‹ En OrientChapitre 124 sur 161 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

La ville de Tabta est insignifiante, et je citerai de préférence le village de Hovavesh, bâti sur une éminence au bord du fleuve. L’inondation en a fait une île. Le nombre des oiseaux augmente : ce sont des centaines d’oies qui traversent les airs, des échassiers se tenant sur les sables et s’avançant de quelques pas dans l’eau, des spatules, des chevaliers, des grues cendrées, un ibis (nous n’avons vu qu’un seul spécimen de ces oiseaux sacrés), des pélicans au long et large bec, des aigles noirs, gris, blancs qui volent près de notre bateau. Et là-bas, dans un bras contigu, ces points noirs, seraient-ce des crocodiles? On arrête la dahabieh, on se précipite sur le banc de limon fangeux, mais à l’approche des chasseurs, les crocodiles plongent et disparaissent. Nous entrons dans la région qu’ils habitent, car ils descendent rarement plus bas queSiout.

Quelques épisodes de chasse viennent de temps à autre interrompre nos occupations : les fusils sont toujours chargés ; à la première occasion on tire. Ici c’est l’aigle frappé au vol qui retombe sur le pont ; là, c’est le chevalier blessé qu’on essaye vainement d’apprivoiser; ou l’épisode du pélican atteint par trois projectiles, et qui, poursuivi en canot et à la nage, fait, pendant une demi-heure, passer ses agresseurs par toutes les péripéties de la crainte et de l’espoir, pour finir, grâce à des efforts incroyables, par échapper à leur atteinte. Quand par hasard nous approchons du rivage, les enfants nous assaillent de leurs demandes de baghchich, et font la roue pour l’obtenir.

Nous sommes restés quelques heures à Girgeli, cheflieu de province. Les six minarets qui se dressent au bord du fleuve ont beaucoup d’originalité et sont d’un style sarrasin. L’un d’eux rappelle la Torre del Oro de Séville. L’intérieur de la ville ne mérite guère d’arrêter

l’attention. Les rues, dont la principale forme le bazar, sont étroites et remplies de poussière ; les maisons, construites avec la boue du Nil, ne se distinguent que par des briques alternativement rouges et noires, formant une mosaïque autour de la porte mauresque. Une mosquée s’ouvre dans le bazar : de grandes fenêtres, seulement grillagées, permettent d’en voir la cour intérieure soutenue par d’anciennes colonnes ; les chapiteaux portent encore des traces de dorure. Mais l’entrée du sanctuaire nous est interdite. Le type de la population est beaucoup plus sauvage qu’au Caire; les femmes portent des bracelets en ivoire du Sennaar, car Girgeb est un point où s’arrêtent les caravanes de l’intérieur. On peut visiter d’ici les ruines d’Abydos ; le temps nous oblige à y renoncer.

C’est après Girgeh que nous voyons pour la première fois les palmiers doums : la tige se divise en deux ou trois branches principales, à l’extrémité desquelles s’étend un bouquet de feuilles palmées et contournées en éventail. Les palmiers doums sont curieux en masse, mais isolés ils sont moins gracieux que les autres.

Un soir, après avoir passé de loin Kéneb et Dendéra, le vent cesse et nous abordons. De beaux palmiers s’élèvent sur la rive, de petits champs séparés par du limon sont remplis de légumes ; plus loin on a semé du blé ; des canaux qu’alimente un shadouf apportent l’eau à ces plantations. La lune a tant d’éclat qu’elle permet de distinguer les moindres objets: les montagnes d’en face sont roses, non par l’action du couchant, mais par la nature même du granit dont elles sont formées. Le Nil est uni comme un miroir, la soirée est chaude et parfumée ; nous ne voyons plus la grande Ourse, mais Canopus brille à l’horizon.

Le lendemain nous apercevons de loin, à droite, les hauteurs de Biban-el-Molouk, à gauche, les ruines de Karnak.

Depuis que nous avons quitté la capitale de l’Egypte moderne, douze jours nous ont suffi pour atteindre la capitale religieuse de l’Egypte ancienne. En fallait-il moins aux Pharaons pour aller de Thèbes à Memphis ? Leurs moyens de locomotion étaient les mêmes que les nôtres.

À l’approche de Louksor, un pavillon se dresse sur une des maisons de la plage ; ce pavillon c’est le nôtre, et des coups de fusil témoignent de la bonne volonté du consul, il nous faut résister à la tentation d’explorer les merveilles qui nous attendent ; nous levons l’ancre après quelques heures, car nous ne devons nous arrêter qu’à la première cataracte.

Nos matelots sont fort mécontents. C’est à la rapidité de notre course, à laquelle le vent seul contribue, qu’ils assignent la cause du malaise dont ils se plaignent : s'il survient un jour de calme plat, ils consentent à peine à nous haler, se font masser la tête par l’un d’eux, dont les opérations me rappellent les derviches tourneurs, et reviennent en troupe réclamer un baghchich nouveau. Enfin, deux jours après notre halte à Louksor, nous arrivons le soir à Esneh. Là, nous apprenons que le pain est consommé et qu’il faut attendre jusqu’au surlendemain pour en cuire d’autre. Un arrêt sem-

blable à Thèbes nous eut charmés ; à Esneh, c’est pour nous une véritable perte de temps ; mais lorsque le lendemain matin notre équipage, ordinairement sale, s’est transformé en une réunion de gens élégants, fraîchement rasés et joyeux, quand les aimées se promènent sur le rivage et que nos matelots désertent le bord, nous comprenons que tous nos efforts eussent été vains, et que bon gré mal gré nous devions stationner à Esneh.

Gomment appeler ville cette réunion de masures boueuses, aussi misérables que celles des fellahs, où pas un minaret ne s’élève au-dessus de la hauteur des pigeonniers, où le bazar est formé d’échoppes à peine garnies des plus simples nécessités de la vie, où les murs, faits de briques qu’ou façonne en partageant le limon du fleuve , sont surmontées d’une rangée de cruches cassées et jointoyées avec de la boue. En un mot, Esneh n’est qu’un grand village, dans les rues duquel nous rencontrons un enterrement, suivi, selon la coutume de la province, par presque tous les hommes de la bourgade. Le mort est couché sur une planche, sans bière et enveloppé dans un drap rouge : ses amis chantent en chœur des paroles qui ne manquent pas de solennité. A la porte de la maison mortuaire est dressée une tente, où quelques pleureuses poussent de lamentables gémissements, et hors de la ville, sous un magnifique sycomore, un grand concours de femmes attend le cortège depuis plusieurs heures, en criant,' pleurant et frappant du tambourin. Le corps est à peine arrivé qu’on se hâte de l’enterrer ; les gémissements cessent, et chacun retourne au plus vite à ses occupations habituelles.

Esneh possède cependant encore un reste des temps anciens : le temple, conservé grâce à son long emploi comme magasin à blé, ne date, il est vrai, que des der-

Page 1