‹ En OrientChapitre 15 sur 161 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

nairement à deux étages, surplombant le rez-de-chaussée et soutenues par des poutres d’appui ; les fenêtres sont treillagées, les murs peints en rouge, en bleu, en blanc, en jaune ; mais les rayons du soleil donnent à cette peinture étrange des reflets étonnants. Ajoutons, pour achever le tableau, que le rez-de-chaussée forme un magasin ouvert, et que souvent du toit triangulaire retombent des plantes grimpantes, du jasmin, de la vigne ou des liserons. Au coin des rues, c’est tantôt une fontaine qu’orne une sentence du Coran, tantôt un pavillon à plusieurs faces, surmonté d’un toit en saillie et renfermant une tombe sainte ; plus loin une imposante mosquée à plusieurs minarets, une autre infiniment plus modeste à un seul petit minaret qui s’élance du toit couvert en tuiles, ou enfin l’entrée obscure d’un des principaux bazars, tendue d’une chaîne pour n’en permettre l’accès qu’aux piétons. Le grillage en fer des tombeaux est d’un travail exquis, dont l’art est malheureusement perdu ; de petites coupes en cuivre sont attachées aux fontaines par des chaînettes, afin que chaque passant puisse se désaltérer; on reconnaît à cet usage la terre de la chaleur et du Coran. Mahomet n’a-t-il pas promis aux vrais croyants des fontaines éternelles et menacé les impies de boire à jamais des torrents d’eau bouillante ?

Le voyageur n’est pas toujours sans éprouver quelque désappointement. Les cimetières, que nos habitudes religieuses aiment à se représenter comme le séjour de la paix et du recueillement, ne sont, si j’en excepte Eyoub , que de vrais carrefours à débarras, où l’un attache son âne, l’autre laisse ses moutons, où le troisième vient jouir d’un sommeil tout terrestre, où les femmes s’installent pour regarder les promeneurs. Ces cimetières sont ordinairement sans clôture, tombe

contre tombe, pierres crevassées, pierres branlantes, pierres négligées. Chez les riches l’ensemble est mieux entretenu, la dorure et la couleur sont plus longtemps restaurées; quant aux saints prêtres de Mahomet, ils ont de charmantes chapelles à grillages dorés et les sultans une mosquée tout entière. On ensevelit les Turcs sans cercueil, couchés entre deux planches, auxquelles chaque proche parent en joint une autre ; on place dessus une pierre un peu inclinée, genre de sépulture auquel la pluie, qui défonce le sol, nuit singulièrement. Sans cet inconvénient majeur un tombeau musulman, dans toute sa simplicité, n’a rien qui ne se concilie avec notre respect pour les morts : il se compose d’une pierre plate, dans laquelle souvent on pratique une cavité pour recevoir l’eau de la pluie (les pauvres enfants, les oiseaux altérés en profitent) ; à chaque extrémité de la dalle s’élève une pierre, toutes deux taillées en pointe si c’est le tombeau d’une femme et l’une ornée d’une coiffure (en pierre) si c’est un homme.

La réforme laisse ici son empreinte ; de toutes parts le tarbousch remplace le turban, et, par suite du délabrement des cimetières, dans peu de temps une pierre tombale surmontée de l’ ancienne coiffure deviendra aussi rare qu’un monument romain.

On retrouve encore, en effet, quelques traces de ces derniers dans Constantinople, car au cachet oriental qu’elle offre à l’Européen se joint la foule des souvenirs dont les bouleversements n’ont point balayé tous les vestiges, mais qu’ils ont, au contraire, réunis et confondus. C’est ainsi que la mosquée d’Âchmet forme un des côtés de la place de l’Atméidan. Là fut autrefois l’Hippodrome, beaucoup plus vaste et plus imposant, où s’élèvent encore deux obélisques, témoins insensibles de tant de révolutions. Ii reste aussi une petite colonne

torse composée de trois serpents de bronze entrelacés, et tous trois privés de leur tête. Que sont-elles devenues? On prétend les montrer au voyageur dans le petit musée de Saint-Irène; mais elles paraissent apocryphes, et, selon toute vraisemblance, les véritables furent anéanties dans un de ces incendies qui tant de fois dévorèrent les quartiers de Byzance.

En voici un souvenir presque caché dans un groupe de maisons turques, la colonne brûlée; la statue de Phidias dont Constantin l’avait surmontée a disparu, et il n’est resté que peu de chose de ce monolithe de porphyre. La colonne de Marcien s’élève au milieu des jardins du sérail. Il est triste de dire que l’incurie du régime turc pour les monuments anciens se révèle à chaque pas : le piédestal de l’obélisque de l’Atméidan a été découvert et entouré de grilles aux frais d’un Autrichien, qui n’obtint qu’à grand’peine l’autorisation nécessaire. Les maisons de cette place sont construites en partie sur les gradins de l’amphithéâtre, et, sans nul doute, un déblaiement amènerait d’importantes découvertes. Dans la ville même on connaît l’existence de beaucoup de tombeaux antiques et d’inscriptions latines, mais sans pouvoir parvenir à les trouver, tant ils sont soigneusement cachés par les musulmans, qui ne veulent pas laisser les giaours profaner leurs demeures. Leur respect pour les morts les engage souvent, il est vrai, à allumer un cierge devant des sépulcres chrétiens du temps de l’empire grec. Que de pensées font naître les mille tableaux qui se sont succédé devant ces vieux monuments depuis les luttes de l’arène, les horreurs de vingt-six sièges, les persécutions contre les chrétiens vaincus, jusqu’aux séditions intestines, aux meurtres des sultans et au massacre des janissaires! Mais reste-t-il même le temps de rêver quand, pour se rendre

d’un lieu intéressant à un autre, il faut pendant une heure fatiguer sa monture dans les labyrinthes de la vieille Byzance? C’est ce qui m’est arrivé hier en allant visiter le château des Sept-Tours, situé à l’extrémité occidentale de la ville. Je descendis en passant dans la citerne dite des Mille et une Colonnes, Bin-Bir-Direk (n’oublions pas que nous sommes en Orient, le pays de l’exagération). C’est un vaste souterrain dont les voûtes reposent sur de hautes et minces colonnes; on se croirait dans une basilique subitement engloutie ; il y fait presque nuit et le sol est fort humide; mais, au lieu du silence qu’on s’attend à y trouver, s’élève le bruit des nombreuses navettes à tisser qui ont envahi la vieille citerne de Constantin.

Le château des Sept-Tours qui domine le détroit et la mer de Marmara est triste, délabré. Il enclôt en pentagone un jardin peu soigné où végète un figuier près d’une mosquée sans importance. Adossé à l’ancienne enceinte, il en formait même une des portes, qu’on a soigneusement murée, afin, dit la légende, que les chrétiens n’y rentrentplus en conquérants. Malheureusement pour les Osmanlis ces légendes n’ont jamais rien empêché, témoin la porte de l’Alhambra à Grenade (1).

A partir de ce point on peut faire une curieuse promenade hors des murs, et les murs de Constantinople sont encore un des meilleurs vestiges du passé. Pour compléter ma description topographique de Stamboul, je dois ajouter que la ville forme une espèce de triangle dont la Corne-d’Or est un côté, le Bosphore la pointe, la mer de

(1) Au-dessus de la porte de l’Alhambra sont sculptées une main et une clef; la légende disait : tant que la main ne saisira pas la clef, les chrétiens ne s’empareront point de la forteresse; cependant, aujourd’hui comme du temps des Mores, sur la vieille pierre sculptée la cjef échappe encore a l’étreinte de la main.

Marmara l’autre côté, et la terre ferme la base. Les deux extrémités de cette base sont le château des Sept-Tours sur la mer de Marmara et le faubourg d’Eyoub sur la Corne - d’Or ; les murs s’étendent d’un de ces points à l’autre; construits au milieu du ve siècle, ils sont restés en grande partie ce qu’ils étaient; le temps les ronge de son mieux, mais il trouve si forte résistance chez ces vieilles pierres qu’il s’use les dents au travail et n’avance que lentement. Il y a trois enceintes séparées par des massifs de verdure; les deux dernières sont garnies de tours, le plus souvent carrées et accolées alternativement contre l’un et l’autre mur. Ces tours, présentant tous les degrés divers de conservation depuis la solidité parfaite jusqu’à l’extrême caducité, se succèdent sans intervalle et si nombreuses qu’on en voit une quarantaine à la fois. Stamboul a disparu derrière son triple mur; pas une seule flèche de minaret ne le dépasse, et l’on est singulièrement impressionné par la longueur extraordinaire de cette enceinte qui semble entourer une ville anéantie.

A côté de ces restes grandioses s’étendent sous des cyprès séculaires de vastes rangées de tombeaux turcs : la mort près de la ruine ; puis vient une porte, dont la vieille inscription grecque subsiste encore, près de laquelle le cœur bat douloureusement, car ici les Turcs unirent tous leurs efforts dans un élan irrésistible; ici Constantin Dracosès opposa son héroïque et suprême résistance. N’y a-t-il pas une leçon dans ces champs des morts s’alignant auprès des fortifications démantelées, tombes qu’on ne saurait compter, tombes des vainqueurs qui s’en vont en poussière auprès des murs encore debout portant le nom des vaincus? Il est peu d’endroits où l’on sente mieux qu’en Turquie l’envahissement de la mort : chez nous, on enferme les sépultures, on les entoure de murs,

de grillages ; ici, partout où se présente un espace libre, c’est la mort qui le prend, se bâte d’y installer sa pierre et vient unir sa pensée à toutes les scènes de la vie. Pour compléter le tableau, dans ces solitudes imposantes, je rencontrai un enterrement turc, le mort porté sur une planche et recouvert d’un drap rayé; ses parents le suivaient avec un iman psalmodiant des prières ; c’était fort triste; mais quel autre sujet eût mieux été en harmonie avec un pareil cadre ?

En rentrant par la porte d’Andrinople, je visitai un vieux palais en ruine, construit entre les deux enceintes et s’appuyant sur les deux murs. Une grande salle occupe le bas; dans l’étage supérieur se sont entassées de pauvres masures habitées par des juifs. Femmes et enfants crient au scandale, à la profanation, quand on pénètre chez eux pour atteindre un reste de balcon d’où l’on découvre une vue splendide ; à la sortie, enfants, femmes, hommes faits et jeunes gens, tous tendent la main et vous poursuivent de demandes de bagchiclis. Les Turcs ont donné à ces ruines le nom de Téker-Séraï: elles appartiennent probablement à l’ancien palais de Magnaura, élevé au ixe siècle dans le quartier de l’Hebdomon et décoré surtout par l’empereur Théophile.

Centre d’un empire qui embrasse dans son sein tant de nationalités différentes, Constantinople participe au caractère de chacune d’elles. Il est vrai que cette étendue territoriale, fractionnée par la diversité des races qui l’occupent, est une des causes de la désorganisation musulmane. De grandes conquêtes amènent infailliblement, dans un temps plus ou moins éloigné, un démembrement partiel des pays conquis, et l’état actuel des provinces de l’empire laisse aisément prévoir l’imminence de ce démembrement. Les unes, en effet, quoique placées sous lasurveillanceimmédiate du gouvernement, sont troublées par d’incessants désordres ; les autres, qui échappent à son action directe, ne sont soumises que selon le degré de terreur que le pacha sait inspirer; dans d’autres, enfin, ces hauts fonctionnaires eux-mêmes sont parvenus, en se constituant des pachaliks héréditaires, àsé créer une demi-indépendance qui, plus d’une fois, menaça l’autorité suzeraine et que le premier jour rendra complète. Pour la plupart de ces possessions, la souveraineté de la Porte consiste dans la demande d’un tribut annuel, dont la perception rencontre souvent les plus grandes difficultés; mais cet impôt, une fois perçu, c’est à Stamboul qu’on l’expédie. C’est donc à Constantinople peut-être que l’universalité de la domination turque conservera le plus longtemps son prestige: quel que soit le degré de soumission des tributaires, ils y

envoient leurs produits les plus riches pour satisfaire aux somptuosités du harem, peuplé lui-même de leurs jeunes filles les plus belles. En un mot, il devient de jour en jour plus évident que Constantinople attire encore à elle, mais ne rayonne presque plus au dehors.

On conçoit qu’un Turc de l’ancien régime, qui ferme les yeux sur le progrès européen, qui refuse de le reconnaître et, ne quittant point Stamboul, ne s’aperçoit pas de son peu d’influence extérieure, puisse encore se faire illusion, se croire de la race dominatrice et conquérante : il voit affluer chez lui le luxe de l’Asie, de l’Europe et de l’Afrique; il trouve rangées à l’arsenal les clefs de toutes les villes de l’empire et peut se désaltérer avec l’eau du Nil, du Tigre ou de l’Euphrate (1). Le centre moral subsiste donc plutôt fantôme que réalité; le centre matériel est encore vivant, grâce au commerce d’une grande ville, au luxe nécessaire à une grande capitale musulmane. De là cette multiplicité de types divers qui se croisent dans les rues; de là l’animation et l’encombrement de ces rues demeurées hors de toute proportion avec la population qui s’y presse.

Rien n’est plus malaisé, en effet, que de circuler dans ces voies étroites. Au milieu de la foule des acheteurs, des gens affairés, des marchands ambulants, dès promeneurs et des mendiants, on rencontre les charrettes attelées de buffles ; les ânes, dont la charge déborde des deux côtés, ou deux ânes attachés l’un derrière l’autre entre deux énormes planches et s’avançant au risque de tout renverser; des hommes portant à quatre quelque lourde pierre suspendue entre des cordes dont chacun saisit une extrémité et court droit devant lui

(1) On vend à Constantinople l’eau des principaux fleuves de l’empire. Le sultan ne boit que de l’eau du Nil.

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