DEUXIÈME PARTIE
lui-même est sillonné de rainures qui ressemblent aux lits de petits cours d’eau desséchés, aux traces de lave qu’on remarque près des cratères éteints.
Si la rapidité de la course enlève quelque chose à l’isolement du désert, lorsque engagé dans ses solitudes le voyageur sent que pendant des jours entiers le même paysage doit occuper ses yeux, les mêmes sables doivent se présenter sous ses pas, elle nous permet d’embrasser dans un seul cadre les traits divers de ce vaste tableau. Nous semblons planer au-dessus de ces plaines comme l’aéronaute qui, dans sa course au-dessus des campagnes, voit se dérouler successivement des scènes différentes dont lui seul peut faire un tout. Ici c’est un campement de Bédouins : les tentes sont dressées autour d’un grand feu, les bêtes de somme attachées au piquet, les provisions descendues. Mais déjà nous sommes loin de ce groupe animé , et le seul objet sur lequel le regard s’arrête dans cette plaine immense, c’est la carcasse d’un chameau dont les os sont jaunis par le soleil, une des plus tristes choses, en un mot, qu’on puisse contempler dans cette solitude. Ce qui est plus triste encore, car la vapeur nous a fait franchir un nouvel espace, c’est une tombe abandonnée façonnée en terre, et où repose quelque voyageur que la mort a surpris bien loin des siens et qu’il a fallu laisser là , grain de poussière de plus au milieu de l’immensité.
Plus loin, c’est la caravane qui marche lentement; les chameaux replient le cou et avancent la tête, le conducteur fume son chibouque avec une insouciance pleine de rêverie. Dans trois jours ils seront encore tous engagés au milieu des sables, et nous qui les avons déjà perdus de vue , nous qui troublons un instant le silence profond du désert, ne devons-nous pas, pour le chamelier, sembler une vision, un mirage de plus?
Le mirage lui-même a résisté à cet empiétement de la civilisation sur le domaine primitif de la nature. Le mirage... mais nous ne le verrons pas, car déjà voici le but, là-bas, au pied du rocher: c’est la mer qui brille de loin, étendant ses larges nappes d’eau où vient se jouer le soleil. L’onde est bleu foncé, et contraste avec le ton doré des sables qui la touchent de près. Dans notre impatience à saluer la mer Rouge, nous cherchons à devancer la vapeur ; nous l’accusons de nous rapprocher trop lentement encore de ces flots qui nous sourient de loin ; mais enfin l’éloignement diminue, on distingue mieux, nous sommes auprès, quelques tours de roue et nous verrons le golfe se développer dans son entier. Déjà nous cherchons les maisons de Suez, et soudain, quand nous croyons atteindre le port, tout a disparu, l’eau s’est évanouie, le désert seul continue à régner à l’horizon.
Le train s’arrête deux fois. Je n’ose appeler stations ces chétives cabanes en bois dont les malheureux habitants, vivant sans ombre et sans verdure, sont contraints de venir chercher l’eau que le chemin de fer leur apporte chaque jour. Quelques rochers arides précèdent la fin du désert; après quatre heures et demie de trajet, nous apercevons de nouveau la mer : est-ce bien elle cette fois, car la première illusion nous rend défiants envers la réalité ? Mais le train n’est pas arrêté que déjà les fellahs, qui remplissent la troisième classe, ont sauté à terre en foule, et courent à côté des wagons. Loin de repousser ce progrès delà civilisation, lespaysans égyptiens en profitent largement.
Suez est la ville de l’avenir. Lorsque ce canal, si longtemps traité de fahle, sera devenu aux yeux de tous un des plus éclatants témoignages de ce que peut la volonté de l’homme, lorsque ceux même qui s’opposent