DEUXIEME PARTIE
unie : toutes deux sont parsemées de palmiers, ne portant, pour la plupart, qu’un bouquet de feuilles à l’extrémité de leurs tiges tourmentées par le vent qui les a souvent détournées de la ligne droite. Sous ces arbres s’abritent quelques villages, maisons de boue que le Nil détruit chaque année, et qui attirent moins le regard que les pigeonniers voisins. Ceux-ci affectent des dimensions colossales : les uns ont l’apparence de fours à plusieurs cheminées, d’autres de grandes ruches d’où l’on voit s’envoler, comme des essaims d’abeilles , des nuées d’oiseaux, unique richesse des fellahs.
Un peu avant Bénisouef, dont on n’aperçoit que de loin les minarets et les habitations à demi cachées dans les terres, les collines prennent des proportions plus considérables, et la chaîne arabique ne nous quitte plus qu’à de rares intervalles, tandis que la chaîne libyque laisse un espace moins restreint à la rive opposée. Ces montagnes ne se terminent pas en cimes détachées : elles simulent un gigantesque rempart, au sommet toujours plat, et dont la masse régulière semble destinée à empêcher l’inondation de s’avancer plus loin. Elles offrent aussi une analogie frappante avec les monuments de l’ancienne Égypte, et l’on conçoit que l’architecture du pays se soit inspirée de leurs formes solides. Les pylônes qui précèdent les temples rappellent en effet, par leur construction, ces éminences un peu plus larges de la base que du sommet et terminées par une ligne horizontale. Le soir, toutes ces pentes rocheuses deviennent roses comme les montagnes de Moab ; sur la lisière qui les sépare de l’eau sont parfois installées les tentes noires et les chameaux d’une tribu bédouine : nos matelots, accroupis en rond sur le pont de la cange, commencent alors leur concert. L’un tient les castagnettes, l’autre un tambourin, le troisième la darabouka, dont la
peau esltendue sur une outre en terre. Un des musiciens chante une phrase mélancolique, ses compagnons la reprennent en chœur ou l’interrompent par de grandes exclamations d’extase ou de surprise qui font une partie essentielle de leur mélodie. A la longue le concert devient monotone, mais l’heure du soir prête à la rêverie et ce chant ne la trouble pas. Cette rêverie, tout la favorise, le climat, le site, les souvenirs ; trop souvent la vie nous entraîne si rapidement dans son tourbillon, qu’elle nous laisse à peine le loisir de sentir notre existence ; ces jours de navigation sur le Nil sont un temps d’arrêt qui permet le recueillement de la pensée.
C’est ainsi qu’en secouant parfois la paresse de nos matelots, et leur prouvant pendant la4 nuit que le vent souffle et qu’ils n’jpnt aucun droit de nous arrêter, nous dépassons, le 12 novembre, la petite ville de Minieh, presque en face de laquelle sont creusées dans la montagne les célèbres grottes de Béni-Hassan , que nous visiterons au retour. Plus loin c’est le site d’Antinoë, puis sur la rive occidentale Roda, où s’élève un palais et une raffinerie du gouvernement; mais les cheminées de l’usine produisent un effet un peu trop européen pour le paysage , du reste les pierres de toutes ces constructions sont enlevées aux monuments antiques.
A partir de Minieh, le caractère général est devenu plus indigène : la terre est labourée par un attelage où le chameau s’attelle près du bœuf, et nous voyons commencer le système d’arrosage des shadoufs.
Deux poteaux de bois ou deux piliers de limon soutiennent une poutrelle horizontale, au milieu de laquelle est suspendue une seconde poutrelle ou une tige de palmier, portant à une extrémité une masse de terre, à l’autre un seau de cuir. Des hommes plus qu’à demi nus font descendre le seau dans le fleuve, et par un