DEUXIÈME PARTIE
l’habitation dans son entier : la niche sert de refuge en cas d’abaissement de la température; l’ameublement se compose de deux cruches ébréchées, d’un tamis, d’un vieux panier en écorce de palmier et de quelques branchages en réserve pour abriter au besoin la portion découverte. Cette tanière est précédée d’une cour un peu pluslargeque l’habitation même, et formée par des mottes de limon qui n’atteignent pas une hauteur de deux pieds : c’est là qu’on attache les bestiaux pendant la nuit. Devant cette cour on a pétri deux autres mottes ; la première creusée au milieu sert de grenier, la seconde est le four. Le fellah le construit avec du limon, dont il façonne une petite butte sous laquelle il pratique un trou avec une ouverture en bas de deux côtés, et une communication avec le haut laissé également ouvert : dans la cavité il allume le feu, la cruche est placée sur l’orifice supérieur, et la fumée s’échappe comme elle peut.
Aucune porte ne défend l’entrée de la hutte; aussi les animaux en profitent autant que les maîtres : on conçoit alors la propreté de ce réduit, qui présenterait un étonnant contraste avec les plus tristes chaumières de la Basse-Bretagne.
En voyant lés nécessités de la vie restreintes à ce point, on se demande s’il faut admirer ou plaindre ceux qui se contentent à si peu de frais. S’il était vrai que le bonheur fût proportionné à l’absence de besoins, ce serait surtout en Égypte : malgré la fraîcheur des nuits, le climat permet de se borner à ces habitations primitives ; l’inondation, venant chaque année envahir les campagnes, détruit périodiquement les demeures, mais apporte en même temps le moyen de les reconstruire sans beaucoup de peine et surtout sans frais. Le dénûment devient presque une nécessité ; mais quelle cul-
ture intellectuelle pourraient recevoir ceux dont la vie s’approche forcément de celle de leurs bêtes de somme, et l’existence du corps, quelque simplifiée qu’elle puisse être, est bien terne si l’existence de l’esprit ne vient jamais l’animer.
Les traits des paysans égyptiens annoncent néanmoins l’intelligence, surtout pendant la jeunesse : les petits ailiers qui nous accompagnent sont vifs et éveillés ; ils ont attrapé au passage quelques mots d’anglais et d’italien qu’ils emploient , non Comme des perroquets , mais pour rendre leur pensée avec une étonnante justesse d’expression.
La plaine est verte déjà ; les lentilles commencent à fleurir : plus loin on sème sans avoir labouré ; le labour vient ensuite recouvrir la graine , tandis que d’autres champs, que d’étroites bordures de limon partagent en petits carrés, sont inondés au moyen des canaux des shadoufs, et cette eau, en séjournant dans la culture, féconde la plantation. On fait ainsi trois récoltes par an, et le seul travail pénible pour le fellah est l’établissement du shadouf et l’alimentation des' conduits.
Cette agriculture est aussi ancienne que les monuments qui l’entourent : elle est née en effet de la configuration physique particulière au pays et qui m’a jamais varié. Mais les restes antiques dispersés de toutes parts sur ce sol privilégié réclament notre attention. Les premiers vestiges qu’on rencontre sont les Colosses.
Assis au milieu de la plaine, ils se détachent au loin sur la montagne que leur tête semble dépasser. Si l’illusion cesse lorsqu’on approche, les proportions de ces gigantesques statues de vingt mètres de hauteur n’en demeurent pas moins frappantes. Celle du Sud est la mieux conservée, quoique les traits du visage soient effacés; celle du Nord, dont le haut du corps, réparé au