DEUXIÈME PARTIE
conscription. Les marins égyptiens, quand iis ne chantent pas, ne peuvent pas manœuvrer leurs avirons d’accord ; aussi les concerts sont fréquents et la fougue qu’ils y mettent ferait croire que le sujet du chant doit être du plus haut intérêt. Ce ne sont toutefois, pour la plupart du temps, que paroles sans importance, souvent sans suite et sans lien.
« Je suis courageux, » dira l’un, et les autres de répéter en chœur: « Je suis courageux, » ce que le solo répète, ce que le chœur reprend jusqu’à ce qu’enfîn, pour varier, le solo s’écrie: « Je suis beau, » alors, tous de redire : « Je suis beau ; » après quoi l’on passe à : « Je suis fort, » ou l’on reprend : « Je suis courageux, » thème de prédilection. Une de ces mélodies est cependant plus accentuée ; un long solo se termine par un chœur de deux vers sur une phrase musicale triste, grave, et qui n’est pas dépourvue de charme. Je croyais presque à un hymne, et voici néanmoins le sens, sinon le mot à mot de la complainte :
« Oh ! venez donc me voir, j’ai tant de choses à vous dire. »
Le choeur : « Ah ! que je suis ennuyé que cet Egyptien ne veuille pas venir me voir.
« Si vous venez me voir, nous passerons ensemble une bonne matinée. »
« Le chœur : Ah ! que je suis ennuyé, etc.
« Je suis malade; si vous venez me voir, votre visite me guérira. »
Le chœur : « Ah ! que je suis ennuyé, etc.
« Puisqu’il ne vient pas me voir, je me guérirai sans lui. »
Et la chanson continue sans plus d’intérêt»
Nous rencontrons peu de canges, et sur -le rivage le nombre de shadoufs diminue. Le 4 au soir, au 1110-
ment où nous nous préparons à dormir, nos matelots, saisis d’un beau zèle, rament et chantent encore, lorsque nous sentons soudain trois coups d’aviron suivis chacun d’une secousse de plus en plus prononcée. Au troisième l’ensablement est complet, et si j’en consigne ici le souvenir, c’est qu’il est le plus sérieux de tout notre voyage. Les efforts de l’équipage, et surtout des passagers, loin de remettre à flot V Ile-de-France, l’engagent plus profondément dans le banc de limon : le reïs Ibrahim essaye tour à tour vingt moyens sans s’arrêter à rien, et ne remédie par aucune lueur d’intelligence à la faute de ses hommes qui, sentant de la résistance au premier coup de rame, ont persisté et nous ont incrusté dans le sable. Le bon vent qui s’élève ne sert qu’à lancer toute la force du courant contre la dahabieh, placée en travers du fleuve; lorsqu’on songe à jeter l’ancre à distance et à l’employer comme point d’appui, il faut prendre la corde de la grande voile, les matelots n’en possédant aucune antre dans leur cale à provisions ; enfin ce dernier moyen ayant échoué, ils déclarent vouloir attendre le lendemain pour chercher du secours aux villages voisins.
L’aurore nous trouve à la même place. Nos Egyptiens dorment et se soucient fort peu de se réveiller pour reprendre le travail. Nous perdons encore trois heures avant d’avoir secoué leur engourdissement ; mais lorsqu’ils se décident enfin à s’occuper sérieusement de la manœuvre, elle devient beaucoup moins difficile qu’ils 11e rassuraient hier soir et nous nous retrouvons à flot.
Ce qui nous dédommage de la privation de sommeil, c’est l’effet de lumière qui précède le lever du jour : tout le ciel est d’un rouge de feu ; tout le Nil reproduit l’éclat du ciel ; ce n’est pas l’aurore aux doigts de rose, c’est le morgenroth , le rouge du matin de la poésie al-