‹ En OrientChapitre 16 sur 161 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

sans égard pour les piétons ; un pacha dont le cheval piaffe, tandis que le maître égrène son chapelet, et l’escorte et la voiture d’une sultane; le cocher marche à côté en tenant les rênes, l’eunuque suit à cheval, les gardes sont armés de bâtons, qu’ils ne se font pas faute d’employer. Enfin, quand le malheureux voyageur qui s’est aventuré sans monture, épouvanté de la cohue, abasourdi par le tumulte, cherche un coin où poser le pied, là, précisément au milieu de la route, est étendu un gros chien qui se sent le maître, baille en vous regardant, ne bouge pas d’une ligne et vous contraint de vous écraser contre le mur plutôt que de l’effleurer; vous ne ménagiez guère le passant, mais vous n’osez molester le quadrupède, et lui, connaissant son pouvoir, vous contemple tranquillement ou dort du meilleur sommeil malgré le vacarme. Mais si, par malheur, votre pied le touche, ne fût-ce qu’en frôlant l’extrémité de sa queue, il se redresse irrité, se jette sur vous et remplit l’air de ses hurlements.

Ces animaux passent leur vie dans la rue : on les y voit naître, grandir, manger, dormir et mourir, mais surtout dormir ou se battre, et la vue d’un chrétien, dont ils reconnaissent le costume, irrite fortement leurs nerfs. Heureusement les Turcs eux-mêmes, les enfants surtout, ne se font pas faute de leur donner de temps à autre un vigoureux coup de pied, qui commence à rabattre leur fierté. Les alliés, d’ailleurs, en ont empoisonné un grand nombre ; mais il en reste encore beaucoup trop : sur une seule petite place j’en ai compté quarante-sept. Ils sont presque tous de la race chien renard ; il en est d’un gris noirâtre, mais le jaune fauve domine. Pour dernier mot sur ces tyrans à quatre pattes, qui se détestent entre eux autant qu’ils détestent les infidèles et se pourchassent quand les uns envahissent les quartiers des

autres, j’ajouterai que la tolérance accordée à leurs excès est justifiée en quelque sorte par le service qu’ils rendent en faisant disparaître les immondices de toute nature qui, sans leur voracité, encombreraient la voie publique où l’on a coutume de les jeter sans cérémonie.

Échappé à la confusion, au bruit, à la chaleur des rues, véritables abîmes, le voyageur aime à chercher l’ombre dans le bazar; la lumière du dehors est si éclatante qu’à l’entrée on croit pénétrer dans la nuit. Le grand bazar de Constantinople est formé de petites ruelles voûtées se croisant à angle droit ; les voûtes sont peintes en raies noires et blanches : l’ensemble, entouré d’un grand mur, est éclairé par des coupoles peu élevées. Là règne un demi-jour qui permet tout au plus de distinguer les marchands et les marchandises et de ne pas se heurter contre les allants et les venants. Le Bezestein, où l’on vend les armes et les objets de prix, ferme de bonne heure, et l’on y est, au premier moment, moins ébloui qu’on ne pense. Il faut découvrir les beaux objets parmi beaucoup de vieilleries; mais si l’on cherche avec soin l’on finit ordinairement par prouver, surtout si l’on s’adresse aux Arméniens, ces rusés pourvoyeurs du luxe de Constantinople. Les ventes à l’enchère se font par l’entremise d’un crieur, qui parcourt le bazar en tenant à la main l’objet à vendre et recueille les offres d’une voix peu harmonieuse.

Le monde féminin abonde et discute les prix comme à Paris; le monde voleur, et voleur adroit, fourmille également, second point de ressemblance avec les villes civilisées. A vrai dire, nos cotonnades envahissent le bazar et le coup d’œil général y perd, tandis que beaucoup de marchands ont remplacé la nonchalance et l’ancienne boutique turques par une activité et un comptoir européens. Où faudra-t-il bientôt chercher le type oriental

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