PREMIÈRE PARTIE
cyprès et fermée par une porte gothique crénelée et flanquée de deux tourelles. Sous la porte une boule dorée pend au-dessus de la place qu’occupe le sultan lorsqu’il reçoit aux jours de fête l’hommage des hauts fonctionnaires de l’Etat. Un détail curieux sur ces réceptions, c’est que le Grand Seigneur demeure immobile et impassible devant tous les saluts; arrive le chef de la religion et le sultan se précipite pour s’incliner luimême le premier.
Si de ce palais, triste et presque abandonné, on passe à celui de Dolma-Bagtché, le contraste est grand. A la pointe de Tophané et, non sans intention peut-être, sur le côté européen du port, Abdul-Medjid s’est fait construire une résidence vaste et imposante : des murs de marbre blanc donnent un charme oriental à une architecture un peu européenne; je n’ai vu, hélas! que l’extérieur; l’intérieur est-il encore envahi par le mauvais goût? Des jardins, des parterres de fleurs se reflètent dans l’eau autour de cet élégant édifice, et la position est merveilleuse, la plus belle, je crois, de tout Constantinople, ce qui est beaucoup dire. Le palais s’élève sur la rive même du Bosphore, à l’endroit où il est le plus étroit, en face de Scutari, qu’on distingue parfaitement; à gauche, le Bosphore commence sa courbe vers la mer Noire; à droite, on voit la Corne-d’Or, tout Stamboul et l’entrée de la mer de Marmara s’ouvrant précisément assez pour montrer ses îles; puis un mouvement continuel de bateaux, de caïques et de steamers dont rien ne saurait donner l’idée.
Après les palais, le souverain. Chaque vendredi le sultan va faire sa prière solennelle dans une mosquée différente. Hier c’est à Kadi-Keui, sur la côte d’Asie, qu’il avait résolu de prier et je m’y rendis en caïque. De l’antique Chalcédoine, dont Kadi-Keui occupe la
position, il ne reste' aucune trace, et le lieu est assez insignifiant par lui-même, quoiqu’en face de la pointe du séraï; mais la foule s’était amassée, curieuse de contempler son maître, car le sultan visitait pour la première fois de sa vie ce faubourg de sa capitale. Une haie de soldats venait de se former; les gardes-nobles comme marque distinctive portent un grand collet droit galonné d’or qui ressemble fort à un carcan; les agents de police sont en tunique garnie sur chaque côté de la poitrine de cinq petites cartouchières en cuivre; les musiciens portent la veste bleue avec de larges parements rouges et huit rangs de brandebourgs jaunes et noirs. En général, les uniformes sont passables et les armes mal tenues.
Cependant le canon annonce l’approche du sultan. Les femmes se poussent, les soldats serrent leurs rangs, le caïque impérial fend les ondes, les pachas vont audevant du maître, la musique joue (assez faux) ; le successeur des Amurath et des Soliman aborde... et l’on voit s’avancer à pas lents, presque en trébuchant, un homme maigre, pâle, épuisé; il passe sans jeter sur personne un salut de son œil morne, il entre dans la mosquée et pendant presque tout le temps se tient derrière une fenêtre à observer la foule. Peu satisfait de mon premier coup d’œil, je me suis placé pour la sortie derrière un amiral américain que les soldats n’ont pas osé faire ranger; le sultan sort, l’amiral s’avance, est présenté par son ambassadeur ; le Grand Seigneur s’arrête et je reste cinq minutes près de lui, ce qui m’a permis de le contempler à loisir et sans scrupule; l’étiquette musulmane, qui défend de saluer le souverain, enjoint au contraire de le regarder en face. Quel triste spectacle! le visage est altéré, les yeux sont petits, caves, éteints ; il se soutient à peine, parle à voix basse et a toute l’apparence d’un moribond.