PREMIÈRE PARTIE
en plein vent, des maisons en ruine et des égouts que l'on creuse, on parvient au quartier d’en haut qui vise à l’élégance : les Européens et le corps diplomatique l’habitent.
J y trouve une longue rue à magasins, des hôtels, les résidences des ambassadeurs ; celle de Pmssie est un palais surmonté partout, comme une vraie demeure princière, d’aigles à deux têtes plus grandes que nature.
Le costume européen envahit ce quartier de la ville ; j’aurais presque pu me croire dans quelque port d’Italie ou d’Espagne, mais un enterrement arménien passa près de moi : le mort, revêtu de ses habillements, était porté dans un lit, le visage découvert. Le convoi s’avançait gravement, précédé de la croix, quand il fut contraint de se ranger pour faire place à la voiture et aux gardes d’une sultane. Cet incident me ravppela quels sont les maîtres du pays.
Ce que Péra renferme de mieux, ce sont les promenades du grand champ et du petit champ des morts, cimetières qui donnent de l’air, de la fraîcheur, grâce à leurs cyprès, et d’où Ton découvre, puisqu’on est en haut ou à mi-côte, toute la ville de Stamboul étendue en face avec ses mosquées et ses minarets qui se détachent sur le ciel. Comment ne pas rappeler qu’il est peu d’endroits où les couchers du soleil soient plus extraordinaires et ses levers plus vaporeux ? Le matin ce sont des ombres transparentes, le soir c’est un éclat que l’œil a peine à contempler dans toute sa splendeur et qui se reflète dans les eaux du port.
Dès le premier soir je voulus jouir de la promenade en caïque : c’est une barque longue, élancée comme la gondole vénitienne, et sortant de l’eau comme elle aux deux extrémités ; l’intérieur peint en jaune est orné de sculptures ; on s’étend au fond sur des coussins, la tête
auniveaude l’eau; l’esclave ou le guide s’accroupit sur le rebord derrière vous; le rameur occupe le banc; la sensation est délicieuse, on glisse comme si l’on devenait cygne et l’on jouit complètement du far-niente sous le plus beau ciel du monde. Le revers de la médaille, c’est que le moindre faux mouvement fait chavirer la fragile embarcation; ainsi quand même le caïque penche à droite ou à gauche, il faut se garder de vouloir rétablir soimême l’équilibre.
Devant l’insignifiant bâtiment de l’amirauté on conserve encore de vieux vaisseaux de Navarin; pendant la guerre de Crimée on avait converti ces invalides en hôpitaux. Des corps de garde flottants établis sur des radeaux au milieu du port produisent un effet curieux. Nous avons débarqué à l’autre extrémité de la Corne-d’Or, du côté de Stamboul, près de la mosquée d’Eyoub, où les nouveaux sultans ceignent le sabre, insigne de leur dignité, cérémonie qui présente beaucoup d’analogie avec l’antique couronnement des rois de Hongrie.
Le lieu est frais et mélancolique; une allée bordée d’arcades, à travers lesquelles on aperçoit des tombeaux, conduit à la chapelle où sont déposés les restes du saint : c’est presque le seul endroit de ce genre dont aucun baghchich ne puisse procurer l’entrée aux infidèles; baghchich, je le signale ici une fois pour toutes, se dit en français pour boire, et quelque peu d’aptitude qu’on ait à apprendre les langues étrangères, dès les premiers moments d’un séjour en Turquie ce mot se grave à jamais dans la mémoire.
Mais qu’importent Éyoub et Péra, c’est à la ville même que j’ai hâte d’arriver. Après avoir descendu la côte de Galata, passé le pont, traversé une porte, me voici dans un inextricable dédale de petites rues montantes, roides, étroites, bordées de maisons en bois, ordi-