DEUXIÈME PARTIE
d’un des monuments les plus importants de l’antiquité, le Sérapeum retrouvé par M. Mariette.
On a permis aux sables d’envahir de nouveau les abords, les avenues du Sphinx et l’hémicycle des Philosophes. Nous pénétrons dans les souterrains par une petite cour à deux entrées : en prenant celle de droite, nous suivons pendant quelque temps un long couloir, puis un second qui le croise à angle droit et qui mène à une large galerie sur laquelle s’ouvrent des deux côtés des niches de vingt pieds de haut. Elles paraissent autant de chapelles distinctes dont le sol est fort en contre-bas, et dont chacune renferme un sarcophage colossal en granit ou en basalte, sans autre ornement qu’une étroite bande hiéroglyphique. Les couvercles monolithes sont ordinairement déposés près du sarcophage. On compte une trentaine de ces tombeaux : ils sont tous vides, car les spoliateurs, qui ne respectèrent pas les monarques dans leurs sépultures de Thèbes, n’ont pas craint de violer les mystérieuses saintetés du palais mortuaire des bœufs Apis.
Parvenu à la fin de sa carrière, soit naturellement, soit par la main des prêtres qui ne lui permettaient pas, à ce qu’il y a lieu de présumer, de dépasser un âge déterminé d’avance , l’animal sacré était solennellement transféré dans ces caveaux grandioses» Aucune de ces momies n’a été retrouvée intacte, mais les conquérants, avides de trésors matériels* en dépouillant les tombeaux, ont abandonné des richesses d’un ordre supérieur et plus précieuses encore pour la postérité» Clés stèles, dont les longues inscriptions hiéroglyphiques restèrent muettes pour les profanateurs, apprennent à la science moderne les noms des Pharaons qui élevèrent la Nécropole. Depuis Rhamsès le Grand jusqu’aux Ptolémées, il ne manque à cette liste que trois dynasties,
témoignage, irrécusable de l’importance attachée au culte d’Apis, représentant visible d’un Dieu caché, d’un Dieu personnification d’une des facultés infinies de l’Être suprême universel.
Le nouveau musée du Caire s’enrichira de plusieurs de ces sarcophages ; dans la salle qui précède la sortie de gauche, on en voit trois plus petits, mais couverts de légendes intéressantes.
Notre dernière exploration de la journée est consacrée au site de Memphis, près des palmiers et des cabanes du village moderne de Mitrahenny. Quelques fragments épars, des statues brisées qu’on a arrachées des sables, et le colosse de Sésostris, renversé et en ce moment à demi couvert par l’inondation, voilà tout ce qu’on retrouve d’une des plus belles capitales de l’antiquité. N’en restet-il rien enseveli dans les profondeurs souterraines?
Peu de grandes villes ont disparu de la scène du monde aussi complètement que Memphis. Nous avons vu Thèbes se révéler encore au moins autant que Ninive, presque autant qu’ Athènes ; et Memphis, dont les ruines magnifiques étonnaient les voyageurs arabes du xne siècle, s’est tellement effacée, que pendant longtemps on révoquait en doute l’exactitude de sa position. Ï1 est vrai qu’elle avait près d’elle un ennemi qui ne pardonne pas ; la ville du Caire , succédant à sa prospérité, s’est en grande partie élevée à ses dépens.
La journée était longue et fatigante, mais demain les Pyramides, les véritables, enfin !
Mardi, 10 décembre 1861.
La daliabieh a franchi pendant la nuit le court intervalle qui sépare Brédréchéin de Gizeh. Micaïl cherche nos ânes au vieux Caire, et nous partons vers huit heures du matin, d’abord par une allée ombragée comme celle de Choubra, ensuite à travers un village riche en troupeaux, et une forêt de magnifiques palmiers. Mais à peine sommes-nous engagés dans les prairies, que nos embarras commencent avec les premières traces de l’inondation.
Le chemin aboutit à un canal encore rempli d’eau ; à notre prétention de rester sur nos ânes et de le franchir à gué, les conducteurs opposent d’énergiques refus. Un de nous persiste, et sa monture, se vautrant dans la boue, le contraint de céder à la nécessité ; nous passons alors, tant bien que mal, soutenus sur les épaules de deux Arabes. A l’autre bord nous remontons en selle, mais une demi-heure plus tard l’incident se représente, et cette fois les obsessions de notre escorte y ajoutent des circonstances aggravantes.
D’après un règlement supérieur, tout voyageur doit prendre, pour monter sur les Pyramides, deux Arabes chargés, pendant la journée, de l’aider dans les mauvais chemins et de lui faire passer les cours d’eau. Une trentaine est accourue au-devant de nous : ils nous tourmentent pour faire un choix. Arrivés à ce second pas-
sage, leurs instances redoublent, mais ils sentent que nous avons besoin d’eux et leurs exigences augmentent en proportion. Une lutte s’engage, d’abord en paroles; nous cherchons ensuite à franchir sans leur secours ce passage difficile, qui n’est à première vue qu’un ruisseau, mais dont les bords marécageux nous empêchent bientôt d’avancer. Lorsque tout s’est terminé par un arrangement à l’amiable, les Arabes se précipitent sur leur proie et se la disputent avec tant d’énergie, que Micaïl doit se fâcher sérieusement, les faire asseoir à terre et choisir un à un notre escorte.
Chacun de nous , une fois pourvu de ses guides, n’a plus qu’à s’abandonner aveuglément à eux pour toute l’excursion ; aussi nous laissons-nous porter à travers l’eau ; puis, après un instant d’arrêt sur l’autre rive, nous sommes repris et nous franchissons un nouveau marécage. Nous réclamons alors nos montures, et notre consternation est grande en apprenant que les ânes ne suivront pas. La chose a besoin de confirmation, et, tandis qu’on cherche des renseignements plus positifs, nous passons le dernier gué que la rapidité du courant et la profondeur de l’eau rendaient le moins praticable de tous.
Les ânes' ne viendront pas, il nous faut repartir à pied * par une verte prairie , nous efforçant d’oublier la longueur du chemin en regardant le but. Les voilà devant nous, sur les hauteurs sablonneuses qui terminent la plaine cultivée : la grande de Chéops à droite, puis celle de Cliéphrem, et un peu dans le fond la plus petite. En avant des deux grandes, la tête du Sphinx sort des sables. On ne saisit pas de loin l'imposante dimension des Pyramides, et, même lorsqu’on approche, il faut s’aider de la réflexion pour l’apprécier avec justesse.
A l’endroit où la végétation s’arrête est groupé un