DEUXIÈME PARTIE
raires, et quelle inépuisable variété dans ces demeures de la mort ! Tantôt une simple pierre plate porte à chaque extrémité le cippe obligatoire , tantôt ces dalles sont enrichies d’arabesques ou de versets du Koran. Quelques-unes sont recouvertes d’un toit soutenu par des colonnettes en sycomore, en pierre ou en marbre, ou surmontées d’nn dôme cannelé : ces dômes même varient, depuis la petite voûte qui ne protège que deux ou trois tombelles, jusqu’à la coupole qu’avoisine un minaret. Une complète irrégularité règne dans celte étrange nécropole : d’un côté les tombes sont répandues comme au hasard près du chemin, deux ou trois réunies, d’un autre une seule pierre se dresse dans un large espace vide ; plus loin, la route qu’on suit est bordée d’un mur qui sépare les sépultures sans les isoler, car la clôture est basse et la porte reste ordinairement ouverte; d’autres fois encore, c’est un véritable champ où les tombes, différentes d’aspect, ont comme ordre unique la nécessité d’être toujours orientées de même. Une mosquée célèbre , mais insignifiante à l’extérieur, donne son nom à une portion de la nécropole: c’est celle de l’iman Chafey (Mohammed-ben-Edrys), fondateur d’une des quatre sectes orthodoxes que reconnaît la religion musulmane, et décédé à Fostat l’an 819. L’édifice remonte à Saladin , mais l’accès en est interdit aux chrétiens. Quelques misérables habitations des vivants se cachent au milieu de ce domaine des morts, dissimulées par les sépultures qui les surpassent en solidité ; et pourtant la plupart des monuments sont délabrés , les poutrelles soutiennent à peine les toits a jour. Dans un bâtiment séparé, trois de ces petits dômes à colonnes recouvrent les pierres funéraires des derniers gouverneurs mamelouks. Là repose Mourad-Bey.
On pourrait errer pendant des heures entières parmi ces tombeaux : le tableau change à chaque pas. Ici c’est à travers la voûte qui recouvre une sépulture le groupe des Pyramides qu’on aperçoit à l’horizon, venant évoquer le souvenir de tombeaux plus anciens, plus inébranlables ; là, et lorsque le soleil l’éclaire, le panorama devient splendide , c’est le Mokattam couronné par les remparts, les maisons blanches et la mosquée du vice-roi ; plus bas, dans une pénombre violette, des chapelles abandonnées, des minarets demeurés debout près d’une coupole écroulée : au premier plan, toutes ces tombes qui jettent les unes sur les autres leur ombre fantastique; à droite, des pentes rocailleuses dont nous sépare une étendue de sables brûlants. Une mélodie arabe, où les mêmes syllabes sont longtemps promenées sur un air mélancolique, nous arrache soudain à la contemplation.
Derrière une des petites voûtes nous voyons poindre en l’air une grande figure noire, qui se balance régulièrement en avant et en arrière, s’approche, et, sortant du massif de constructions qui la dérobait à demi à nos regards, nous révèle un Bédouin juché sur le dos de son chameau et suivi d’une longue file de bêtes de somme. La caravane circule dans le labyrinthe des tombes, visible par intervalles et tout à coup cachée dans les monuments. Le chant plaintif de l’Arabe s’affaiblit par degrés; bientôt quelques sons nous arrivent à peine, puis le silence reprend son empire, et là-bas la caravane s’engage dans les sables. Une demi-heure après nous la suivons encore des yeux , mais nous n’apercevons que des points noirs presque imperceptibles dans l’immensité du désert.
A l’extrémité de la nécropole de l’iman Chafey est construite la sépulture de la famille régnante. Elle est