‹ En OrientChapitre 17 sur 161 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

sans mélange, puisqu’ici déjà l’on commence à copier notre civilisation? Il est vrai que l’exemple part de haut, le sultan lui-même ne s’habille-t-il pas à l’européenne?

Les imitations réussissent rarement au premier abord, parce qu’on veut greffer le nouveau sur l’ancien, donner une nouvelle écorce à la vieille sève, plutôt que de répudier franchement l’ancien pour le nouveau. La redingote sied fort mal aux Turcs de l’ancien régime ; peutêtre leurs enfants auront-ils appris à la porter ; j’en dirai autant de la tentative de civiliser le vieux palais du séraï, tentative déplorable à tous égards, tandis que le palais de Dolma-Bagtché, construit sur les nouveaux principes, a fort bien réussi.

L’ancien palais est situé à la pointe même du port; de l’extérieur on ne voit que de nombreux petits bâtiments presque tous en bois, recouverts de toits triangulaires, environnés de beaux cyprès: le passant se figure, derrière les murailles crénelées de l’enceinte entrecoupée de grosses tours, des jardins enchanteurs dignes des Mille et une Nuits. L’effet intérieur est moins brillant : les divers bâtiments sont séparés sans ordre par des potagers peu soignés et des avenues dans un fâcheux état de malpropreté. Le palais, construit sur l’élévation qui domine la Corne-d’Or, est précédé d’une cour sans caractère. A l’intérieur, par un vestibule peu élevé et un escalier couvert de nattes, on parvient à des salons décorés avec un mauvais goût révoltant; les peintures en grisaille représentent des paysages impossibles, dans le genre de ceux qu’on retrouve encore quelquefois dans les salles d’auberges des petites villes de France; les meubles ne sont pas simples mais communs, et chaque pièce est enrichie de plusieurs pendules-colonnes de pacotille. Enfin, pour former une galerie de tableaux, on a réuni récemment quelques méchantes gravures

semblables à celles de nos étalages de foire, représentant des scènes de la vie de Napoléon Ier et de Louis- Philippe.

Que ne laissait-on à ce vieux palais le style oriental qui lui convenait si bien, témoin la délicieuse petite salle de bains, seule digne, avec la vue dont on jouit de la salle ronde, d'arrêter l’attention du voyageur ? Du reste, le séraï est peu habité. Le sultan n’y demeure plus, mais il y vient tous les ans en grande pompe, le soir de la Prédestination, recevoir des mains de sa mère une nouvelle épouse. On montre le salon où la présentation a lieu. Une partie du séraï sert de résidence aux femmes du sultan défunt et de prison passagère aux sultanes qui ont encouru le mécontentement du maître.

Une seconde destination est celle de bibliothèque, et dans cette bibliothèque sont entassés, assure-t-on, les trésors les plus précieux. Indépendamment des œuvres poétiques de différents sultans, entre autres de Mahomet II et d’Achmet III, on doit y trouver les traductions arabes de beaucoup de fragments latins que nous avons perdus. Ce sont là des richesses mortes entre les mains de ceux qui les possèdent ; on a la plus grande difficulté à obtenir un ordre pour visiter la bibliothèque, et même, cet ordre donné par le grand vizir, on y gagne seulement de voir quelques uns des ouvrages nouveaux, mais jamais d’examiner les anciens manuscrits.

Avant de quitter l’enceinte du palais on s’arrête devantle trônedes sultans, baldaquin à colonnes couvert de pierreries et relégué dans un petit pavillon noir, devenu maintenant garde-meuble. Le sultan se civilise au point de préférer nos fauteuils à la pompe du trône de ses ancêtres.

La cour du palais donne dans une seconde cour plus large, environnée d’arcades, plantée de sycomores ef de

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