DEUXIÈME PARTIE
continuateurs des ouvriers robustes et intelligents. Il fallait lutter contre l’esprit rétrograde de l’islam, secouer l’indolence des uns, calmer les scrupules des autres, se fortifier dans le pays même et acquérir au dehors une importance assez réelle pour soutenir son indépendance vis-à-vis du suzerain. Il y a plus : s’appuyant sur l’Europe, il fallait savoir plaire aux uns sans déplaire aux autres, et cependant nulle cour peut-être n’est plus en proie aux intrigues que celle du Caire. Parmi les plus humbles fonctionnaires, c’est à qui prendra la place de son voisin, comme parmi les envoyés étrangers c’est à qui fera prédominer auprès du vice-roi l’influence du pouvoir qu’il représente. Méhémet-Ali suffisait à la tâche. Joignant aux dehors européens la subtilité d’un diplomate distingué, il faisait marcher à merveille ces ressorts différents, flattait les uns, terrifiait les autres, et neutralisait les rivalités en les mettant aux prises. Lorsqu’il n’osait heurter de front un préjugé national, il tournait la difficulté, et l’on se rappelle l’incident d la mosquée qui s’élevait précisément au milieu d’une large voie de communication projetée au Caire par le viceroi. Le sanctuaire était vénéré au point qu’à la seule mention d’un déplacement chacun criait au sacrilège. Que fait alors Méhémet-Ali ? Il ordonne de miner secrètement les fondations; une nuit, tout s’écroule avec fracas. On s’écrie, on se désespère, le prince plus encore que le peuple, mais la mosquée était si vieille, les murs étaient lézardés ; on ne pouvait songer à la rebâtir et la rue fut percée.
Dans une autre circonstance, il eut recours à une ruse encore plus adroite et non moins infaillible. Il s’intéressait à un Européen qui, par hasard, avait dans son jardin la tombe d’un santon. Les vrais croyants y accouraient en foule pour faire leurs dévotions, que le
propriétaire n’osait troubler, mais dont il était cruellement importuné. Pour s’en délivrer, il eut recours à Son Altesse. La nuit suivante, le vice-roi eut un songe : le saint lui était apparu. Il lui avait reproché avec amertume de laisser sa dépouille dans un lieu profané par les infidèles. Il en résulta une clameur générale, la translation du corps en grande pompe dans une mosquée, et la profonde satisfaction du giaour.
Ibrahim-Pacha, dont les éclatants succès militaires contribuèrent à maintenir l’indépendance du vice-roi, s’était montré habile administrateur des pays conquis. Il monta sur le trône résolu à continuer les traditions de la politique progressiste de son père, mais il ne vécut pas assez pour atteindre son but. Le règne d’Abbas fut un temps d’arrêt dans la marche civilisatrice de l’Egypte. Voluptueux, cruel, emporté, il fit plus d’une fois sauter de sa propre main la tête de ses serviteurs. Mais le despotisme porte son châtiment avec lui : le vice-roi, en proie à des terreurs constantes, ne buvait que de l’eau envoyée par sa mère dans des bouteilles cachetées, et habitait le palais isolé qu’il avait fait construire sur les confins du désert. La mort d’Abbas, mystérieuse encore, termina un règne stérile en progrès, et cependant j’ai eu la surprise de trouver sa mémoire en faveur parmi le peuple du Caire. Les grands ne l’aimaient pas, car il se défaisait peu à peu de tous les sheiks influents et s’appuyait d’abord sur le bas peuple, auquel il prodiguait ses largesses, puis sur les prêtres, qu’il se conciliait par de fréquentes offrandes aux mosquées.
Saïd-Pacha n’appartient pas encore à l’histoire, et le jugement qu’on porterait sur lui aurait toujours le tort d’être prématuré. Comme politique, il a franchement repris la marche vers le progrès et la civilisation, et le