PREMIÈRE PARTIE
Sur ces collines les maisons sont serrées l’une contre l’autre, interrompues seulement par des cyprès noirs ou . de blancs minarets (antithèse qui peut sembler forcée et n’est que juste). Toute la longueur du golfe, à gauche du voyageur, est occupée parStamboul même, quis’ étend sur la péninsule baignée d’un côté par le port, à l’extrémité par le détroit, et de l’autre côté par la mer de Marmara, où le Bosphore aboutit. Le faubourg d’Eyoub, qui suit le Phanar ou quartier des Grecs, termine ce rivage de la Corne-d’Or vers l’entrée de la rivière des Eaux- Douces. La droite du port est occupée par Péra, qui domine Galata, et le quartier de Tophané, situé plus en retour sur le Bosphore même ; à l’autre rive, enfin, brille Scutari avec ses maisons, sa caserne, son champ des morts.
Trois ponts relient les deux côtés du port, ponts plats en bois avec deux renflements de voûtes vers le milieu pour laisser passer les grands bateaux ; deux sont payants, un para par personne, vingt-cinq pour une voilure; le passage du troisième est gratuit en faveur des pauvres. On peut rester de longues heures sur ces ponts sans éprouver un moment d’ennui; c’est un tableau qui change sans cesse, et le matin surtout, lorsque arrivent les bateaux à vapeur du Bosphore, l’animation l’emporte sur celle des rues les plus vivantes de Londres.
Les planches crient sous les pas d’hommes de toutes les provinces de l’empire, et parmi les Turcs que de types différents : depuis l’élégant, coiffé du fez et vêtu à la française, le bourgeois qui n’a pas encore répudié le turban aux plis amples, le prêtre que distinguent les rubans blancs qu’il attache à ce même turban drapé avec plus de recherche, le soldat en veste bleue et pantalon blanc, jusqu’au portefaix déguenillé, à moitié courbé sous l’énorme poids qu’il a sur le dos, le conduc-
leur d’ânes, poitrine et jambes nues, le mendiant en haillons, lesmarchands d’eau, de sucreries ou de gâteaux! Les femmes ne manquent pas; d’abord les grecques, dont la toilette est presque européenne, saut le mouchoir attaché avec grâce sur l’arrière de la tête ; les juives, vêtues comme les musulmanes, mais la figure découverte et chaussées, par ordre, de pantoufles noires; les arméniennes qui, par une sorte de compromis, s’habillent à la grecque et se voilent souvent à l’orientale; quelques européennes et les turques enfin, vêtues toujours d’une seule couleur, robe étroite et manteau non doublé (feredji) flottant par derrière; sur la tête, audessus d’une calotte ornée que l’on distingue sous leur voile, ce long voile blanc auquel s’ajoute le yashmack qui leur couvre une partie du nez et tout le bas du visage.
Anes, cavaliers, troupeaux de moutons, d’oies et de dindons, voitures, chaises à porteurs se font faire place au milieu de la cohue, et que la description est encore incomplète ! Je n’ai cité ni les prêtres grecs à la coiffure desquels pend une gaze noire, ni les soldats bulgares sous leurs peaux de mouton, ni les Albanais aux blanches fustanelles, ni les Persans au bonnet brodé en pointe, ni les derviches, ni les bateliers appuyés sur la balustrade du pont et appelant les clients... Mais il faudrait prendre un kaléidoscope aux mille figures pour se représenter les effets de ce kaléidoscope vivant.
Commençons par le côté le moins caractéristique, l’Européen; la colonie franque demeure à Péra. On gravit les montées assez roides de Galata, le faubourg commerçant ôù abondent les tavernes des matelots, les comptoirs des changeurs et les maisons de banque ; puis, par des escaliers nombreux, des masures, des boutiques