‹ En OrientChapitre 19 sur 161 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Il était entièrement vêtu de noir, sans un seul ornement, voulant £ans doute prêcher d’exemple pour ses réformes financières.

Abdul-Medjid est monté dans un second caïque, car l’étiquette ne permet pas que la même barque serve pour l’aller et le retour (1), et tandis qu’il s’éloignait dans son splendide canot, couché sous le dais doré, derrière le grillage d’argent, caché par les rideaux de velours cramoisi et de soie violette, volant à travers l’eau de toute la rapidité que peuvent donner quinze paires de rames fines, peintes et ciselées, je me souvenais des vers :

Quelle image brillante

Nous nous faisions d’un souverain...

Quoi, pour le sceplre, une main défaillante,

Pour la couronne un front chagrin ! •'

J’ai apprécié ce même jour les mérites du caïque : le mien a manqué sombrer au milieu du Bosphore, où une assez forte brise nous avait surpris. Il est vrai que l’emploi d’une barque est loin d’être obligatoire. Trentedeux steamers font journellement le service du Bosphore ; la traversée de Constantinople à Scutari demande un quart d’heure, et coûte une piastre (20 cent.). On s’entasse comme à Londres un jour de fête à Greenwich ou à Blackwall ; un espace est réservé pour les femmes sur l’arrière et, si elles ne parlent pas au giaour, elles ne se font cependant pas faute de le pousser et de lui donner des coups de leurs mains teintes de henné pour qu’il leur cède passage plus vite.

Leur affluence prouve qu’à Constantinople la loi mu-

if De même, lorsque le sultan se rend à cheval à la Mosquée, il change de monture pour le retour.

sulmane de l’absolue séquestration de la femme s’est un peu départie de sa rigueur. Leur vie intérieure est la même à Stamboul que dans les autres villes de l’Orient; elles occupent dans la maison un appartement distinct, tout un quartier séparé dans les palais. A Dolma-Bagtché le harem est à gauche, il forme plusieurs cours ombragées et fleuries. Leurs fenêtres sont toujours garnies d’un treillis de petites lattes fines et serrées ; la réalité est moins triste que l’apparence, elles voient sans être vues. Quant à la vie extérieure, la seule dont le giaour puisse dire un mot, les dames de la classe bourgeoise sortent souvent ; tantôt* elles jouissent des délices du caïque où leur mari prend la place d’honneur ; tantôt elles vont deux ou trois ensemble courir les rues et les bazars. Les dames riches se permettent beaucoup moins ce genre de distractions, on leur apporte les marchandises chez elles. Les femmes du sultan n’ont que des jours déterminés de promenade, le vendredi par exemple ; elles se servent alors soit d’une voiture ronde, dorée, entourée de glaces et garnie de rideaux jaunes; soit de la vieille talika turque où l’on est accroupi sur des coussins et soumis à tous les cahots. Une escorte à pied et à cheval les environne.

Les Eaux-Doucës d’Asie, lesEaux-Douces d’Europe et Fanar-Bagchich ont la vogue comme rendez-vous du beau monde. Aux Eaux-Douces d’Asie surtout, presque sur les rives du Bosphore, on voit les dames étendues sur les coussins qu’elles apportent, près d’un léger petit kiosque, au bord de ruisseaux limpides, un des plus grands plaisirs de l’Orient ; et que font-elles ? elles fument, mangent du rahat-lohum, pâte fort sucrée, et écoutent les éternelles et peu mélodieuses complaintes de musiciens ambulants. Un pareil divertissement fatiguerait peut-être à la longue par sa monotonie, mais

Page 1