celle de Kaït-Bey est le type du style sarrasin dans ce qu’il présente de plus élégant. Une seule coupole la domine, un seul minaret l’accompagne; mais cette coupole, svelte et ogivale, est enlacée d’un réseau d’arabesques, et le minaret est interrompu par trois balcons à jour après chacun desquels sa forme se modifie. L’encadrement des fenêtres est rehaussé par les bandes rouges et blanches qui recouvrent les parois. A l’intérieur, la voûte de la première chapelle est soutenue par des encoignures en stalactites, tandis que les poutres du plafond peuvent rivaliser avec les plus fines décora-
tions de Damas. Dans la' seconde chapelle on voit le tombeau du bey, puis une pierre basaltique, recouverte de tentures qu’on soulève pour nous montrer l’empreinte du pied de Mahomet. Cette précieuse relique donne à la mosquée de K aï t- Bey une sainteté particulière ; aussi l’entretient-on mieux que les autres.
Le coup d’œil général de la nécropole ne perd rien à l’état dans lequel on l’a laissée : la grandeur ressort plus imposante encore au milieu de l’abandon, et derrière ces restes grandioses qui s’écroulent lentement, on voit briller au loin, sur le sommet du Mokattam, les légers minarets et la blanche structure de la mosquée de Mébémet-Ali... Encore un tombeau: durerat-il, je ne dis pas plus, mais seulement aussi longtemps que ceux-ci?
Un cimetière infiniment plus vaste se développe de l’autre côté du Mokattam. On peut y parvenir des tombeaux des mamelouks en côtoyant la montée de la citadelle, ou de la ville même en sortant de la place Roumélieh. A quelques tours de roue des quartiers animés on se trouve au milieu du faubourg des morts, auquel s’attache le nom de ville des tombeaux. Une différence fondamentale existe entre ce cimetière et l'autre. Dans le premier ne reposent que des hommes privilégiés, et depuis longtemps aucune sépulture nouvelle n’est venue se joindre à leurs fastueux monuments ; le second, au contraire, est le lieu où tous peuvent demander un dernier asile, grands ou petits, riches ou pauvres ; mais l’inégalité des conditions reparaît sur le tombeau, tandis que les divers degrés de conservation attestent que le cimetière employé depuis plusieurs siècles est toujours prêt à recevoir de nouveaux dépôts.
De tous côtés sont disséminés les monuments funé-