DEUXIÈME PARTIE
mouvement de bascule en déversent le contenu dans un réservoir supérieur , d’où une manœuvre semblable apporte l’eau au niveau voulu. Souvent le shadouf est double, et l’élévation de la berge nécessite parfois plusieurs étages de réservoirs et de shadoufs.
Le 13, à six heures du matin, la dahabieh reçoit des secousses si violentes que tout le monde est en alerte. Le premier coup d’œil est peu rassurant : nous sommes ensablés près de la rive droite à l’un des passages difficiles, où le coude du fleuve au pied de hautes montagnes accumule toute la force du courant contre notre fragile embarcation. Ici se trahit J’incapacité de l’équipage, l’inertie du capitaine. Le pauvre reis est si terrifié qu’il oublie de commander; trois matelots à peine s’occupent de nous tirer d’affaire, les autres s’enveloppent dans leur manteau et se remettent à dormir, s’en rapportant à la décision d’Allah. Sur le rivage, des Arabes déguenillés et à la ‘mine sinistre nous épient, dans l’espoir d’une catastrophe. Le temps s’écoule dans de vains efforts, et V Ile-de-France non-seulement n’avance pas, mais commence à reculer, à gagner le centre du courant, à tourner sur elle-même. Bref, tout va très-mal, lorsque notre brave second, roulant une corde autour de son corps, se jette à l’eau pour atteindre à la nage la rive opposée. Les matelots songent alors seulement à la petite barque, et manœuvrent avec si peu d’adresse que, passant sur la corde d’Ali, ils manquent de le noyer. Enfin tous parviennent au bord, nous remorquent, et nous repartons après quatre heures d’arrêt et d’inquiétude. Un travail si extraordinaire méritait naturellement un bagchieh; nous l’accordons à tous, mais avec une distinction spéciale en faveur du brave pilote. Cette inégalité met l’insubordination à l’ordre du jour : les uns murmurent, les autres refusent de travailler, et,
dans un second ensablement, les coups tombent comme grêle sur le pauvre mousse, fort innocent de notre injustice. C’est alors que les voyageurs sont forcés de se montrer énergiques, de prodiguer les menaces les plus redoutables ; et devant cette manifestation d’une volonté suprême, le calme renaît sur la dahabieh, mais les concerts sont suspendus pour nous punir.
Au pied des montagnes de granit s’étend un terrain à peine abandonné par l’eau et déjà recouvert d’une verdure magnifique et de mimosas en arbres, chargés de feuilles nouvelles et de fleurs jajunes. Les rochers sont garnis de cavernes; de l’une d’elles sortent, à notre grand étonnement, des paysans, des fellahines, des troupeaux entiers d’ânes et de chameaux, tout un village enfin, dont l’organisation au fond de ces grottes serait curieuse mais difficile à étudier. Les fréquents changements opérés dans le lit du fleuve augmentent les difficultés de la navigation : les bancs de sable commencent à se montrer à fleur d’eau, et lorsque le soleil brille, tous les points à sec sont couverts d’échassiers attendant, plantés sur leurs longues pattes, le moment de happer le poisson. Après une énorme courbe, nous arrivons à Siout trop tard pour visiter la ville.
A Siout, capitale de province, nous entrons dans la Haute-Égypte. La largeur de la vallée du Nil varie : on en voit rarement la limite à l’Ouest ; à l’Est, les montagnes continuent à serrer le fleuve, dont les eaux sont toujours d’un brun jaune. La couleur se conserve même dans un verre : la nature, il est vrai, place le remède près du mal, et les cruches de terre ou gargoulehs, confectionnées sur les bords du fleuve, non-seulement conservent la fraîcheur de l’eau en y entretenant une constante humidité, mais lui donnent aussi une limpidité parfaite.